La recherche sur la criminalité chez les jeunes fait ressortir la nécessité d’investir dans le capital social

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Jonah Engle

Une étude novatrice réalisée par des chercheurs du Canada, du Salvador et du Nicaragua fournit des indices sur la manière de prévenir la criminalité chez les jeunes. Richard Maclure, de la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, et Kathryn Campbell, du Département de criminologie du même établissement, dirigent ces travaux subventionnés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

Les chercheurs examinent les facteurs qui peuvent exercer une influence positive durable sur les jeunes. Leurs travaux révèlent que le moyen le plus sûr et le moins coûteux de faire en sorte que les jeunes renoncent à la criminalité, c’est d’investir dans la création d’un capital social positif.

Le capital social peut être défini simplement comme l’ensemble des ressources et des relations dont on peut tirer parti. Avant cette étude, beaucoup de chercheurs se sont intéressés aux facteurs de risque qui contribuent à la criminalité chez les jeunes, mais peu se sont penchés sur le rôle préventif que peut jouer le capital social à ce chapitre.

Pour explorer cette question, l’équipe a décidé de se concentrer sur les collectivités de Moreno, à Managua (Nicaragua), de Britannia Woods, à Ottawa (Canada), et de Mejicanos, à San Salvador (Salvador). Bien que les conditions sociales ne soient pas les mêmes au Canada et dans ces deux pays d’Amérique centrale, il s’agit dans les trois cas de quartiers à faible revenu où la criminalité chez les jeunes est réputée supérieure à la moyenne.

Les retombées du capital social

M. Maclure indique que lui et ses collègues ont cherché à connaître la portée des indicateurs de capital social et de leur rapport avec le bien-être des jeunes en fonction de différents milieux.

Afin de comprendre les retombées du capital social, les chercheurs ont adopté une démarche écologique : ils ont examiné l’éventail complet des relations que les jeunes entretiennent avec leur famille, leurs pairs, leur école et l’ensemble de leur collectivité. Ils ont aussi étudié les relations entre l’administration, les écoles et les organismes locaux, qui offrent tous des services à la population.

Ils ont découvert que toutes ces relations contribuent de façon cruciale à jeter les bases d’une vie saine et productive, et ce, quel que soit le contexte.

Selon M. Maclure, les relations entre pairs sont importantes et les rapports familiaux, très importants. Il estime que, si la mère et le père vivent ensemble et qu’au moins l’un des deux occupe un emploi, il y a fort à parier que le jeune va en bénéficier. Il y a toutefois des limites aux bienfaits du capital social.

M. Maclure ajoute que, si les conditions de vie se situent en dessous d’un certain seuil, le capital social peut en souffrir. Lorsque l’on vit dans des conditions de logement abominables – au Salvador, il n’est pas rare que six ou sept personnes partagent deux pièces –, les rapports familiaux s’en ressentent nécessairement.

Vaincre la stigmatisation et l’isolement

Le capital social englobe tous les types de relations. Selon M. Maclure, dans les bonnes écoles, il s’agit des liens que les jeunes tissent avec les enseignants et leurs pairs. En général, si ces relations sont bonnes, les jeunes réussissent bien à l’école.

Iris Tejada, chercheuse à l’Instituto Universitario de Opinión Pública (IUDOP), à San Salvador, explique que, lorsque ces relations sont mauvaises, elles contribuent à la stigmatisation et à l’isolement, deux facteurs de risque de la délinquance juvénile.

Mme Tejada cite comme exemple la relation entre la police et les jeunes. Elle raconte qu’il a été très intéressant de comparer les modèles de maintien de l’ordre en vigueur au Nicaragua, à Ottawa et au Salvador. Si les policiers du Nicaragua et d’Ottawa ont des problèmes, ils sont néanmoins plus amicaux que ceux du Salvador et envisagent leur travail dans une perspective de service à la communauté. Au Salvador, il y a davantage de répression et de violence, fait-elle observer.

Cette mauvaise relation, a-t-elle constaté, a pour effet d’accroître l’insécurité et les tensions au sein des collectivités. Dans un secteur de Mejicanos, la peur à l’égard de la police accentue l’isolement de la population, déjà coupée du milieu environnant par des barrières fermées à clé qui interdisent l’accès aux gangs qui se font la guerre. Comme la stigmatisation – un problème commun aux trois quartiers à l’étude –, cet isolement prive les résidents d’un capital social essentiel qui leur fournirait des occasions d’améliorer leur sort.

Des relations d’une importance cruciale
 
Les relations entre les organismes qui offrent des services aux collectivités défavorisées revêtent aussi une importance cruciale. En conjuguant leurs efforts, ces organismes peuvent accroître le capital social, qui contribue à prévenir la délinquance juvénile, cette dernière évoluant là où les jeunes n’ont pas accès à l’éducation ou à de bons emplois.
 
À Ottawa, la Maison communautaire Britannia Woods a établi des partenariats stratégiques avec un grand nombre d’institutions civiques et d’organismes gouvernementaux, grâce auxquels les résidents du quartier peuvent profiter d’un large éventail de services.
 
Une école fournit des locaux aux fins d’activités parascolaires et d’un camp de jour d’été. De plus, grâce aux ressources provenant d’églises et d’organismes de bienfaisance du voisinage, de même que du Service de police, de la Ville et de la Banque d’alimentation d’Ottawa, la Maison communautaire Britannia Woods est en mesure d’embaucher de jeunes résidents du quartier et d’apporter à la collectivité une aide qui dépasse largement ce que sa petite équipe d’employés très dévoués pourrait accomplir seule.
 
Selon la directrice générale par intérim de la Maison communautaire Britannia Woods, Christine Verhulp, le succès de l’organisme tient à ses partenariats.
 
Tirer parti des connaissances
 
C’est dans ce même esprit de partenariat que l’équipe a mené son projet de recherche en collaboration avec des organismes communautaires et des résidents des quartiers visés, qui s’appuient à leur tour sur les constatations tirées des travaux pour améliorer les programmes et les services.
 
Cette démarche a en outre permis aux chercheurs de tirer parti des connaissances de membres des collectivités à l’étude. Ces derniers ont, pour leur part, reçu une formation sur l’exécution de travaux de recherche et ont appris les uns des autres en comparant les expériences vécues dans les trois pays.
 
Rasha Al‑Katta, membre de l’équipe de quatre jeunes résidents de Brittania Woods qui ont interviewé 100 de leurs pairs dans le cadre de l’étude, raconte qu’elle a pu se familiariser avec l’analyse qualitative et en apprendre davantage sur la collecte et l’analyse de données ainsi que sur l’utilisation des résultats.
 
Dans le quartier de Britannia Woods, on vient de créer un conseil consultatif de jeunes qui examinera les résultats des travaux et proposera des programmes.

Aux yeux de Mme Verhulp, il s’agira d’un outil très précieux.
 
L'auteur Jonah Engle est établi à Montréal.