La montée des belles-filles Pourquoi la préférence pour les garçons s’affaiblit-elle au Bangladesh ?

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Naila Kabeer
« Les filles sont une calamité », une mère m’a-t-elle sifflé, enragée par le retour à la maison d’une fille dont elle croyait qu’elle s’était trouvé « un bon parti » dont elle pensait s’être débarrassée. 

J’ai d’abord observé la sombre réalité de la préférence pour les garçons qui caractérise depuis longtemps les sociétés d’Asie du Sud en 1979. Jeune chercheure, je menais alors des travaux sur le terrain dans le village d’Amarpur, au Bangladesh.

Une femme, Ruma*, m’avait alors confié que, dans son village, les bébés filles qui tombaient malades mourraient souvent, puisque personne dans la famille, ni même leur mère, ne trouvait qu’il valait la peine de chercher l’assistance médicale. Une autre femme m’avait avoué à voix basse que certaines mères étouffaient carrément leur bébé fille. 

Étant enfant unique, je n’ai jamais fait l’expérience de la préférence pour les garçons, mais j’ai toujours été frappée par le fait que ma grand-mère, lorsqu’on lui demandait combien d’enfants elle avait, répondait invariablement « J’ai six diamants précieux », faisant ainsi allusion à ses six fils. Elle ne mentionnait pas ses filles, au nombre de trois. Ce n’est qu’en effectuant des recherches sur les facteurs expliquant le taux de fécondité extrêmement élevé enregistré au Bangladesh à la fin des années 1970 que j’en suis venue à comprendre les causes et les répercussions tragiques de la préférence pour les garçons.

L’Asie du Sud est l’une des régions qui contribuent le plus à ce que l’on a surnommé le phénomène des « femmes manquantes ». S’il « manque » des millions de femmes, c’est parce que les femmes meurent dans une proportion beaucoup plus élevée que les hommes, et ce, à presque tous les âges. Elles meurent de malnutrition, du manque de soins médicaux et d’infanticide. Certaines d’elles ne sont jamais venues au monde, éliminées par suite de la détection prénatale du sexe. Cela signifie que les populations du Bangladesh, de l’Inde et du Pakistan présentent un déficit de femmes plus important que toute autre région du monde, à l’exception de l’Asie de l’Est, la Chine plus particulièrement.

Les fils : une police d’assurance ?

La majorité des femmes qui ont participé à l’enquête que j’ai menée en 1979 ont exprimé un fort désir d’avoir des garçons. Les raisons étaient faciles à comprendre : comme la tradition restreignait la capacité des femmes de se déplacer librement à l’extérieur de la maison, il incombait aux hommes de subvenir aux besoins de leur famille. Les hommes jouissaient donc d’un accès privilégié à la propriété et aux emplois. Les femmes, en revanche, dépendaient des hommes de leur famille – d’abord de leur père, puis de leur mari et, enfin, de leurs fils –, si, bien sûr, la Providence daigna leur en donner. 

Les filles étaient donc considérées comme un fardeau financier dont il fallait se débarrasser en les mariant le plus tôt possible afin de reléguer aux maris la tâche d’assurer leur subsistance. La montée de la dote, une réalité relativement nouvelle au Bangladesh, n’a fait qu’empirer les choses. Les fils, en revanche, étaient vus comme des bâtons de vieillesse et une police d’assurance contre la pauvreté. En ayant de nombreux enfants, les parents s’assuraient qu’au moins certains de leurs fils défieraient le taux de mortalité infantile élevé et pourraient prendre soin d’eux dans leurs vieux jours. Un moyen évident de limiter les coûts associés à une fratrie nombreuse consistait à laisser mourir les filles, que l’on estimait moins précieuses que les garçons, habituellement en les négligeant sévèrement. 

Depuis mes premiers travaux sur le terrain, l’usage répandu des contraceptifs et le désir des parents que leurs enfants fassent des études ont entraîné une diminution des taux de fécondité partout en Asie du Sud. Malheureusement, en Inde, cette baisse s’est accompagnée d’une hausse de la discrimination à l’endroit des filles. Si les parents peuvent choisir d’avoir moins d’enfants, ils recourent néanmoins toujours à l’avortement sélectif en fonction du sexe pour s’assurer qu’ils auront principalement des garçons. Le résultat : un ratio garçons-filles anormalement élevé à la naissance.

Curieusement, ce phénomène n’est pas observé au Bangladesh. Au contraire, les taux de survie des bébés filles se rapprochent plus en plus de ceux des bébés garçons, et rien n’indique que les parents s’en remettent à des méthodes de sélection du sexe. 

En 2008, près de 30 ans après mes premiers travaux sur le terrain, je suis donc retournée à Amarpur en compagnie d’une équipe de collègues pour savoir si les filles, au Bangladesh, franchissaient effectivement le cap de la petite enfance et, le cas échéant, pourquoi.

La

montée des belles-filles

En appliquant des méthodes de recherche similaires à celles que j’avais privilégiées en 1979, nous avons observé un virage prononcé. La majorité des femmes que nous avons interviewées voulaient avoir moins d’enfants et n’affichaient pas vraiment de préférence quant à leur sexe. En fait, certaines ont dit qu’elles préféreraient avoir une fille.

Les entrevues approfondies que nous avons réalisées avec des villageoises nous ont permis de dégager certains des facteurs à l’origine de cette inclination nouvelle. L’un d’entre eux nous est apparu sans tarder : nous l’avons surnommé « la montée des belles-filles ».

Mariam*, l’une des femmes que nous avons interviewées, nous a expliqué qu’« aujourd’hui, on accorde plus de valeur aux femmes qu’aux hommes. Les femmes regardent les hommes de haut, dit-elle, sachant qu’elles peuvent désormais gagner de l’argent et faire des études. Si un homme ne touche pas un revenu très élevé, son épouse peut se permettre de lui dire "Je n’ai pas besoin d’un mari comme toi" ». 

Des données probantes indiquent que les femmes sont effectivement plus éduquées qu’avant et qu’elles touchent des revenus d’une échelle qui aurait été inconcevable lorsque j’ai entrepris mes premiers travaux sur le terrain. Le microcrédit destiné aux femmes, l’augmentation du recrutement de femmes dans le secteur croissant des organisations non gouvernementales, l’essor d’une industrie du vêtement axée sur l’exportation et même la révolution verte en agriculture ont tous contribué à générer une demande pour le travail des femmes. Aujourd’hui, lorsque les jeunes femmes se marient, elles sont beaucoup moins dépendantes et moins enclines à tolérer les mauvais traitements de leur mari et de leur belle‑famille. 

Le cinéma et la télévision ont été des moteurs très importants de la montée des belles‑filles. Dans une société où les femmes ont été longuement confinées au foyer, l’entrée de la télévision par satellite dans les maisons leur a ouvert une fenêtre sur des mondes différents. C’est ainsi que les informations, les émissions de variétés, les téléromans populaires et les films bollywoodiens – toujours omniprésents – ont aidé les femmes à mieux comprendre leurs droits. Elles savent maintenant quoi faire si elles sont victimes de mauvais traitements ou battues ou quand elles sont divorcées. Leur conception de l’amour, de la sexualité et de la romance s’est également transformée. Les épouses sont désormais conscientes qu’elles ont un certain pouvoir sur leur mari et qu’elles peuvent s’en servir pour briser l’emprise de leur belle-mère. Avec la nucléarisation croissante des familles, les couples se préoccupent davantage d’assurer l’avenir de leurs enfants que d’honorer leurs obligations envers la famille élargie du mari.

Les filles : des diamants précieux ?

La montée des belles-filles ne représente que la moitié de la réalité : si les parents ne s’attendent plus à ce que leurs fils et leurs brus prennent soin d’eux lorsqu’ils seront vieux, ils se tournent maintenant vers leurs filles. Les filles sont effectivement considérées plus aimantes et plus compatissantes que les garçons, et les avancées qu’elles ont réalisées sur les plans de l’instruction et de l’emploi font qu’elles sont maintenant considérées comme des bâtons de vieillesse. 

Les mères ont grandement contribué à ce virage. À Amarpur, les mères parlent des aspirations qu’elles nourrissent pour leurs filles, racontant les souffrances qu’elles ont subies pendant leur mariage. Buli*, l’une d’entre elles, nous a dit qu’« avant, les filles se mariaient à un très jeune âge et, une fois au domicile de leur belle-famille, vivaient une existence de misère et d’abus. Aujourd’hui cependant, les filles vont à l’école. Si une fille franchit les paliers intermédiaires, elle a peut-être une chance de décrocher un emploi.  Elle ne dépendra pas du fils de quelqu’un, contrairement à nous. Elle sera en mesure de prendre soin d’elle-même. C’est pour ça que je veux que ma fille soit instruite, pour qu’elle puisse être totalement autonome. »

Fait paradoxal, l’autonomie que les femmes âgées reprochent à leurs belles-filles est justement celle qu’elles ont inculquée à leurs propres filles !

Les filles, en retour, sont reconnaissantes des sacrifices que leur mère a dû faire pour s’assurer qu’elles iraient à l’école, car elles ont désormais les moyens financiers voulus pour soutenir leurs parents vieillissants et l’indépendance d’esprit nécessaire pour persuader leur mari de les laisser faire ce choix. Advenant une séparation ou un divorce, elles peuvent retourner au domicile familial, sachant qu’elles ne seront pas vues comme une éternelle malédiction. 

Comme Morgina* nous l’a expliqué, « Si je ne pouvais avoir qu’un enfant, je voudrais avoir une fille... Je pense que les filles sont meilleures…  Elles se soucient du sort de leur mère. Elles veulent savoir si vous avez mangé, comment vous allez, ce que vous faites.  Même une fois mariées, elles peuvent garder un oeil sur vous si elles le désirent... »

Les filles, tout comme leurs frères, sont devenues des « diamants précieux ».

Naila Kabeer est professeure d’études du développement à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, au Royaume-Uni. Ses travaux de recherche sur les femmes manquantes au Bangladesh ont été menés en collaboration avec le Centre for Women and Social Transformation du BRAC Development Institute, avec le soutien du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien.

*Pour préserver l’anonymat des participantes dont les propos ont été cités, on a modifié leur nom.

Photos : CRDI/Jason Taylor

Le présent article est d’abord paru, en version originale anglaise, en octobre 2012 dans ANOKHI, le plus ancien magazine vie moderne nord-américain destiné aux communautés sud-asiatiques du monde entier qui soit encore publié.


 
Les femmes manquantes de l’Asie du Sud

Selon le Rapport mondial 2012 sur les disparités entre les sexes du Forum économique mondial, pour chaque tranche de 100 filles nées, 104 garçons sont nés au Banglagesh, contre 112 en Inde. La révision de 2006 des Perspectives de la population mondiale des Nations Unies indique qu’en moyenne, pour chaque tranche de 1 000 enfants nés vivants, 60 filles et 63 garçons sont décédés au Bangladesh, contre 64 filles et 61 garçons en Inde.