La paix et la démocratie vont de pair - vraiment?

Division des communications, CRDI

Lorsque vous entendez le mot « démocratie », quel autre mot vous vient immédiatement à l’esprit ? « Élections » ou « liberté », peut-être ? Ou encore « égalité » ou « droits de la personne » ? Ou peut-être « paix » ? Effectivement, la plupart des pays considérés comme de solides démocraties – le Canada, la Suède, la Nouvelle-Zélande, par exemple –, sont aussi des pays paisibles. La paix et la démocratie semblent aller de pair.

Mais tel n’est pas toujours le cas. Le Kenya, considéré comme l’une des plus solides démocraties de l’Afrique, a connu une flambée de violence après les élections présidentielles de décembre 2007, à la suite d’allégations de fraude électorale généralisée. La Colombie est la plus vieille démocratie de l’Amérique du Sud, mais elle est aussi le théâtre d’un des conflits civils les plus longs et les plus mortels de la région.

Dans une zone grise

La démocratie est souvent fragile, même dans des pays officiellement démocratiques possédant un parlement, un appareil judiciaire et d’autres institutions du genre, et où se tiennent périodiquement des élections. En fait, de plus en plus de pays se retrouventdans une « zone grise » entre le pouvoir autoritaire et le pouvoir démocratique, où il y a peu de mouvement dans un sens ou dans l’autre. La plupart des pays de la région andine, en Amérique latine, semblent appartenir à cette catégorie. En Bolivie, en Équateur, au Pérou et au Venezuela, les réformes politiques des 15 dernières années n’ont pas donné de résultats probants et n’ont pas permis d’en arriver à ’intégration politique souhaitée des majorités populaires; elles ont plutôt engendré des mobilisations populaires, des émeutes, la mise en accusation et la déposition de présidents, ainsi que des référendums et des processus constitutionnels à la légitimité parfois douteuse. La possibilité de conflits plus violents s’est accentuée au cours des dernières années, et demeure entière encore aujourd’hui. Le programme Paix, conflits et développement (PCD) du CRDI appuie un projet de l’Instituto de Estudios Peruanos (IEP) qui répond au besoin d’analyses et d’options olitiques probantes, susceptibles à la fois de permettre la participation démocratique de mouvements sociaux et de renforcer les institutions politiques dans la région andine.

Aucune recette magique

C’est en situation d’après-conflit qu’on ressent le plus vivement le besoin d’institutions solides et légitimes, au moment même où celles-ci sont souvent absentes du paysage ou à tout le moins gravement compromises. En fait, les processus de paix sont un moment d’espoir qui ouvre de nouveaux horizons, qu’il s’agisse de mettre un terme à la violence ou de créer une société plus démocratique et plus juste. Le principal défi est non seulement de s’entendre sur le bon type d’institutions – les cabinets internationaux d’experts-conseils et les bailleurs de fonds bilatéraux en offrent une multitude, aux noms accrocheurs comme le « gouvernement instantané » – mais de veiller à ce que le cadre institutionnel qui en résulte soit viable à long terme.

Peu importent les conditions (et non seulement à la suite de conflits violents), il faut, pour que dure la démocratie, qu’elle soit fondée sur l’appropriation locale et qu’elle corresponde aux réalités locales. À la différence du café, des bananes ou des logiciels,la démocratie ne peut être importée rapidement. Elle doit s’enraciner dans les traditions et les coutumes locales pour assurer sa légitimité. Ces processus, qui sont complexes et qui peuvent exiger beaucoup de temps, sont au coeur du récent concours de recherche de PCD portant sur la démocratisation, les conflits violents et la consolidation de la paix.

Le premier des quatre projets de recherche subventionnés porte sur l’interaction entre les formes d’autorité moderne et traditionnelle, et leur éventuel renforcement réciproque. Le Human Sciences Research Council de l’Afrique du Sud cherchera à déterminer si (et comment) les institutions traditionnelles africaines peuvent contribuer au règlement et à la prévention des conflits, à un processus pacifique d’édification de l’État et à la démocratisation. Le projet a pour but d’évaluer comment un ensemble cohérent d’institutions de gouvernance tant traditionnelles que « modernes » peut renforcer à la fois la démocratie et la paix dans des lieux tels que l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie et la Tanzanie.

Un deuxième grand thème du concours de recherche est le rôle des bailleurs de fonds étrangers dans la promotion de la démocratie à l’étranger. Le deuxième projet, sous les auspices de l’Université américaine de Beyrouth, approfondira le rôle de l’aide étrangère à la démocratie dans le cas des élections au Liban, dans les territoires palestiniens, en Iraq et au Soudan. Les chercheurs se demanderont en particulier pourquoi cette « intervention étrangère » a connu un certain succès au moment des élections, mais n’a pas su répondre aux attentes concernant l’autonomisation à plus long terme des sociétés civiles locales.

Le troisième projet à être financé par PCD sera exécuté par la FLACSO-Mexique et examinera les tensions susceptibles de se manifester à divers niveaux dans les régimes démocratiques qui, officiellement, fonctionnent. Le projet s’intéressera aux conseils de citoyens de diverses municipalités au Mexique, au Venezuela et au Nicaragua. Ces conseils sont une solution novatrice à la volonté de la population de participer davantage à l’administration locale. Toutefois, bien que la population puisse se faire entendre davantage au sein des administrations municipales, il reste que ce type de gouvernement demeure souvent hiérarchique, corrompu et marqué par le  favoritisme. Il s’ensuit une démocratie de piètre qualité à l’échelon municipal, ainsi que de possibles conflits sociaux.

La quatrième subvention a été octroyée à la Social Scientists’ Association du Sri Lanka, pour un projet qui porte aussi sur la démocratie locale. Cette fois-ci toutefois, on se concentrera non pas sur les tensions et les contradictions qui sous-tendent un contexte institutionnel apparemment paisible, mais sur les possibilités que pourrait offrir un renforcement de la démocratie locale pour mettre un terme à la guerre civile qui perdure au Sri Lanka. Plus particulièrement, le projet examinera la façon dont les réformes politiques à l’échelon local pourraient entraîner une plus grande inclusion de la société civile, des minorités et des femmes. On vise ainsi à instaurer une démocratie plus paisible et plus pluraliste grâce au changement social, à une plus grande équité économique et à une responsabilisation plus prononcée du gouvernement.

Au-delà des urnes

Certes, les élections ne font pas à elles seules une véritable démocratie. La démocratie et la bonne gouvernance doivent s’étendre au-delà des urnes, particulièrement après un conflit ou dans un climat propice au conflit, où le retour à la violence est toujours imminent. Au fil des ans, PCD a appuyé des recherches portant sur les diverses dimensions de cette problématique, en se concentrant sur l’inclusion des groupes sociaux préalablement marginalisés, sur l’intégration, au courant politique dominant, de groupes armés non étatiques, sur les stratégies de  esponsabilisation des gouvernements ou sur des éléments essentiels de la gouvernance tels que la réforme juridique.

L’observatoire judiciaire de l’Instituto de Estudios Comparados en Ciencias Penales de Guatemala est un bon exemple. Durant les années de guerre civile et les décennies de régime autoritaire, la population a enduré de graves violations des droits de la personne. L’observatoire surveille le système de justice pénale au Guatemala, au Nicaragua et au Salvador, qu’on estime être un indicateur clé de la qualité de la gouvernance démocratique – ou de l’absence d’une telle gouvernance – sous le nouveau régime. Les étudiants en droit observent les tribunaux et interviennent pour changer le système. Les juges et les avocats participent aussi à ce débat. L’observatoire fait oeuvre de pionnier dans les trois pays et trouve des solutions pratiques pour réformer l’appareil judiciaire à partir de la base.

La relation entre la démocratisation et la consolidation de la paix n’est pas toujours simple et limpide. Il faut davantage de données probantes sur ce qui permet à la démocratie de fonctionner et à la paix de durer, et sur la façon dont les deux peuvent progresser de manière synergique. Il est nécessaire d’en apprendre davantage sur les raisons pour lesquelles les démocraties sont parfois sujettes à la violence, sur les sources de cette violence et sur la façon de la contrer. Il importe surtout trouver une façon d’échapper à la zone grise de la « semi-démocratie », ne serait-ce que parce qu’elle suscite davantage de conflits qu’un autoritarisme entier ou qu’une véritable démocratie