La mesure du changement social

K.J. Shore

David Bonbright, fondateur et directeur général de Keystone, est d’avis que les investisseurs sociaux ont besoin d’écosystèmes d’information pour soutenir des solutions durables à d’importants problèmes sociaux et environnementaux.

David Bonbright est le fondateur de Keystone, un organisme britannique qui plaide la nécessité de la reddition de comptes pour favoriser le changement social. À son avis, le fait de comprendre, de mesurer et de faire connaître le changement social n’est pas assimilable à une transaction commerciale, comme l’achat d’un panier de fruits qu’on a la possibilité de sentir et de goûter au préalable. Malgré le fait qu’il s’agisse là d’une opération beaucoup plus complexe, l’information publique sur la manière de stimuler et de soutenir les processus de changement social demeure limitée.

David Bonbright a présenté ce constat et d’autres observations sur l’investissement social à l’occasion de la toute première conférence d’une série créée par la Section de l’évaluation du CRDI et intitulée Innovation en matière d’évaluation : des idées qui méritent d’être échangées, à Ottawa, en janvier 2008.

Cette série de conférences vise à renforcer la culture et la qualité de l’évaluation au sein du CRDI en favorisant l’échange d’idées sur le changement social, l’apprentissage et la reddition de comptes.

La nécessité d’un meilleur système informationnel

On commence à peine à voir apparaître des mécanismes de diffusion d’information transparente et comparative sur les organismes voués au développement. La recherche en matière d’évaluation et de développement doit donc favoriser l’instauration d’un meilleur écosystème informationnel dans le domaine des investissements axés sur le changement social, de manière à ce que les investisseurs puissent fonder leurs choix sur de l’information validée.

David Bonbright a affirmé qu’on ne dispose pas de données fiables sur la majorité des organismes et qu’il était grand temps qu’on prenne des mesures pour remédier à cet état de choses. Il a également parlé de la transformation des modes de transfert des connaissances liée aux progrès des technologies de la communication – blogues et autres moyens de communication en ligne – et de ses répercussions sur les investisseurs sociaux et sur le développement.

Keystone a consacré les trois dernières années à l’élaboration de moyens concrets de planifier et de mesurer le changement social qui favorise la reddition de comptes et l’apprentissage et de le faire connaître à toute une gamme de partenaires, notamment des bailleurs de fonds et des organisations non gouvernementales (ONG). Keystone estime que pour les organismes voués au développement, la reddition de compte consiste à publier à la fois l’information sur leurs réalisations confirmées et l’opinion des principales parties visées (c’est-à-dire ceux qui sont censés bénéficier de leurs travaux) sur ces réalisations. Ce faisant, ces organismes créent un processus d’apprentissage, de validation et de vérification sociale qui est public et fondé sur l’autocorrection et la réflexion.

David Bonbright admet que la démarche de Keystone s’inspire du travail de pionnier du CRDI dans le domaine de la cartographie des incidences – une méthode d’évaluation axée sur les changements dans le comportement, les relations et les activités des personnes et des organismes avec lesquels travaille un organisme, plutôt que sur les extrants (produits) d’un programme.

Une question de motivation

David Bonbright est d’avis que les bailleurs de fonds et les organismes voués au développement souhaitent obtenir une rétroaction plus rigoureuse de la part des parties visées, mais ne sont pas motivés à en faire une priorité. Keystone a donc mis au point un mécanisme de comparaison qui permet aux ONG de se situer par rapport à leurs pairs à la lumière des opinions formulées par les parties visées. David Bonbright explique que c’est très bien pour un organisme d’affirmer qu’il a obtenu une note de 5,8 sur 7, mais que la situation apparaît tout à fait différemment lorsque l’on réalise qu’une telle note le situe seulement au 52e rang percentile.

M. Bonbright croit que ces évaluations comparatives pourraient faire partie intégrante des pratiques en matière de changement social. À cet égard, Keystone travaille à la conception des principes de base d’une future méthode de déclaration des incidences confirmées, qui permettrait d’évaluer l’efficacité des méthodes de déclaration dont se servent les organismes pour mesurer le changement social. L’objectif : accorder une pondération supérieure aux opinions de ceux sur qui les travaux ont la plus grande incidence.

Le contexte général

La nécessité d’une évaluation plus transparente s’inscrit néanmoins dans le contexte d’importants facteurs d’influence du développement international. Il y a notamment le recours croissant à des modèles de marché et d’entreprise dans le domaine du changement social qui, au cours des dernières années, a vu l’arrivée de plus en plus de diplômés des facultés d’administration.

Cependant, le facteur de loin le plus important est l’apparition du Web 2.0 (réseautage social, la production communautaire de contenu, interactivité), qui évolue rapidement.

David Bonbright explique que selon les données les plus fiables à l’heure actuelle, seulement 3 % des dons seraient faits par l’entremise d’Internet. Toutefois, si l’on scinde l’information en segments plus petits et plus nuancés, qui sont des éléments déclencheurs, comme l’ouragan Katrina ou le tsunami survenu dans l’océan Indien en décembre 2004, on constate alors un pourcentage beaucoup plus élevé de dons faits par l’entremise d’Internet – de l’ordre 30 ou 40 %.

Les marchés des dons en ligne

Un autre phénomène récent lié à Internet est ce que David Bonbright appelle les « marchés des dons en ligne », c’est-à-dire des sites Web qui permettent aux particuliers de faire directement des dons à des causes et à des projets de leur choix.

Par exemple, Kiva (un organisme de microcrédit en ligne) et Give India mettent en relation des donateurs avec des entrepreneurs pauvres des pays en développement, dans le premier cas, et avec des organismes caritatifs de l’Inde, dans le deuxième cas. L’an dernier, plus de 25 millions USD ont transité par ces deux organismes. Bovespa, un organisme d’investissement social issu de la Bourse brésilienne, songe à lancer des initiatives semblables.

D’après David Bonbright, il est nécessaire que ces marchés en ligne (actuellement au nombre de 30) mesurent les répercussions sociales de leurs projets et les démontrent aux donateurs. Aucun n’a jusqu’ici trouvé de méthode valable pour le faire, mais la demande croissante d’information fondée sur des données probantes vient renforcer l’importance de la cartographie des incidences.

Cela devrait entraîner une demande accrue de données plus rigoureuses sur le changement social. Selon David Bonbright, les professionnels du développement, dont il fait partie, savent par expérience ce qu’il est vraiment important de mesurer en matière de changement social et doivent donc participer à la discussion. Ils doivent exercer une influence, tant en ce qui concerne les marchés des dons en ligne que les grands organismes d’aide pour lesquels ils travaillent.

Ces nouvelles possibilités de contribuer directement sans recourir aux grands organismes d’aide conventionnels empiètent sur le rôle d’intermédiaire de longue date de ces derniers et les obligent à réévaluer leurs façons de faire. David Bonbright a mentionné qu’Oxfam GB a réagi en ajoutant discrètement à son site Web une fenêtre qui permet aux donateurs de choisir des projets d’Oxfam sur le terrain et de leur acheminer directement des fonds. (Voir la récente étude de Keystone sur les marchés des dons en ligne, Online Philanthropy Markets: from “Feel Good” Giving to Effective Social Investing?, consultable gratuitement sur son site Web.)

Des paramètres de qualité s’imposent

David Bonbright a mentionné également qu’il est essentiel de disposer de normes et d’outils pour mesurer le changement social et ses incidences. Il est d’avis qu’à un stade ou à un autre, des paramètres de qualité faciles à suivre s’imposent, car 99,9 % des gens qui décident de soutenir le changement social ne désirent pas fouiller les données et connaître les menus détails mais, plutôt, veulent savoir que des indicateurs fiables existent et pouvoir y accéder.

Il mentionne, à titre d’exemple, les relevés simplifiés qui sont maintenant monnaie courante dans le domaine des logiciels d’information de gestion. Or, selon lui, les organismes voués au développement ne réussissent pas très bien à représenter simplement des données complexes. Keystone leur suggère d’adopter un relevé faisant état de trois grandes catégories, à savoir incidence, rendement et voix au chapitre (le degré auquel l’organisme est véritablement parvenu à outiller les parties visées par son action) tout en permettant au lecteur de juger de la qualité des données sous-jacentes.

L’objectif visé est de permettre de faire une évaluation comparative, de gérer le rendement en temps réel, d’élaborer des normes souples et d’éclairer les choix de tiers en matière d’investissement, précise David Bonbright.

Il souhaite en fait que chaque organisme voué au développement social se dote d’un processus d’apprentissage fondé sur la réflexion. Il faut de toute urgence encourager l’instauration d’une telle pratique dans toutes les facettes de leurs activités actuelles.

On ne pourra être efficace tant qu’on n’aura pas établi des mécanismes de planification, d’évaluation et de reddition de comptes aux parties visés s’inscrivant dans un écosystème axé sur un changement durable, poursuit-il. Lorsqu’on regarde où se trouvent les capacités à l’échelle de la planète par rapport à où l’on en a besoin, on constate que le renforcement des capacités des pays du Sud constitue une priorité de taille. Le Nord ne peut continuer de conserver le monopole des capacités, il faut décentraliser. Internet constitue un atout à cet égard, parce qu’il est l’outil de décentralisation et de démocratisation par excellence. Les communautés de praticiens seront elles aussi d’un très grand secours, conclut-il.

Mesurer le changement
 
Des « espaces » de notation des organismes voués au changement social commencent à voir le jour. Selon David Bonbright, de Keystone, ils sont réellement à surveiller. Il s’agit d’un phénomène nouveau, mais qui prend rapidement de l’ampleur.
 
Guidestar, un organisme sans but lucratif des États-Unis, et d’autres organismes de notation ou visant à offrir une certification de style ISO, comptent au nombre de ces « espaces » nouveau genre.
 
Par ailleurs, Great Nonprofits, également établie aux États-Unis, souhaite créer une sorte de guide Zagat du changement social : quiconque ayant été en relation directe avec un groupe sans but lucratif pourrait verser ses commentaires dans une base de données publique. Les groupes en question auraient l’occasion de répondre, donnant ainsi naissance à un débat public. En dépit d’immenses problèmes techniques, David Bonbright est persuadé qu’il s’agit là d’une tendance à surveiller.
 
Il mentionne également que des efforts sérieux et bien soutenus financièrement ont été déployés pour dresser ce qu’il appelle des « topologies d’indicateurs des incidences », c’est-à-dire des méthodes standard qui permettraient aux éventuels donateurs de comparer différents organismes ou projets.
 
Les sociétés Google et Acumen se sont associées pour élaborer une version d’essai d’un tel « système de gestion de portefeuilles de dons », et Keystone exerce des pressions en vue de garantir l’intégrité des bases de données sous-jacentes.

K.J. Shore est un rédacteur établi à Ottawa.