La gouvernance de l'économie mondiale

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Division des communications, CRDI
L'action du CRDI
La crise financière mondiale s’étend aux économies locales, entraînant faillites et chômage, et menace partout les moyens d’existence. Les pays en développement sont particulièrement inquiets, car dans les milieux politiques et économiques fragiles, la stabilité des systèmes financiers est toujours précaire. Même si les systèmes locaux se montrent solides, ils demeurent vulnérables à la chute de confiance généralisée. L’instabilité d’un pays peut se répercuter ailleurs et les pays pauvres ont alors peu de ressources auxquelles recourir.

Par ailleurs, les responsables des politiques sont inondés de propositions pour sortir de cette crise. Il est certain que certaines d’entre elles sont dictées par un parti pris idéologique ou des intérêts particuliers. Mais, ce qu’il faut aux décideurs, ce sont des données empiriques solides, fondées sur des recherches crédibles et indépendantes.

Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) a pour mission d’appuyer la recherche scientifique qui contribue à réduire la pauvreté. Dans le cadre de cette mission il désire approfondir les connaissances visant à aider les pays en développement à mieux s’insérer dans l’économie mondiale. Depuis deux décennies, le CRDI investit dans la recherche axée sur le secteur financier mondial. Ces travaux soulèvent des questions fondamentales sur les enjeux mêmes de la gouvernance économique qui, selon certains, sont à l’origine de la crise actuelle. Les connaissances ainsi acquises permettent d’aider les pays pauvres à renforcer leur pouvoir de négociation, et à comprendre leurs choix, en cette période d’urgence.

UNE VOIX POUR LES PAYS MARGINALISÉS

Les pays pauvres ont souvent du mal à faire entendre leur point de vue lorsqu’ils assistent aux délibérations sur les politiques au sein d’organismes comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international. En général, les économies émergentes n’ont pas les capacités nécessaires pour examiner et maîtriser les enjeux financiers complexes.

Afin de remédier à ce problème, le CRDI a commencé, en 1988, à financer le programme de recherche du Groupe intergouvernemental des vingt-quatre pour les questions monétaires internationales (le G-24).

Le programme a donné lieu à plus d’une centaine d’études techniques et de documents de travail, mettant ainsi à la disposition des membres du G-24 des données et des analyses élaborées que seuls les pays riches étaient auparavant en mesure de se procurer. Ces travaux ont aidé l’Éthiopie, Trinidad-et-Tobago et les Philippines, entre autres, à renforcer leur position lors de négociations monétaires de haut niveau. De manière générale, les études ont fait ressortir la nécessité d’intégrer une « dimension développement » à toutes discussions portant sur les finances internationales et la réforme des institutions. Aux yeux des intervenants, grâce au savoir-faire et aux capacités de plaidoyer qu’il a permis d’acquérir, le programme a « cimenté le G-24 ».

C’est dans le même but que le CRDI finance les études menées au sein du programme axé sur la gouvernance de l’économie mondiale de l’Université d’Oxford. Dirigé par Ngaire Woods, le programme réunit des universitaires et des responsables des politiques, et favorise la recherche et la discussion visant à aider les institutions et les marchés mondiaux à mieux répondre aux besoins des populations des pays en développement.

LE PROBLÈME POSÉ PAR LA SURABONDANCE MONÉTAIRE

En Amérique latine, la crise de l’endettement des années 1980 a forcé les économies locales à se retirer presque totalement des marchés financiers internationaux et entraîné partout de grandes difficultés. Toutefois, malgré la gravité de cette « décennie perdue », les capitaux privés extérieurs ont recommencé à circuler dans la région au début des années 1990.

Cet apport d’argent a été bien accueilli, car il a relancé l’investissement et permis à la récession de se résorber. Toutefois, cette affluence a aussi eu des effets non souhaités, notamment sur les taux de change et le degré de contrôle que le pays peut exercer sur la masse monétaire, en plus d’accroître la vulnérabilité de l’économie face à de nouveaux chocs extérieurs. Ces répercussions ont donné l’occasion aux chercheurs financés par le CRDI de mieux comprendre les enjeux liés à la gouvernance du secteur financier mondial, en particulier la nécessité absolue de disposer d’une réglementation solide.

Auparavant, les économistes avaient l’habitude de comparer le libre échange des biens à celui des actifs financiers, mais ces chercheurs ont au contraire mis les deux en opposition. Le commerce monétaire transfrontalier n’a rien de comparable, par exemple, à l’échange de blé contre des matières textiles. Alors qu’une transaction de biens est « complète et instantanée », la transaction d’instruments financiers est « en soi incomplète et sa valeur incertaine, car elle se fonde sur une promesse de payer ultérieurement ». C’est l’un des facteurs qui rendent les marchés financiers essentiellement instables et c’est pourquoi, comme le monde en fait maintenant le pénible apprentissage, les gouvernements se doivent de réglementer ces marchés.

SOUPLESSE ET HARMONIE

Les responsables des politiques qui peinent maintenant à restructurer les institutions financières à l’échelle mondiale pourraient-ils tirer des enseignements des réformes déjà effectuées par les pays en développement ? Les constatations issues de la recherche appuyée par le CRDI et coordonnée par les économistes José María Fanelli et Rohinton Medhora, vice-président du CRDI, pourraient bien se révéler pertinentes aujourd’hui.

En 1998, les économistes se sont posé la question suivante : comment structurer un système financier de sorte qu’il favorise le développement ? À l’aide d’études de cas réalisées dans des pays en développement et des pays émergents représentatifs, les chercheurs ont examiné les milieux institutionnels où s’engageaient des réformes ainsi que des moyens d’intégrer les principes financiers selon des approches axées davantage sur la macroéconomie.

En 2002, dans la foulée de la crise financière qui touchait l’Asie, José María Fanelli et Rohinton Medhora ont étudié les liens existant entre la finance et l’aptitude à soutenir la concurrence commerciale. Ils ont découvert que la nature de ces liens variait selon les secteurs et les pays. Les responsables des politiques seraient donc biens avisés de ne pas préconiser l’application d’une politique unique pour tous. On croit en général que chaque pays devrait avoir des marchés boursiers, des taux d’intérêt variables, et ainsi de suite, mais la recherche indique que tous ces instruments ne représentent pas des moteurs de croissance et de stabilité d’égale importance partout.

Les auteurs font néanmoins une mise en garde : si un pays souhaite s’intégrer avec succès à l’économie mondiale, son système financier, son « architecture », doit s’harmoniser à l’architecture financière internationale. R. Medhora est d’avis qu’une disparité inévitable entre les systèmes est à l’origine de la crise actuelle. Il affirme qu’essentiellement, l’architecture financière américaine ne s’inscrit pas dans la logique de l’architecture internationale et que tout le monde en subit les conséquences. La compatibilité des systèmes est d’autant plus importante pour les économies émergentes plus vulnérables en cas de crises.

Dans un ouvrage récent, une équipe internationale également dirigée par J.M. Fanelli, a démontré que les politiques mises en oeuvre pour contrer les crises pouvaient avoir des répercussions inattendues plus durables que les crises ellesmêmes. La coordination et les mécanismes internationaux visant à appuyer les réformateurs demeureront donc une nécessité pendant longtemps.

LA STABILITÉ FINANCIÈRE : UN BIEN PUBLIC

Si les objectifs de l’aide étrangère (touchant notamment à la stabilité financière, à l’imposition de limites liées aux changements climatiques et à la biodiversité) visent de plus en plus à avantager à la fois les pays riches et les pays pauvres, les enjeux traditionnels de l’aide consacrée à des pays particuliers risquent d’être sous-financés. De plus, la réduction de l’aide étrangère dans son ensemble peut nuire à la préservation des « biens publics mondiaux ». Les pays donateurs peuvent éviter ce problème en répartissant leurs budgets d’aide en deux volets : un fonds destiné aux enjeux mondiaux, et un autre servant à répondre aux besoins nationaux des pays en développement.

Il importe que les pays pauvres fassent campagne en faveur de cette idée. De son côté, le CRDI cherche à améliorer leur pouvoir de négocier en appuyant, sur les plans financier et intellectuel, le programme de recherche sur les biens publics mondiaux du Programme des Nations Unies pour le développement.

En termes économiques, un « bien public » est une ressource dont tout le monde peut profiter. La paix et la sécurité, la loi et l’ordre, des marchés efficients, de l’air pur, même le clair de lune, sont des biens publics. Un « bien public mondial » est un bien dont les avantages universels s’étendent aux pays, aux personnes, aux générations. La stabilité financière internationale en est un.

Reconnaître la stabilité financière comme bien public mondial a d’importantes répercussions pour les pays en développement. En associant les notions d’universalité, de stabilité et de « bien », on fait appel à une argumentation de poids et à une tactique de négociation efficace, misant ainsi de manière convaincante sur la solidarité. Cela signifie que les pays riches et les pays pauvres doivent trouver un terrain d’entente pour mieux gérer l’économie mondiale et réaliser une croissance soutenue, réduire la pauvreté et répartir les bénéfices réels entre tous.