La meilleure politique : une recherche en télécommunication dans une perspective africaine

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Lisa Waldick

Il y a cinq ans, personne ne pensait qu'un jour les téléphones mobiles sonneraient dans les poches des fermiers occupés à sarcler dans les champs de l'Afrique rurale. Cependant, à la fin de 2001, l'Union internationale des télécommunications (UIT)1 estimait que dans 28 pays africains, représentant plus de la moitié des pays de la région, les utilisateurs de téléphones mobiles étaient plus nombreux que les utilisateurs de téléphones fixes. Les fermiers utilisent des téléphones mobiles pour obtenir les meilleurs prix pour leurs récoltes, les petits entrepreneurs contactent des clients potentiels, et les grands-parents parlent à leurs enfants et petits-enfants qui vivent à des centaines de kilomètres de chez eux. La croissance exponentielle des téléphones mobiles a défié toutes les prédictions selon lesquelles la technologie était trop chère pour être viable en Afrique.

Modèles d'accès universels

L'accès universel signifie fournir à tous les citoyens des services à des prix équitables ainsi qu'un accès à une gamme de services équivalents. Le défi a consisté à atteindre les communautés rurales, éloignées ou défavorisées. L'approche utilisée dans le monde industrialisé visait à accorder le contrôle et le monopole aux compagnies de télécommunications en échange de l'obligation d'offrir un accès universel aux services téléphoniques. Dans les pays du Nord, cette méthode était logique au siècle dernier : les coûts d'infrastructure étaient relativement élevés, mais la majorité de la population vivait dans des villes dans lesquelles on pouvait offrir les services à un coût relativement bas. Les recettes générées par les compagnies qui faisaient une utilisation élevée de ces services pouvaient être utilisées pour compenser les coûts et permettre aux consommateurs de ne pas payer trop cher.

Ces facteurs ne s'appliquent pas à l'Afrique aujourd'hui. Les coûts d'infrastructure ont baissé, et avec la bande passante sans fil et par satellite, il est aussi facile d'atteindre les zones rurales que les zones urbaines. En Afrique, les données démographiques sont différentes. Dans de nombreux pays, la majorité de la population vit dans des zones rurales. De nombreux experts considèrent une introduction plus rapide de la concurrence dans ce secteur comme un meilleur modèle si on veut atteindre les niveaux d'infrastructure désirés et avoir des services à un coût abordable qui appuieront l'accès universel.

Selon Alison Gillwald, directrice de recherche au Learning Information Networking Knowledge (LINK) Centre, le développement inattendu de la connectivité mobile est un argument de plus en faveur de recherches stratégiques en Afrique. Le centre, situé à Johannesbourg, est un organisme d'enseignement dont le domaine d'activité porte essentiellement sur la politique gouvernementale, la réglementation et la gestion dans le domaine de l'information et des communications.

La connectivité ou la poule aux œufs d'or

L'augmentation du nombre de téléphones mobiles dans un continent où l'accès au téléphone fixe est limité nous pousse à repenser nos stratégies afin de fournir un accès universel au service téléphonique. « Les gens disent " mobilisons les exploitants de service radiotéléphonique mobile pour offrir un accès universel ". Les mobiliser pour les téléphones fixes... cela pourrait marcher, si c'est fait très prudemment, mais cela représente un danger sérieux de tuer la poule qui a pondu l'œuf d'or de la connectivité mobile », déclare Gillwald. [Voir encadré relié : Modèles d'accès universel]

Une partie du problème réside dans la grande différence entre le contexte africain et les contextes européen et nord-américain, et le fait que les modèles prédominants en matière de réglementation des télécommunications se fondent sur la théorie et l'expérience des pays développés. Les modèles d'entreprise pour les téléphones sans fil ont été élaborés dans un contexte où la majorité de la population peut déjà accéder facilement à un téléphone fixe. En outre, les stratégies visant à fournir un accès universel aux services de télécommunications (par exemple, les téléphones fixes) ont également été mises au point dans un contexte où seul un infime pourcentage de la population n'a pas accès à un téléphone fixe.

« Nous utilisons des modèles d'accès universel mis au point dans le Nord pour répondre aux besoins des derniers 5 % de la population qui n'ont pas de téléphone fixe. En Afrique, le problème est inverse : vous devez brancher 90 % de la population au réseau de téléphone fixe, explique Gillwald. Nous aurons toujours besoin de ces modèles d'accès marginaux, car les derniers 5 % seront toujours là. Mais, nous devons faire un bond en avant beaucoup plus grand qui nous permettra de brancher les gens au réseau à des prix raisonnables, comme cela a été fait pour les téléphones mobiles. »

L'ascension des téléphones mobiles

C'est peut-être parce que nous pensons toujours par référence à l'expérience du Nord que l'histoire des téléphones mobiles en Afrique a surpris tout le monde, y compris les exploitants initiaux qui ont vu leurs prévisions de vente rapidement dépassées. « La technologie GMS [système global pour les communications mobiles] était considérée si coûteuse que cela ne marcherait pas. Non seulement cela a marché, mais cela est allé encore plus vite que tout ce qu'on avait pu prévoir... Elle répondait à un besoin incroyable d'accéder aux télécommunications », explique Gillwald.

Alors que beaucoup d'Africains ne pouvaient tout simplement pas assumer le coût d'un forfait mensuel pour la location d'un téléphone fixe, les cartes d'appel des compagnies de téléphone prépayées ont ouvert de nouvelles portes. Les gens ont réuni l'argent pour acheter le téléphone cellulaire, ont acheté des cartes prépayées et ont contrôlé l'utilisation qu'ils faisaient du téléphone. S'ils manquaient d'argent, ils arrêtaient de téléphoner et se limitaient à recevoir des appels. Dans les villages, les gens ont commencé à partager les téléphones.

Isaac Musumba, ministre d'État des finances responsable de la planification en Ouganda, a été directement témoin de ce phénomène. Il n'y avait pas de téléphone dans le village où il a grandi, et cela rendait la communication difficile.

« Chaque fois que je voulais parler à mon père, je devais aller au village en voiture. Cela signifiait me rendre à 180 kilomètres de la ville. Je lui ai donc acheté un téléphone mobile et lui ai dit, " Tu ne téléphoneras à personne, mais tu recevras mes appels ". Puis, il a appris que la voisine, elle aussi, voulait téléphoner à son fils. Elle venait chez mon père, lui versait un peu d'argent et utilisait son téléphone. Sa maison a commencé à ressembler à un centre téléphonique. Un autre fils a acheté un téléphone à son père. Puis des villageois ont acheté des téléphones. »

« Voilà ce qui se passe aujourd'hui. Les gens ont des acheteurs en ville pour leur maïs, leur café, leur produit. Ils téléphonent à un acheteur et disent, " Bonjour, nous avons dix sacs de maïs. Est-ce que vous en avez besoin ? Et quel est votre prix ? " Ils ont une réponse et ils téléphonent à un autre acheteur pour demander, " Quel est votre prix ? ". Ils obtiennent le meilleur prix. Ils demandent, " Comment voulez-vous qu'on vous le livre, quand voulez-vous qu'il soit livré ? " Dans le passé, ils auraient chargé les sacs de maïs dans un camion, et l'auraient livré, même quand l'acheteur n'était pas intéressé, ou le marché à la baisse. Aujourd'hui, ils se renseignent. »

Le cas de Musumba n'est pas inhabituel. « Aujourd'hui, au moins 70 % des clients du réseau utilisent des cartes prépayées, précise Gillwald, et 30 % ont un contrat. C'est un modèle complètement différent de celui du Nord. » Elle ajoute que l'idée principale était d'évaluer la rentabilité des téléphones sans fil en tenant compte des appels faits par les clients et non des appels reçus. « En Afrique, si vous examinez seulement la recette moyenne par utilisateur, de la personne qui achète le téléphone, vous n'investirez pas dans le pays. La tendance consiste à considérer les choses en termes d'appels effectués. Il s'agit d'un modèle propre aux économies des pays développés », dit-elle.

Mettre les TIC en contexte

La technologie GMS est bien sûr un petit élément d'une gamme époustouflante de technologies de télécommunications. Les câbles à fibres optiques marins qui utilisent des faisceaux lumineux modulés pour transmettre des données; la technologie Wi-Fi (Wireless Fidelity — technologie de réseau sans fil) qui permet l'accès au réseau mondial Internet haute vitesse; les satellites VSAT (Very Small Aperture Terminal — terminal à très petite ouverture d'antenne) qui peuvent être utilisés pour la télémédecine, les télécommunications rurales ou l'apprentissage à distance — la liste est longue et ne cesse de s'allonger.

À travers le monde, les gouvernements se débattent pour mettre en place des politiques qui permettent au développement économique et social de leurs pays de bénéficier le plus possible de ces technologies de l'information. Les questions sont complexes et vastes. Comment devrait-on allouer le spectre radioélectrique ? Comment peut-on encourager la concurrence et l'innovation dans le secteur des services de technologie de l'information et de la communication (TIC) ? Comment peut-on garantir la protection du consommateur ?

Un des objectifs du LINK Centre consiste à favoriser une connaissance approfondie des questions qui s'appliquent spécifiquement au contexte africain. Par exemple, de nombreux pays africains ont récemment libéralisé les télécommunications. On a toutefois largement ignoré les résultats de ce processus. Selon Gillwald, une étude est nécessaire afin de déterminer les bénéfices pour le consommateur et le déploiement d'une infrastructure indispensable. Cette information pourrait appuyer les gouvernements africains dans leur travail pour l'élaboration de politiques à la fois appropriées à leurs pays et visionnaires.

« Fabriqué en Afrique »

Afin d'atteindre cet objectif, le LINK Centre crée actuellement un réseau de chercheurs africains qui fournira de l'information que l'on pourra utiliser pour formuler des politiques de télécommunications « fabriquées en Afrique ». Le Centre prévoit utiliser les compétences et les ressources locales, tout en collaborant avec des chercheurs étrangers. Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada appuie le programme de recherche.

« Très souvent, la recherche sur l'Afrique est faite par des personnes qui ne sont pas africaines, explique Gillwald. Elles viennent, font la recherche et repartent. Il n'y a pas eu beaucoup de collaboration avec des partenaires africains. De toute évidence, nous [en Afrique] avons les compétences, nous avons la passion, nous avons beaucoup de choses à offrir. »

La recherche produite par le réseau du LINK Centre fournira de l'information au programme de formation du Centre, et le programme de formation inspirera la recherche. Le LINK offre des programmes d'enseignement et des formations sur mesure dans le domaine des TIC, notamment des cours sanctionnés par un certificat, des cours destinés aux cadres de direction, des séminaires publics, ainsi que des programmes de maîtrise et de doctorat. Les étudiants sont très variés et incluent les journalistes désireux de se spécialiser dans les questions en rapport avec les TIC, les activistes communautaires et les cadres gouvernementaux d'organismes de réglementation. Les programmes menant à un diplôme ciblent les Africains chargés de l'élaboration des politiques et de la réglementation, explique Gillwald.

En offrant de la formation et en mettant de nouvelles informations dans le domaine public, le LINK Centre espère contribuer à un débat informé sur des questions complexes d'ordre essentiellement politique. « Je pense qu'il est absolument essentiel de situer le débat dans un contexte de pays en développement, en comprenant que nous devons travailler dans une économie mondiale, mais en tenant compte d'un contexte local, axé sur une analyse sérieuse des questions en jeu en Afrique », déclare Gillwald.

« L'économie mondiale et la société de l'information sont des éléments très différents de la société industrielle et de l'État-nation, et ne fonctionnent pas comme autrefois, continue-t-elle. C'est tout nouveau. Les gens se débattent pour trouver des solutions. Si les seules solutions disponibles sont celles qui ont été conçues par la Banque mondiale ou d'autres organisations, ils les utiliseront. Nous avons besoin de solutions africaines que les gens pourront choisir, ou tout au moins examiner en même temps que les autres solutions. »

« Cette augmentation incroyable des téléphones mobiles prépayés nous apprend quelque chose sur l'Afrique, conclut Gillwald. L'espoir du LINK Centre est d'aider à découvrir d'autres manières " inattendues " pour que la révolution de l'information africaine fasse un bon en avant. »

Lisa Waldick est rédactrice à la Division des communications du CRDI et éditrice du magazine Explore.

1 Rapport sur le développement des télécommunications dans le monde 2002, UIT, cité dans South African Telecommunications Sector Performance Review par Alison Gillwald et Sean Kane, août 2003.