La recherche fait progresser les droits des femmes arabes

Image
Kelly Haggart
Dans le monde arabe, on assiste à des percées historiques alors que tombent les obstacles au plein exercice, par les femmes, de leurs droits de citoyennes dans leur propre pays. Depuis quelques années, en Algérie, en Égypte et au Maroc, des femmes mariées à des étrangers ont obtenu le droit de transmettre leur nationalité à leurs enfants. Quant aux Algériennes, elles peuvent maintenant la transmettre à leur conjoint également.

Avant ces victoires si chèrement acquises, les femmes mariées à des étrangers devaient présenter une demande de résidence temporaire pour les membres de leur famille — même leurs propres enfants — qui se voyaient aussi imposer des restrictions en matière de soins de santé, d’éducation, d’emploi et de voyage. Des recherches appuyées par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) ont contribué à la modification de ces politiques en Égypte en 2004, en Algérie en 2005 et, en 2007, au Maroc.

Trois femmes au coeur de la campagne pour la reconnaissance des droits en matière de nationalité nous parlent de certains aspects de leur action.

Témoignages

Lina Abou Habib est directrice générale du Collective for Research and Training on Development-Action (CRTD.A), à Beyrouth, un organisme qui est l'un des fers de lance de la campagne de reconnaissance des droits en matière de nationalité dans la région.

La nationalité est devenue un enjeu politique de taille auquel s'intéressent les médias, mais tel n'était pas le cas lorsque nous avons débuté, en 2002. Nous avions constaté la même chose dans tous les pays arabes : que les lois sur la nationalité étaient discriminatoires à l'endroit des femmes. Elles affirmaient, en gros, que les hommes pouvaient transmettre leur nationalité à leur conjointe et à leurs enfants, mais que les femmes ne pouvaient en faire autant.

Lorsque nous avons commencé à parler aux médias, on nous demandait des faits, des chiffres et des témoignages, mais nous n'avions pas de données précises. Nous sommes donc revenus à la case départ : la recherche.

Avec l'appui du CRDI, nous avons mené, dans sept pays, des recherches sur trois grandes dimensions de la question : nous voulions savoir quelles conséquences le déni des droits avait sur la vie des femmes, combien de personnes étaient en cause et quels étaient la nature des lois sur la nationalité et le contexte dans chacun des pays.

« La plupart des femmes qui ont participé aux entrevues menées aux fins des travaux appuyés par le CRDI sont devenues des porte-parole de la campagne. C'est là un bon exemple d'une recherche au service de l'autonomisation des femmes. »

— Lina Abou Habib, Liban

La recherche aide à lancer une campagne

 
Les travaux de recherche nous ont permis de saisir exactement ce que signifie pour une femme le déni de ses droits : si elle est mariée à un étranger, ses enfants sont des étrangers dans leur propre pays. Armés de données, nous avons pu faire connaître cet enjeu et, en 2004, lancer une campagne.
 
La recherche a produit énormément d'information, dont les médias se sont emparés. Nous avons pu damer le pion aux politiciens parce que nous disposions de données. Et cela a aidé les femmes à s'adresser aux médias. N'importe qui peut clamer à qui veut bien l'entendre qu'il veut changer ceci ou cela. Mais lorsque les idées sont étayées par des recherches, elles ont plus de crédibilité. Nous savions que nous pouvions réfuter tous les mythes qui avaient cours à ce sujet.
 
La nationalité est maintenant un enjeu de premier plan, un enjeu politique, un enjeu médiatique. Lorsque nous avons débuté, c'était une question de peu d'importance. La recherche a tout transformé.
 


CRTD.A a organisé une exposition d’art d’enfants dans le cadre de la
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Wajeeha Al Baharna est vice-présidente de la Bahrain Women Association (BWA).

La campagne de reconnaissance des droits en matière de nationalité s'est amorcée à Bahreïn en 2005, grâce à la collaboration du CRTD.A du Liban. Nous avons une demande bien précise, à savoir la réforme de l'article 4 de la loi sur la nationalité pour qu'il stipule qu'une personne née de père bahreïnien ou de mère bahreïnienne est automatiquement de nationalité bahreïnienne.

Voulant connaître l'ampleur du problème, nous avons mis des annonces dans les journaux, et le résultat fut surprenant : 140 femmes se sont présentées un jour à notre bureau pour nous faire part de leur souffrance. Personne ne les avait interrogées auparavant sur leur vécu. La réunion a reçu une large couverture médiatique et a permis de sensibiliser l'opinion publique. La BWA dispose à l'heure actuelle de données sur 400 femmes (ayant en moyenne trois à quatre enfants chacune), mais je suis persuadée que deux ou trois fois plus de femmes sont touchées par ce problème.

L'étape suivante a consisté à intervenir auprès du Parlement. Un documentaire de 15 minutes a été tourné sur l'expérience de certaines des femmes; après l'avoir visionné, les députés sont restés stupéfaits. Ce documentaire a par ailleurs été parmi les finalistes de l'édition 2008 du Festival international Al-Jazeera du documentaire, qui s'est tenu à Doha, au Qatar.

« Le changement est contagieux. Lorsqu'un pays arabe en voit un autre qui réforme son droit en matière de nationalité, par exemple, cela l'incite immédiatement à faire de même. »

— Wajeeha Al Baharna, Bahreïn

Sentiment de culpabilité

Nous avons mené une enquête rapide sur les incidences psychologiques que cette loi injuste a sur les femmes. Plus de 90 % d'entre elles disent se sentir coupables. Elles se sentent profondément meurtries par les remarques de leur entourage et de la société en général, qui les accusent d'être responsables de la souffrance de leurs enfants. Cela les attriste énormément. Nous essayons de les convaincre qu'elles ne sont pas responsables de cette situation et qu'elles ont le droit de choisir leur conjoint, qu'il soit bahreïnien ou pas.

L'enquête a permis de révéler que, dans bien des cas, les femmes avaient épousé un étranger sans réaliser les problèmes auxquels leurs enfants feraient face. Certaines nous ont dit qu'elles n'avaient pas épousé un étranger mais un Arabe, convaincues qu'elles étaient que les autres Arabes, d'Égypte, du Liban ou de Syrie, ne pouvaient être considérés comme des étrangers.

Lorsque leurs enfants arrivent en sixième année du primaire, ils se font dire par leurs camarades qu'ils ne sont pas bahreïniens. On leur fait sentir qu'ils sont étrangers. Nous avons demandé à certains enfants d'illustrer par des dessins ce qu'ils ressentaient face à la situation. Un enfant de neuf ans, qui avait voulu adhérer à un club, a dessiné la porte du club sur laquelle il a mis une grande croix, car il était réservé aux Bahreïniens.

Des enfants à Bahreïn ont exprimé par le dessin ce qu’ils ressentent par rapport au droit à la nationalité.

 
 
« Dans l’espérance d’un passeport bahreïni »
 
« Impossible d’entrer dans la maison de Dieu sans visa, sans passeport »
 
« Nous voulons la nationalité »
 
« À quand ? »

   

 

 
   

 

Rakhee Goyal est directrice générale du Women's Learning Partnership (WLP), aux États-Unis, qui a aidé à internationaliser la campagne de reconnaissance des droits en matière de nationalité en 2006. Le WLP est un partenariat d'organismes, dans des sociétés à majorité musulmane surtout, qui travaille auprès des femmes afin qu'elles jouent des rôles de premier plan à l'échelon familial, communautaire et national.

L

e WLP pense que les campagnes doivent d'abord être locales et solidement établies avant d'attirer l'attention sur la scène internationale. La campagne Revendiquer une citoyenneté égale a été lancée en 2002 au Liban; elle n'a une portée internationale que depuis 2006. Le but était d'attirer l'attention sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un problème qui touche seulement les femmes arabes. Les femmes d'autres pays connaissent, ou ont connu, des problèmes semblables, donc la question ne se restreint pas à une région donnée.
 
Un blogue interactif a été créé en anglais et s'est avéré un outil efficace pour mobiliser la diaspora, certaines familles ayant quitté leur pays parce qu'il leur était impossible d'en acquérir la nationalité. Le WLP a par ailleurs aidé, en décembre 2007, un organisme partenaire au Liban à créer un groupe sur Facebook, qui compte déjà plus de 21 000 membres. Les personnes de la diaspora ont ainsi été en mesure d'exercer des pressions à distance, et certaines se sont exprimées très ouvertement sur la question.
« Dans certains pays, les possibilités d'exercer le droit à la liberté de réunion sont de plus en plus restreintes. L'espace pour l'activisme civique se rétrécit, mais on parvient à l'élargir grâce aux technologies de la communication. »
— Rakhee Goyal, Inde et États-Unis

Sit-in virtuels

 

Les collègues du WLP au Liban utilisent Facebook pour inciter les gens à prendre part à des sit-in devant le Parlement du Liban. Alors que ces personnes se rassemblent physiquement à Beyrouth, des membres de la diaspora de même que des citoyens d'ailleurs au Liban participent à des sit-in virtuels. Ces personnes vont en ligne et dialoguent entre elles en témoignage de solidarité.

 

Toutefois, il reste beaucoup à faire. La moitié seulement des six pays visés officiellement par la campagne, c'est-à-dire l'Algérie, l'Égypte et le Maroc, ont réformé leur loi. Les trois autres (Bahreïn, la Jordanie et le Liban) ne l'ont pas encore fait; la réforme y est en cours. Dans les pays qui ont procédé à la réforme, une aide juridique est nécessaire pour que les familles en tirent parti. L'application de la loi est rétroactive dans certains cas, mais pas dans d'autres. Parfois encore, la nationalité est accordée aux enfants mais pas aux conjoints.

Les échanges fructueux d'idées et la diffusion des innovations et des stratégies se poursuivent entre les différents partenaires. Nous essayons de favoriser l'apprentissage entre pays, et les résultats sont très encourageants. Par exemple, Bahreïn a organisé une exposition d'art d'enfants, et le Liban a ensuite fait de même; toutes deux furent couronnées de succès.