La recherche au lendemain du Printemps arabe

Bruce Currie-Alder

La recherche peut éclairer la transition en faisant en sorte que les citoyens comprennent les choix de société qui s’imposent.

Aux fins de l’élaboration de sa prochaine stratégie quinquennale, le CRDI a organisé des consultations au début de 2014. Voici un résumé de ce qui est ressorti de la consultation qui s’est déroulée sur deux jours au Caire en janvier, à laquelle avaient été conviés d’éminents spécialistes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord dans les domaines de la gouvernance, des médias, de l’agriculture, de la santé et de l’économie.

Un marché inexistant

Il importe que les chercheurs déterminent qui se sert de leurs travaux et quel est l’apport de ces travaux à la société ou à l’économie. Déchirés entre les mandats de conseil et d’autres types de travail, les chercheurs se consacrent à ce qui rapporte le plus. Certains d’entre eux ont un emploi dans le secteur public le matin, puis, en après-midi, enseignent dans une université privée ou conseillent le gouvernement ou des bailleurs de fonds. Si la population étudiante est largement féminine, cela ne se reflète pas dans le milieu du travail : les chercheurs, les universitaires et les conseillers d’expérience ont tendance à être des hommes.

De l’autre côté, celui de la demande, les gens ne demandent pas mieux que de comprendre le monde qui les entoure; or, l’information et les données crédibles se font rares. Partout sur la planète, les lois portant sur l’accès à l’information et le mouvement des données ouvertes transforment les institutions publiques, les forçant à rendre des comptes aux citoyens et à tirer des enseignements de l’expérience. Si les ministres éprouvent des difficultés à faire adopter des réformes, la recherche sur l’opinion publique, les think tanks s’intéressant aux politiques et les journalistes peuvent aider la population à se renseigner et ainsi amener cette dernière à exiger de meilleures politiques.

Enrichissement des débats sur les politiques et des débats publics

Le discours en matière de politiques façonne les occasions de communiquer la recherche. Il existe dans la région trois contextes bien distincts en ce qui concerne le passage de la recherche aux politiques : les États visionnaires qui planifient à long terme; les États rentiers pour lesquels les politiques fondées sur des données probantes revêtent peu d’intérêt; et les États qui doivent constamment « éteindre des feux » et sont donc distraits par les nombreuses crises qui s’abattent sur eux. Le discours en matière de politiques fait souvent abstraction des préoccupations relatives à la qualité des données, et les politiques en tant que telles survivent rarement à un changement de gouvernement. Les responsables des politiques préfèrent rejeter du revers de la main ou carrément ignorer les recherches qui mettent au jour une réalité discordante par rapport au discours.

Ainsi donc, les chercheurs doivent développer un savoir-faire médiatique et prendre pour point de départ une question qui renvoie aux politiques. (Pourquoi mes travaux sont-ils importants pour la société ? En quoi peuvent-ils faire changer les choses ?) Ils doivent fournir des solutions et des prescriptions, et non pas seulement des données et des descriptions. Les émissions-débats et les médias sociaux sont aujourd’hui l’antichambre du gouvernement; ils influencent les débats et les opinions. Mais ces débats doivent être alimentés par davantage de faits et de données probantes, présentés sous une forme qui soit facile à assimiler et à comprendre, comme des visualisations d’une page, des animations de trois minutes, des arguments en 140 caractères. Les chercheurs doivent savoir comment et où proposer des changements, et la réalisation de travaux de recherche exige la liberté de recherche et la liberté d’expression.

La recherche par et pour les jeunes

Les jeunes arabes se font entendre, que ce soit en se rendant aux urnes ou en manifestant dans la rue. En revanche, comme ils n’ont pas leur place au sein de la société, c’est leur grogne qu’ils expriment. Depuis des années, la croissance économique est accompagnée d’un accroissement de la pauvreté; l’écart entre riches et pauvres se creuse, comme permettent de le constater les enquêtes menées auprès des ménages et les comptes nationaux. Ainsi, les jeunes ont des attentes qui vont au-delà de ce que le marché peut leur offrir. Trop souvent, ils sont traités comme un fardeau dont on espère qu’il sera absorbé par les forces armées ou l’administration publique ou on les laisse partir gagner leur vie à l’étranger afin qu’ils puissent envoyer de l’argent à ceux qui sont demeurés au pays.

Les jeunes ont trois rôles cruciaux : économique, citoyen et politique. Primo, ils sont des chercheurs d’emploi et des entrepreneurs, et sont donc tributaires de la convergence de la politique industrielle, de la politique commerciale et de la politique en matière d’emploi. Secundo, ils ont en commun des identités propres à leur génération et à leur communauté, quoiqu’elles semblent passer après la politique mue par la tribu ou par la religion. Tertio, ils ont soif de bien plus que d’élections et de réformes constitutionnelles. Une démocratie véritable suppose un dialogue public, l’acceptation de l’autre et une réflexion critique. Comment arriver à donner vie au pluralisme dans le monde arabe, voilà une question essentielle pour l’avenir de la région.

Des idées nouvelles

Les besoins des démunis – qu’il s’agisse des jeunes, des femmes ou des ruraux – sont pour ainsi dire évacués des débats sur les politiques. La recherche peut aider à combler cette lacune en fournissant des idées quant aux façons d’améliorer l’éducation, de stimuler l’entrepreneuriat, de procurer une protection sociale et de faire participer les jeunes à l’édification de l’État. Ainsi, on peut s’imaginer à l’avenir un programme de recherche axé sur ce qui suit : aider les jeunes à acquérir des compétences en demande et favoriser l’alphabétisation des adultes; évaluer l’efficacité des incubateurs et des accélérateurs; concevoir un nouveau contrat social; encourager les jeunes à devenir des chefs de file (plutôt que de simples agents catalyseurs du changement); utiliser les médias sociaux pour améliorer l’éducation et la santé et à des fins d’alphabétisation.