À la défense de l’accès à Internet

Image
Kelly Haggart et Alan Alegre
Au moment où les États s’ingèrent dans la gouvernance d’Internet partout dans le monde, le CRDI appuie une nouvelle initiative d’envergure sur les répercussions de la censure d’Internet en Asie.

Depuis cinq ans, une poignée de personnes sont terrées dans une petite pièce sombre à l’Université de Toronto, d’où elles contemplent le cyberespace. Dans le tréfonds du Munk Centre for International Studies, des cyberdétectives ayant à coeur l’intérêt public aident à lever le voile sur Internet et à révéler ce que font en catimini les gouvernements et les sociétés.

À LIRE ÉGALEMENT

L'OpenNet Initiative

Ron Deibert en entrevue avec Amber MacArthur  Inside Popnology — Free the Internet

Bienvenue au Citizen Lab, l’improbable plaque tournante d’un effort de collaboration ambitieux visant à mettre au jour, à analyser et à faire connaître la censure d’Internet un peu partout dans le monde. John Palfrey, directeur du Berkman Center for Internet & Society à la Harvard Law School, dit que, lorsqu’on lui demande où sur la planète se font les travaux les plus intéressants, les plus importants et à la fine pointe portant sur Internet, il répond sans hésiter que c’est dans le « bizarroïde sous-sol » du Munk Centre.

 
Ron Deibert, professeur de sciences politiques à l’Université de Toronto et directeur du Citizen Lab, dit que les belles promesses qui ont accompagné la naissance d’Internet – à savoir l’avènement d’un monde sans frontières favorisant la libre expression et la communication démocratique – sont restées lettre morte dans de nombreux pays.
 
Il estime que nous sommes chanceux, au Canada, d’avoir un tel accès, mais que la plupart des habitants de la planète en sont privés. Ils ont accès à un Internet complètement différent, qui est conditionné par les filtres mis en place par leurs gouvernements.
 
La censure d’Internet s’accentue : elle prend de l’ampleur et se perfectionne. Lorsque les chercheurs du Citizen Lab ont amorcé leurs travaux d’enquête sur Internet en 2002, ils donnaient suite à des rapports concernant des restrictions imposées dans une demi-douzaine de pays, dont la Chine et l’Arabie saoudite.
 
L’année dernière, ils ont étudié 43 pays et relevé des preuves de filtrage de contenu Internet dans 26 d’entre eux, surtout en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Cette année, leurs recherches portent sur 60 pays.
 
Les gens ont tendance à s’imaginer que le cyberespace est un monde éthéré qui existe quelque part dans l’espace, dit M. Deibert. En réalité, Internet est une entité très physique, ancrée dans des câbles de fibre optique, des routeurs, des points d’échange, des logiciels et du matériel qu’on peut toucher et manipuler.
 
Au départ, selon M. Deibert, les pays se sont croisé les bras, laissant Internet être un forum ouvert et sans restrictions. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les États s’empressent de morceler, de coloniser et de militariser Internet, ce qui signifie, estime-t-il, qu’ils élaborent des stratégies pour contrôler l’information en ligne.
 
Au même moment, Internet est aussi façonné par des « hacktivistes » – des personnes et des organismes qui créent des technologies et qui trouvent d’autres moyens de favoriser l’accès à l’information, la liberté d’expression, les droits de la personne et le développement démocratique en ligne.

Toute une mission

Les chiens de garde d’Internet terrés dans le Citizen Lab – des professeurs, des étudiants, des bénévoles et des experts techniques – font partie d’un mouvement plus vaste appelé OpenNet Initiative (ONI). Il s’agit essentiellement d’un partenariat de recherche regroupant quatre grandes universités : des experts de l’Université Harvard, de l’Université de Toronto, de l’Université de Cambridge et de l’Université d’Oxford se partagent les divers volets des travaux de recherche, de rédaction, de conception et d’élaboration de politiques.

À l’Université de Toronto, le Citizen Lab est chargé au premier chef des activités techniques au coeur du projet. Son travail serait impossible sans l’aide de centaines de chercheurs sur le terrain partout dans le monde qui réalisent les essais sur place et courent les plus grands risques.
 
M. Deibert est d’avis que leur travail s’apparente de près aux enquêtes médicolégales. Si, par exemple, un site Web n’est pas accessible en Iran mais qu’il l’est au Canada, on sait qu’il se passe quelque chose et qu’il faut pousser l’enquête.
 
Les chercheurs utilisent un ensemble de moyens techniques pour recueillir de l’information ou « interroger » Internet et font appel à des sources d’information humaines. Ils ne servent aucun intérêt. Ils utilisent des méthodes scientifiques pour documenter ce qui se passe.
 
Une des tendances relevées par les chercheurs de l’ONI est le « détournement de la mission ». Les pays commencent parfois par cibler la pornographie, mais une fois les outils en place, ils sont tentés d’élargir sans cesse la portée des filtres.
 
On remarque aussi que certains pays filtrent moins de contenu, mais qu’ils ciblent le contenu en langue locale, qui a le plus d’incidences au pays, tel que les sites Web des mouvements indépendantistes locaux ou des partis d’opposition.
 
Une question de développement
 
En plus de faire la lumière sur les pratiques de censure d’Internet, qui évoluent rapidement, – et sur l’utilisation des outils de filtrage commerciaux mis au point par des sociétés vouées à la technologie dans les pays industrialisés – l’ONI aide à influer sur les politiques et à encourager les nouveaux milieux de la recherche et du plaidoyer dans les pays en développement.
 
Rafal Rohozinski, maintenant consultant à Ottawa, a été dès le début l’un des principaux enquêteurs de l’ONI. Il a dirigé une des premières phases du projet, qui comportait une étroite collaboration avec des partenaires locaux dans 15 pays de la Communauté des États indépendants (CEI).
 
Il signale que, pour l’ONI, le filtrage est une question de gouvernance et de développement; pour qu’il en soit ainsi, il lui faut collaborer étroitement avec des partenaires sur place qui surveillent non seulement la situation technique d’Internet mais aussi le contexte en matière de politiques pour ensuite réunir, si possible, les résultats des essais et des analyses et les utiliser comme leviers pour amorcer des discussions avec les gouvernements.
 
L’ONI a constaté que, plutôt que de sévir de façon permanente, certains pays de la région ne bloquent du contenu que lorsqu’ils le jugent opportun – durant les élections ou pour mettre un terme à des protestations qui commencent à s’élever, par exemple.
 
Mais selon M. Rohozinski, le projet de la CEI, outre la collecte de données sur les cas de filtrage d’Internet, a permis des rencontres à huis clos avec des responsables des politiques pour tenter d’influer sur leurs décisions, et c’est ce qui l’a rendu vraiment intéressant. Dans certains cas, comme au Kirghizistan, on a connu du succès lorsqu’on a pu faire valoir un argument contre la censure fondé sur une analyse coûts-avantages.
 
Recherche rigoureuse

L’ONI diffuse ses résultats de recherche de diverses façons. L’équipe produit des rapports nationaux rigoureux ainsi que des aperçus régionaux, qu’elle affiche sur le site Web de l’initiative. Les rapports nationaux ont aussi été regroupés avec des analyses plus poussées dans un livre que doivent publier les MIT Press au début de l’an prochain (Access Denied: The Practice and Policy of Global Internet Filtering).

 
Pour atteindre un plus vaste auditoire, les constatations de l’ONI ont aussi été résumées et présentées visuellement de manière frappante en ligne dans une carte du filtrage d’Internet à l’échelle internationale et sur une affiche des plus informatives, qui ont toutes deux été financées par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien.
 
En décembre 2006, à l’occasion du lancement de Psiphon, un logiciel de contournement mis au point au Citizen Lab, qui permet aux habitants des pays censurés de jouir d’un accès illimité au Web, M. Deibert a proposé une analogie médicale pour cette surveillance et cette analyse intensives de l’univers en ligne. Il a cité cette remarque de la directrice du Munk Centre, Janice Stein : « C’est comme si on faisait une imagerie par résonance magnétique d’Internet. »
 
Encore plus en profondeur en Asie
 
Les chercheurs de l’ONI ne se reposent pas sur leurs lauriers; il reste encore beaucoup trop de travail à accomplir. Ils s’apprêtent maintenant à prendre part à une importante nouvelle initiative qui étend jusqu’en Asie la portée de leur modèle fructueux de recherche en collaboration, d’engagement sur le plan des politiques et de renforcement des capacités.
 
M. Deibert explique que si les chercheurs peuvent compter sur des experts et des personnes-ressources dans les 60 pays suivis de près – les personnes qui font les vérifications et qui les aident à comprendre le contexte –, on ne reste qu’à la surface. ONI Asia leur permettra de réaliser ce qu’ils appellent une « plongée en eau profonde » : pour vraiment comprendre ce qui se passe, ils ont besoin de spécialistes universitaires crédibles à l’intérieur des pays, qui signeront leurs propres rapports et orienteront eux?mêmes les recherches.
 
On trouve en Asie à la fois les pays les plus branchés et les moins branchés du monde – du Japon, de Singapour et de la Corée du Sud, où plus de 65 % des citoyens ont accès à Internet, à l’Afghanistan, au Myanmar et au Népal, qui figurent parmi les 30 pays du monde où ce taux demeure inférieur à 1 %. En Asie, Internet est loin d’être sans frontières, le contrôle de l’État pouvant être minime ou omniprésent.
 
François Fortier, qui enseigne maintenant à l’Université d’Ottawa après un séjour de plusieurs années aux Nations Unies, dirigera ONI Asia. Le projet, d’une durée de deux ans, est financé par le CRDI et réunit près de 20 organismes partenaires dans 13 pays; il s’articule autour de trois grands volets, soit la recherche, le plaidoyer et le réseautage.
 
M. Fortier espère qu’on pourra mettre en place un réseau d’experts de la censure et de la surveillance en Asie et constituer une communauté de pratique dont le rayonnement débordera le projet.

Les partenaires, dont le mandat général est d’explorer les pratiques de censure et de surveillance ainsi que leurs répercussions en Asie, et de les communiquer aux responsables des politiques, se concentreront sur ce qu’ils estiment le plus important pour leurs pays respectifs et sur ce qui intéresse le plus leurs propres organismes.

 
Certains sujets seront propres à des pays donnés, tandis que d’autres auront une portée plus régionale, telle que le nouvel intérêt porté par l’ONI aux dimensions sexospécifiques de la censure d’Internet.
 
Les téléphones mobiles sont de plus en plus l’outil de communication de choix dans de nombreux pays en développement, et même le mode d’accès à Internet dans bon nombre d’entre eux. La censure et la surveillance des communications téléphoniques mobiles feront l’objet d’un examen dans le cadre d’un projet pilote réalisé dans cinq pays, sous la direction de la Foundation for Media Alternatives, aux Philippines.

  

La surveillance par l’État de la navigation sur le Web, des blogues et des courriels des citoyens est un autre sujet fort préoccupant.

Les événements récents survenus en Birmanie [Myanmar] ont mis en relief la censure mais, de l’avis de M. Fortier, les répercussions sociales de la surveillance sont encore plus importantes. Il ajoute que le filtrage du contenu est plus facile à déceler et à contourner, mais que la surveillance fait beaucoup plus peur car on ne connaît ses répercussions que lorsque quelqu’un frappe à la porte.
 
Dans certaines régions du monde, ce coup sur la porte, la prison et pire encore s’inscrivent dans ce que Ron Deibert qualifie de jeu incessant du chat et de la souris entre les citoyens qui veulent avoir accès à l’information et les autorités qui souhaitent contrôler et limiter cet accès.
 
Internet, estime-t-il, n’est certainement pas un média démocratique, mais on déploie des efforts pour remédier à cela.
 
Kelly Haggart est rédactrice principale au CRDI.
Enquête sur la surveillance des téléphones mobiles en Asie
par Alan Alegre
 
Aux Philippines, un scandale suscité par l’interception d’une conversation par téléphone mobile entre le président et de hauts responsables des élections a engendré une profonde crise politique lorsqu’il a été mis au jour en 2006. Il a donné lieu à une procédure de destitution, dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.
 
Au Cambodge, deux jours avant les élections communales d’avril 2007, on a suspendu tous les services d’envoi de messages courts (SMS) ou de messagerie textuelle jusqu’à la fermeture des bureaux de scrutin, apparemment « pour prévenir la propagande politique de dernière minute par les partis ». On a ainsi entre autres paralysé en partie la surveillance des élections à l’échelle du pays à l’aide de téléphones mobiles que devaient effectuer des organisations non gouvernementales et qui avait exigé des préparatifs élaborés.
 
Des rapports en provenance du Pakistan laissent entendre que divers organismes de renseignement, en plus de consigner tous les appels téléphoniques de certains utilisateurs de téléphones mobiles, les enregistrent.
 
Il s’agit avant tout de déterminer dans quelle mesure les téléphones mobiles font l’objet de censure et de surveillance. Les technologies existent, et la situation en Asie, sur le plan politique et sur celui des droits de la personne, se prête à de telles pratiques.
 
Au moment où l’utilisation du téléphone mobile explose partout dans la région, il y a lieu de déterminer comment et pourquoi cela se produit, et ce, dans un premier temps, dans les cinq pays pilotes que sont le Bangladesh, le Cambodge, la Corée du Sud, le Pakistan et les Philippines.
 
Alan Alegre est directeur exécutif de la Foundation for Media Alternatives, un organisme des Philippines qui fait partie d’ONI Asia.