Là où compte chaque goutte de pluie – la gestion des risques climatiques dans la Corne de l’Afrique

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Ochieng Ogodo
À l'échelle humaine
Dans son petit potager du comté de Kitui, au Kenya, Mary Mueni Samson scrute un pluviomètre et note soigneusement les résultats. Nous sommes au coeur de l’une des pires sécheresses qu’ait connues l’Afrique de l’Est depuis quelques dizaines d’années. Et même si le comté de Kitui n’a pas été frappé aussi durement que d’autres régions, la modeste récolte de haricots mungo verts de madame Samson est en grande partie attribuable à l’attention soutenue qu’elle porte à la météo.« Je consulte chaque jour notre pluviomètre et je prends des notes, dit-elle. Autrefois, les prévisions de la météo, c’était pour beaucoup d’entre nous comme un tambour qu’on entendait au loin, mais aujourd’hui on comprend bien le message. Ça nous aide à prédire la quantité de pluie que nous allons recevoir pendant la saison, et donc à planifier. »

Les compétences et les connaissances grâce auxquelles madame Samson utilise les données météorologiques pour planifier son travail relèvent d’une importante stratégie d’adaptation dans cette région déjà aride, où les pluies sont de plus en plus incertaines. Avec un bon nombre de ses voisins, c’est en participant aux activités du champ-école Uuniko qu’elle a appris à recueillir des données et à se fonder sur les prévisions pour prendre ses décisions en matière d’agriculture.

Un temps instable, peu de pluie

Selon Edward Nduli, secrétaire du champ-école, la vie est un combat depuis des dizaines d’années dans cette partie du Kenya, mais la situation n’a jamais été si mauvaise qu’aujourd’hui.

« Dans une région où nous sommes en majorité des petits exploitants qui dépendent du rendement des cultures pour assurer leur subsistance, ces variations saisonnières imprévisibles mettent en péril notre survie. »

D’après ses souvenirs, les dernières pluies abondantes remontent à 1997. Mais par la suite, ajoute-t‑il, « les pluies ont diminué et le temps s’est fait extrêmement instable, et cela n’arrête pas. [Avant,] nous avions la saison des petites pluies d’octobre à décembre, et celle des grandes pluies de mars à mai. Mais les saisons ont changé, et les rendements ont beaucoup baissé… Nous avons commencé à compter sur l’aide alimentaire accordée par des ONG locales et par des organisations internationales comme la Croix-Rouge, Panda et [l’organisme d’aide allemand] GTZ. » 

L’information climatique destinée aux exploitations agricoles

Depuis 2008, un projet de recherche mené par la Sokoine University of Agriculture de la Tanzanie est réalisé en collaboration avec Uuniko et d’autres groupes d’agriculteurs d’Éthiopie, du Kenya, du Soudan et de la Tanzanie. Le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique par la recherche et le renforcement des capacités, qui a été lancé en 2006 par le CRDI et le Department for International Development du Royaume-Uni, a soutenu des chercheurs et des agriculteurs travaillant de concert à déterminer les risques auxquels font face les petits exploitants qui dépendent de la pluie. On a aussi mis à l’essai des stratégies pouvant protéger la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance contre les changements climatiques.

Prenant appui sur les connaissances en agriculture de conservation qui ont été acquises grâce au programme de champs-écoles du ministère de l’Agriculture du Kenya, le projet s’attache à favoriser un meilleur usage de l’information climatique destinée aux exploitations agricoles, ainsi qu’à définir des mesures concrètes permettant d’alimenter les cultures et le bétail dans une diversité de conditions de croissance, essentiellement par la conservation de l’eau et l’amélioration de la fertilité des sols.


Une information pour laquelle on paierait

Au Kenya, des travaux effectués en partenariat avec le service national de météorologie, l’Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales semi-arides, le Kenya Agricultural Research Institute etl’Université de Nairobi ont réalisé des percées importantes dans les sites d’essai de trois localités du comté de Kitui, soit le village de Kaveta, dans le district Central, le village de Kyome, dans le district de Migwani, et le village de Kitoo, dans le district de Mutomo.

Selon William Githungo, du service météorologique du Kenya, le projet a été d’une grande utilité en réalisant une synthèse harmonieuse entre l’information climatique et la connaissance des techniques d’aridoculture – et en aidant les agriculteurs à mettre à profit cet ensemble de connaissances dans leurs prises de décisions. Lors d’enquêtes effectuées en 2010, plus de 80 % des agriculteurs participant à l’étude ont dit trouver cette information enrichie tellement utile qu’ils seraient disposés à payer pour l’obtenir. « Les résultats de l’évaluation, affirme monsieur Githungo, montrent que les décisions en matière d’agriculture qui se fondent sur les prévisions climatiques peuvent contribuer fortement à réduire les risques et à accroître la productivité et la rentabilité. »

L'adaptation des techniques agricoles au Kenya

Les premières étapes de la recherche, au champ-école Uuniko, ont comporté des séances de consultation entre prévisionnistes, chercheurs et agriculteurs. L’équipe s’est ensuite employée à mettre à l’essai des méthodes et des techniques de culture présentant le plus d’intérêt pour les collectivités locales. Chaque saison, on aménageait des lopins d’apprentissage : une parcelle servait de témoin, et on la cultivait donc suivant les méthodes traditionnelles; dans une autre, on appliquait des techniques de gestion de l’eau et de la fertilité des sols – comme la culture en terrasses, l’utilisation d’engrais et la sélection des cultures et des variétés de semences en fonction des particularités locales – qui avaient été choisies à la lumière des prévisions saisonnières et des suggestions des agriculteurs. Lorsque les pratiques agricoles améliorées, adaptées aux conditions climatiques, ont produit des rendements bien supérieurs à ceux des méthodes traditionnelles, le champ-école a adopté ces nouvelles stratégies.
 
Les eaux de ruissellement, par exemple, qui autrefois étaient perdues, sont maintenant dirigées vers les potagers. La collectivité construit en outre des réservoirs où sera recueillie l’eau souterraine, en prévision des périodes sèches. Les ménages ont appris des façons efficaces d’utiliser le fumier et les résidus de culture pour nourrir le sol, ce qui leur permet d’acheter moins d’engrais.
 

Les agriculteurs ont fait de bien meilleures récoltes, même s’il y a eu peu de pluie. Avec l’eau additionnelle que mettent à leur disposition les techniques de collecte, les membres du groupe pratiquent l’agroforesterie en faisant pousser des arbres fruitiers et des eucalyptus. Des céréales nutritives et des légumineuses, comme le sorgho, le haricot mungo vert, le lablab et le mil rouge, occupent de plus en plus le centre des activités agricoles en raison de leur tolérance à la sécheresse.

Grâce à ces efforts, dit fièrement monsieur Nduli, « nous ne recevons plus beaucoup d’aide alimentaire ».
 

De meilleures récoltes dans un district de Tanzanie

Le district de Same, situé dans la région du Kilimandjaro, dans le Nord de la Tanzanie, est une autre zone semi-aride menacée par les changements climatiques. Selon Majid Kabyemela, l’agent du développement de l’agriculture et de l’élevage à l’échelon du district, plus de 80 % des habitants sont de petits exploitants agricoles. Comme les pluies diminuent et deviennent de plus en plus irrégulières, les fermiers et les pasteurs ont connu une faible production ces vingt dernières années.

La participation à des travaux de recherche a transformé la vie des populations locales, selon monsieur Kabyemela. « L’application de techniques de culture modernes et l’utilisation des prévisions météorologiques leur ont permis de prendre un nouveau départ, affirme-t‑il. Ce projet a beaucoup augmenté la production agricole dans la région, en particulier grâce aux connaissances acquises à la faveur de projets pilotes menés dans cinq localités du district. » 

Les prévisionnistes traditionnels

Entre autres innovations, les chercheurs ont préconisé le resserrement des liens entre les prévisionnistes autochtones – qui se fondent sur l’observation attentive des plantes, des animaux et d’autres indicateurs naturels – et les spécialistes de l’agence météorologique de la Tanzanie (TMA). On connaît encore mal les méthodes qu’emploient les prévisionnistes autochtones, mais beaucoup d’agriculteurs de la région s’adressent à eux.

Wilson Yoeze, 73 ans, prédit la pluie depuis 1965; c’est en observant le ciel, de même que les différentes espèces d’arbres et de fleurs qui poussent près de chez lui, qu’il trouve des indices du temps qu’il fera. « Au début, dit‑il, on devait se fier à certains signes. On scrutait les étoiles et les nuages… Il y a des nuages qui se forment seulement quand la saison va commencer. »

Selon monsieur Yoeze, si la partie couverte du ciel est menée par un nuage épais qui se déplace de l’est vers le sud, la saison des pluies sera bonne. Un autre signe de grandes pluies, c’est l’apparition, à l’est, d’une étoile brillante connue sous le nom de ngate kere. « Quand on ne voit aucun de ces signes, ajoute-t‑il, il n’y aura pas de pluie du tout, mais une grande famine. »

Des prévisions consensuelles

Les prévisionnistes traditionnels ont longtemps gardé jalousement leur savoir, ne communiquant leurs prévisions qu’à leurs voisins. Mais la recherche a montré que, en dépit du mystère dont ils ont coutume de s’entourer, leurs prédictions ont une précision, à l’échelle locale, dont sont dépourvues les perspectives régionales fournies généralement par les services météorologiques.

Selon le chef de l’équipe de recherche, Henry Mahoo, de la Sokoine University of Agriculture, dans le district de Same, la TMA et les prévisionnistes autochtones travaillent ensemble, aujourd’hui, à des prévisions consensuelles qui jettent un pont entre les deux systèmes de connaissances. Ainsi, dit‑il, « les prévisionnistes autochtones sont maintenant bien perçus tant des agriculteurs que des autorités du district ». Le conseil du district de Same a depuis engagé des fonds pour soutenir ces prévisions consensuelles.
 

Des résultats tangibles

Dans les quatre pays qui prennent part au projet, explique monsieur Mahoo, « les agriculteurs et les collectivités réclament des informations météorologiques qui les aideront à prendre des décisions à la ferme, comme à quel moment faire les labours et quoi planter ».
 
Juliana Mbaga, membre du champ-école Bangalala, à Same, estime que les connaissances acquises par sa participation aux activités de recherche ont procuré des avantages tangibles à sa famille.
 
« Grâce à ce projet, nous recevons promptement des avis et utilisons les bons systèmes de plantation. Avec l’argent que rapporte le lablab, j’envoie mes enfants à l’école. J’ai aussi acheté une chèvre, qui nous donne du lait. Et nous avons modernisé notre maison. »

Photos : CRDI / Thomas Omondi