La gestion de l’eau dans les Andes équatoriennes

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Lisa Waldick
Il existe, dans les pays du Nord des Andes, un écosystème unique. À la limite des glaciers qui coiffent les montagnes, il gravite à 5 000 mètres d’altitude et descend jusqu’à 3 600 mètres environ. Les arbres ne poussent pas sur ces hauts plateaux du paramo. Seuls des végétaux et des arbustes parfaitement adaptés aux températures nocturnes glaciales et au rayonnement ultraviolet intense y survivent. Curieusement, le sol du paramo, noir et tourbeux, d’origine volcanique, fonctionne comme une éponge. Autrement dit, il absorbe et retient l’humidité causée par la pluie, la brume et la fonte des glaces, et la libère ensuite lentement.

Depuis des siècles, des canaux d’irrigation apportent l’eau du paramo jusqu’aux populations qui vivent en contrebas. Presque tous les réseaux d’alimentation en eau du Nord des Andes sont alimentés par le paramo, qui joue aussi un rôle de régulateur. En raison de son éloignement, cet écosystème est un de ceux que l’on connaît le moins bien dans la région. Mais l’intérêt face à cette source d’approvisionnement en eau s’accroît alors que la sécheresse qui frappe les pays andins s’intensifie.

Dans la province équatorienne du Carchi, où le paramo couvre quelque 45 000 hectares, les conflits autour de l’eau sont monnaie courante. On vole même la précieuse ressource. À la nuit tombée, les agriculteurs pompent en toute illégalité l’eau des canaux pour irriger leurs champs desséchés. Une municipalité a même détourné l’eau vers ses réservoirs pour alimenter sa population en expansion. Quand elle atteint les champs des agriculteurs installés complètement en aval, qui sont aussi les plus pauvres, l’eau se réduit à un simple filet. Beaucoup d’agriculteurs sont donc obligés de quitter la région pour devenir des « migrants assoiffés ». Ailleurs dans le bassin hydrographique, des litiges ont même tourné à la violence.

Face à cette pénurie et aux conflits qui s’installent, l’eau du paramo est devenue essentielle.

La recherche de solutions de rechange

Cependant, le paramo est un écosystème fragile. Une fois que le sol est desséché, il devient hydrophobe, c’est-à-dire qu’au lieu d’absorber l’eau, il la rejette, provocant ainsi des écoulements incontrôlés vers l’aval. De plus, le sol du paramo retient plus de carbone que la forêt tropicale humide. Donc, si sa structure est bouleversée, ce carbone commence à se décomposer et il est libéré en grande quantité dans l’atmosphère.

On se mobilise donc, dans le bassin hydrographique de El Angel, dans la province de Carchi, afin de trouver d’autres solutions aux problèmes de pénurie d’eau. Une équipe de chercheurs travaille à un projet baptisé Manrecur. Ses travaux sont appuyés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), un organisme canadien, et d’autres donateurs.

« Au lieu de détruire le paramo en essayant de construire des barrages », explique Susan Poats, chercheuse principale du projet Manrecur, « nous nous intéressons aux aspects organisationnels et sociaux afin de faire une meilleure utilisation de l’eau. De plus, nous tentons de trouver une solution au problème engendré par les gens qui volent de l’eau à ceux qui vivent en aval du bassin hydrographique. »

En fait, l’information réunie par l’équipe de chercheurs a aidé à créer une réaction en chaîne qui a permis de régler un conflit qui opposait deux municipalités; à faire adopter une nouvelle méthode d’allocation de l’eau dans la région; à faire naître un mouvement populaire grandissant en faveur de la protection du paramo; à susciter un regain d’intérêt pour améliorer l’infrastructure d’irrigation; et à modifier légèrement, mais sérieusement, la dynamique du pouvoir dans la région.

Pour l’essentiel, le projet Manrecur vise à définir un ensemble de solutions qui, en s’additionnant, résoudraient les problèmes du bassin hydrographique, sans risquer de nuire irrémédiablement à l’écosystème du paramo.

Le bassin hydrographique de El Angel

Le bassin hydrographique de El Angel, dans le nord de l’Équateur, arrose une région de quelque 100 000 hectares où vivent 25 000 personnes environ. La rivière est alimentée par le paramo situé dans une réserve écologique à la frontière de la Colombie. Le bassin hydrographique se compose de trois zones écologiques distinctes : la zone de haute altitude (de 3 100 m à 4 100 m), la zone de moyenne altitude (de 2 400 m à 3 100 m) et la zone de basse altitude (de 1 500 m à 2 400 m).

Dans la zone de haute altitude, où le sol est le plus riche et le climat, froid et humide, se trouvent les immenses domaines, ou haciendas, aux côtés d’exploitations plus petites. On y cultive la pomme de terre et on y élève du bétail. Dans la zone de moyenne altitude, où le climat est semi-humide et plus tempéré, des agriculteurs moins riches cultivent du maïs et d’autres céréales. Il y a aussi plusieurs horticulteurs. Dans la zone de basse altitude, qui est semi-aride et chaude, vivent les agriculteurs les plus pauvres qui cultivent des fruits et légumes tropicaux ne nécessitant qu’une irrigation minimale.

Il y a trois municipalités dans le bassin hydrographique de El Angel, toutes occupant une partie du territoire de ce bassin. Espejo se trouve dans la zone de haute altitude; Bolivar, à la frontière occidentale; et Mira, à la frontière orientale. Toutes trois sont desservies par un réseau d’irrigation composé de plusieurs centaines de kilomètres de canaux. Ces canaux, dont beaucoup ont plus de 100 ans, sont gérés principalement par des associations d’usagers. L’eau est allouée selon les concessions établies par l’État. Les demandes de nouvelles concessions ou de changement sont présentées à un juge local spécialisé qui travaille pour le gouvernement national.

Découvrir des problèmes cachés

L’équipe de chercheurs est partie du principe qu’il lui fallait avoir une idée claire et précise du mode de vie des habitants du bassin hydrographique. Sans cette information de base, elle ne pensait pas pouvoir mettre en évidence des solutions aux problèmes qui nuisaient, finalement, à son développement. En analysant le bassin hydrographique, l’équipe a réuni des données sur la production régionale et sur les caractéristiques géographiques, environnementales et sociales. Leur étude comprenait à la fois les populations pauvres, les populations riches, le milieu urbain et tenait compte des puissants. Des petits et moyens exploitants agricoles ont été interviewés, mais également des propriétaires d’hacienda, des commerçants et des fonctionnaires travaillant dans la région.

Ensuite, l’équipe de chercheurs a examiné de près le débit d’eau afin de comprendre pourquoi il était si réduit en zone de basse-altitude. « Dans la communauté de Yascon, par exemple, on devrait recevoir 55 litres par seconde, mais la moyenne y est de 15 litres par seconde. Et il arrive qu’il n’y ait pas d’eau du tout pendant plusieurs semaines d’affilée », explique Susan Poats.

Les chercheurs du projet Manrecur ont analysé les concessions d’eau, par exemple, et trouvé que sur les 233 accordées dans le bassin hydrographique, une minorité privilégiée (près de 4 %) avait droit à des quantités d’eau importantes, soit plus de 100 litres par seconde. De plus, neuf personnes étaient autorisées à tirer 1 200 litres par seconde, voire plus. Par contraste, l’immense majorité des titulaires de concession (60 %) n’avait droit qu’à des volumes nettement inférieurs, soit de 0,02 à 10 litres par seconde.

« Les agriculteurs de la zone de haute altitude étaient convaincus de ne pas avoir accès à autant d’eau que ceux de la zone de basse altitude et se disaient donc qu’ils avaient raison de voler de l’eau. » Cependant, huit personnes sur les neuf titulaires de concessions importantes vivent dans la zone de haute altitude, et Susan Poats affirme que les agriculteurs commencent à revoir les idées acquises dans ce domaine.

les chercheurs ont également étudié le débit d’eau des canaux et ils ont découvert qu’il y avait une perte très importante lors du trajet emprunté par l’eau. Mais les chercheurs ont trouvé au moyen de cette étude que les données officielles sur le volume d’eau circulant dans le bassin hydrographique ne correspondent plus à la réalité, une découverte lourde de conséquences.

Des mesures reposant sur les nouvelles données

D’après les données officielles, l’approvisionnement total en eau était plus que suffisant pour répondre à la demande. Cependant, les travaux des chercheurs du projet Manrecur ont révélé une quantité moindre, une information qui a bien éclairé Pedro Loyo, un juge qui s’occupe de questions d’eau.

« Il y a cette quantité dans les données officielles : 230 litres. Donc, 230 litres sont adjugés, mais en réalité, d’après le projet Manrecur, la zone d’irrigation n’en reçoit que la moitié environ. » Se fondant sur ces renseignements, le juge Loyo a décidé de geler l’octroi de nouvelles concessions. « Autrement, ce serait comme signer des chèques sans provision », dit-il, « et je ne veux pas tromper les gens. »

La décision a eu des répercussions.

Conflit municipal

La municipalité de Espejo détournait illégalement de l’eau vers ses réservoirs afin de répondre aux besoins d’une population en pleine croissance. C’était du vol, mais les fonctionnaires pensaient que ce n’était pas grave. Comme l’explique Susan Poats : « Ceux qui volent de l’eau dans le canal se disent qu’ils en prennent juste un peu et qu’il en reste encore. »

Cependant, faute d’autorisation officielle pour puiser plus d’eau, la municipalité ne pouvait pas réaliser des travaux d’aménagement prévus pour la distribution d’eau potable. Elle a donc engagé un dialogue avec la municipalité située en aval et elles sont parvenues à une entente en vertu de laquelle cette municipalité aurait accès à de plus grandes quantités. En contrepartie, les deux municipalités ont convenu de faire front commun face aux vols commis ailleurs dans le bassin hydrographique, et elles travaillent en collaboration pour résoudre les problèmes d’approvisionnement en eau.

Elles ont commencé à travailler ensemble à la réfection d’un vieux réservoir construit par la municipalité de Bolivar dans les années 1960. Elles ont collaboré à l’élaboration du projet et ont trouvé des fonds, toujours ensemble, auprès d’un donateur international afin d’engager un entrepreneur local au terme d’un appel d’offres public. Elles veulent emmagasiner de l’eau dans le réservoir à la saison des pluies pour l’utiliser lorsqu’il y a de plus grandes pénuries, c’est-à-dire l’été. Elles récupéreront aussi de l’eau pendant la nuit pour l’utiliser le jour. Espejo apporte au projet une contribution en nature équivalant à environ 15 000 $CAN.

Le Consortium de Carchi

Le dialogue entre municipalités s’est engagé à l’occasion d’un forum mensuel sur l’environnement appelé Consortium de Carchi. « Le Consortium a créé une ouverture », explique Susan Poats. « Sans raviver le conflit, il a enfin été possible d’en parler! En fait, cela se passait plus en marge. » En effet, les conversations entre représentants des municipalités ont commencé lors des pauses café de la réunion du Consortium.

De fait, les réunions du Consortium sont l’une des rares occasions où se rassemblent des gens venus de tout le bassin hydrographique. Au début, en 1994, y venaient principalement des chercheurs, des représentants du gouvernement et des spécialistes du développement pour discuter et coordonner leur travail. Depuis, il a évolué. Il compte maintenant des adeptes actifs dans la communauté et il a pignon sur rue et du personnel dans la ville de El Angel. Une cinquantaine de personnes au moins assistent à chaque réunion, même si la composition de cette assemblée varie à chaque mois. Des agriculteurs, des étudiants, des enseignants, des commerçants, des membres des associations s’occupant de l’eau et des groupes de femmes sont généralement présents. Les sujets traités sont très divers mais se rapportent essentiellement aux ressources naturelles.

« Beaucoup de gens y viennent, je ne sais pas s’ils y sont devenus accros, mais c’est un forum », ajoute Susan Poats. « Il n’y a pas beaucoup d’endroits ou de manifestations dans la province de Carchi où l’on se préoccupe des ressources naturelles. Il n’y a pas d’espace d’apprentissage. Donc, certaines personnes viennent parce qu’elles veulent apprendre. Certaines se sont tout simplement habituées à ces réunions, qui font maintenant partie de leur vie. » Le bureau local du Consortium fait lui aussi partie de la vie de la communauté désormais et il participe souvent à des événements communautaires, qu’il s’agisse de fêtes ou d’enterrements.

Les gens et le paramo

Les réunions du Consortium ont transformé l’opinion des gens sur le bassin hydrographique car ils ont découvert qu’ils dépendent tous de ce réseau. « Avant, il y a des années, la plupart des gens ne savaient pas ce qu’était un bassin hydrographique », explique Paul Arellano, autre chercheur du projet Manrecur.

Les gens s’intéressent plus au paramo, notamment. « Nous n’arrêtons pas d’en parler, pratiquement jusqu’à donner la nausée », affirme Susan Poats. « Et nous avons organisé beaucoup de réunions sur différents aspects du paramo précisément. » En outre, ajoute-t-elle, on a dressé pour le paramo un plan de gestion qui fait appel aux parties intéressées, qui deviennent ainsi des porte-parole convaincants.

« Dans le passé, les gens ne parlaient pas du paramo. Maintenant, où que vous alliez, quand vous parlez à des gens qui travaillent avec des associations de défense de l’eau, ils connaissent bien mieux le sujet, et ils passent à l’étape suivante. Autrement dit, ils veulent savoir ce qu’il faut faire pour le préserver. »

Susan Poats ajoute que même les propriétaires d’hacienda s’intéressent au paramo et que un ou deux d’entre eux sont devenus des alliés du projet.

L’avenir

Voici ce qu’a déclaré le maire de Espejo, Renan Flores : « Grâce au projet Manrecur, nous avons développé notre esprit communautaire et nous voulons investir dans cette " éponge à eau " [le paramo]. »

« Nous vivons une crise mondiale [en ce qui concerne l’eau]. Si nous n’investissons pas dans la protection des ressources en eau et si nous n’en prenons pas soin, dans cinq ans, elles seront probablement épuisées », ajoute-t-il.

Un mouvement s’est formé pour améliorer les infrastructures hydrauliques. « Je m’appuie sur des renseignements tirés du projet Manrecur et sur mes propres connaissances d’ingénieur civil », explique le juge Loyo. « En travaillant de concert avec le projet, nous voyons qu’il est possible de remettre en état les canaux et les réservoirs de la région. »

De plus, la municipalité de Mira a trouvé des fonds pour une étude de faisabilité sur la construction d’un autre réservoir, juste sous le paramo. Susan Poats explique qu’il s’agirait plus tard de construire un canal qui relierait les deux réservoirs. La municipalité de Mira étudie également des solutions pour relier les canaux entre eux.

De plus on est en train de créer une station de recherche sur le paramo et l’Université d’Amsterdam a fait don de matériel qui permettra à l’équipe de chercheurs du projet Manrecur de monter une station de surveillance du climat en zone de haute altitude, la première en Équateur. Avec le concours de l’ambassade britannique et de l’ambassade australienne, un plan de gestion communautaire du paramo est également en cours d’élaboration et un projet pilote a été lancé.

L’équipe de chercheurs du projet Manrecur espère qu’en réglant les problèmes du bassin hydrographique, on aidera, en définitive, à améliorer la vie des gens. « Non seulement nous nous intéressons à l’eau, déclare Susan Poats, mais encore à tout l’ensemble du bassin hydrographique y compris ceux qui en dépendent : nous nous demandons pourquoi ce bassin ne se développe pas et pourquoi les gens y sont pauvres. Nous ne voulons pas nous contenter de soulager la pauvreté. Nous voulons trouver un moyen d’en venir à bout en créant de nouveaux modes de fonctionnement pour la population. Voilà notre objectif. »

Lisa Waldick est rédactrice du magazine Explore.

2003-03-21