La pauvreté, beaucoup plus qu’un manque d’argent

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Rohinton Medhora
Quand une personne qui a plus d’argent qu’une autre est-elle plus pauvre que cette dernière ? Il ne s’agit ni d’une énigme de la Grèce antique, ni de l’amorce d’un conte africain. C’est plutôt la question à laquelle tente de répondre le Programme des Nations Unies pour le développement dans le Rapport sur le développement humain de cette année.

Les auteurs du rapport répondent à cette question au moyen de l’indice de pauvreté multidimensionnelle, une nouvelle mesure que le Canada a aidé à mettre au point.

Ce nouvel outil, qui permet de comprendre ce que c’est vraiment que d’être pauvre, recueille des données sur dix indicateurs, qui vont de la mortalité infantile à l’état nutritionnel en passant par les années de scolarité, l’accès à l’électricité, à de l’eau salubre et à un revêtement de sol adéquat. Les dix facteurs sont regroupés, et la cote qui en résulte pour chaque pays est comparée à la mesure monétaire courante de la pauvreté, à savoir moins de 1,25 $ par jour pour vivre.

Les écarts entre la nouvelle mesure et la mesure monétaire courante sont révélateurs. Dans bien des cas, il ressort de ces écarts qu’il y a des pays où certaines personnes qui ont de l’argent en poche sont en réalité plus pauvres que des personnes qui, dans d’autres pays, ont moins d’argent. L’Inde et la Chine, ces deux géants parmi les pays en développement, peuvent nous aider à comprendre pourquoi.

En Inde, en dépit d’une forte cohésion sociale et d’une tradition de financement de certains services publics, le taux de pauvreté fondé uniquement sur l’argent dont disposent les gens est en fait inférieur au taux de pauvreté multidimensionnelle. Et l’écart n’est pas négligeable : il faut ajouter 135 millions de personnes à la population pauvre de l’Inde si on fait le calcul avec l’indice de pauvreté multidimensionnelle.

En Chine, en revanche, un État fort a permis de hausser les revenus et d’accroître les services sociaux pour l’ensemble de la population. Cela signifie qu’en Chine, l’on obtient sensiblement les mêmes résultats pour la pauvreté monétaire et pour la pauvreté mesurée à l’aide des critères de la pauvreté multidimensionnelle (bien que l’on constate tout de même un écart d’environ 50 millions de personnes).

À un extrême, et il s’agit peut-être d’un héritage de l’ère communiste, un pays d’Asie centrale, l’Ouzbékistan, compte un très grand nombre de personnes qui, tout en étant pauvres sur le plan du revenu, sont néanmoins relativement alphabétisées et en santé. À l’autre extrême, en Éthiopie et au Mali, les pauvres disposent peut-être de plus d’argent, mais cet argent ne leur permet pas d’obtenir grand-chose en ce qui concerne l’accès à la santé et à l’éducation.

Pourquoi ces distinctions sont-elles importantes ? Elles le sont précisément parce que des approches différentes donnent des résultats différents. Les résultats obtenus en utilisant l’indice de pauvreté multidimensionnelle montrent quels pays sont meilleurs que d’autres quand il s’agit d’offrir de l’eau salubre et un bon niveau d’instruction à leurs citoyens. Dans un grand nombre de pays, le fait d’avoir de l’argent ne garantit pas nécessairement un meilleur accès à des services.

La ventilation du nouvel indice en ses différentes composantes révèle les sources concrètes de la pauvreté. En Inde, on observe que les pauvres ont un niveau d’instruction relativement plus élevé que ne l’est leur état de santé. En Chine, au contraire, ce sont les lacunes sur le plan de l’instruction qui dominent. Ces données doivent déboucher sur de meilleures politiques. Par conséquent, le nouvel indice nous aide à comprendre que, pour relever le défi que pose la pauvreté, il ne faut pas plus d’argent, mais plutôt une façon de penser créatrice et de nouvelles façons de faire.

Lors de son adoption il y a vingt ans, on estimait que l’indice du développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement, aujourd’hui bien connu, était révolutionnaire. Outre le revenu, cet indice tient compte de l’espérance de vie et de l’alphabétisation, ce qui a fait en sorte que des pays ayant un revenu par habitant moindre ont souvent occupé un rang plus élevé que d’autres pays où le revenu était supérieur.

Cette année, par exemple, Singapour, où le revenu par habitant (48 893 $) est parmi les plus élevés au monde, vient au 27e rang, tandis que la Nouvelle-Zélande, où le revenu par habitant n’est que de 25 438 $, occupe le troisième rang (le Canada a un revenu par habitant de 38 668 $ et occupe le huitième rang). Depuis que l’indice existe, un pays relativement pauvre comme Cuba, en raison de ses impressionnants systèmes d’éducation et de santé, occupe une position nettement supérieure au classement que celle que lui vaudrait son seul revenu par habitant.

Le Canada a financé, à l’Université d’Oxford et dans des établissements partenaires de pays en développement, les travaux qui ont mené à la création du nouvel indice, qui figure pour la toute première fois dans le rapport de cette année. Cette nouvelle mesure se veut complémentaire de l’indice du développement humain et examine d’encore plus près la réalité de la pauvreté telle que des milliards de personnes la vivent.

En dernière analyse, il n’y a pas d’indice qui, à lui seul, puisse donner une mesure exhaustive du bien-être qui existe dans les différents pays de la planète. À cet égard, les auteurs du Rapport sur le développement humain 2010 font mouche quand ils laissent entendre que ce qui s’impose, ce n’est pas un « simple relevé de compteur » mais plutôt un « tableau de bord exhaustif » du développement humain. Il faudrait maintenant prendre en compte les stratégies d’innovation (ou, de façon plus générale, la capacité de production future), la dégradation de l’environnement et – peut-être surtout – le rôle que jouent la liberté et la démocratie dans la qualité de vie.

C’est uniquement par le travail de fond dont le Rapport sur le développement humain fait état si brillamment chaque année que nous pourrons tous mieux jauger comment l’humanité se porte et essayer de voir comment elle pourrait se porter encore mieux à l’avenir.

Une version de ce commentaire a été publiée dans le Globe and Mail le 5 novembre 2010.

Rohinton Medhora est vice-président, Programmes, au Centre de recherches pour le développement international (CRDI)