La décharge de Mbeubeuss : creuset d'expériences

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Hamadou Tidiane SY

Nul besoin d’artifice pour faire de Mbeubeuss un parfait décor de film de science-fiction.

Telle est l’impression qui se dégage dès qu’on s’approche de cette décharge à ciel ouvert, située dans la banlieue dakaroise.

Avec sa renommée, on aurait pu aussi facilement la comparer à une star de cinéma, tant Mbeubeuss est photographiée, filmée, étudiée…

Objet de curiosité, sujet de recherche et d’expériences diverses, la gigantesque décharge qui reçoit quotidiennement plus de 1 300 tonnes d’ordures (environ 475 000 tonnes par an) de la capitale sénégalaise a été vue quasiment sous tous les angles possibles. 

Que dire donc encore qui ne soit déjà dit de Mbeubeuss, cet immense amas d’ordures où s’activent des centaines de récupérateurs et récupératrices – peut-être un millier, dont environ 400 vivraient à l’intérieur même du site, selon certains chercheurs – et qui tirent tous leur gagne-pain de la décharge ?

Pourtant, ce lieu où les monticules de déchets s’entassent recèle encore des secrets, dont certains restent à dévoiler.

Obtenir de l’information en dissipant la méfiance

Le secrétaire exécutif de l’Institut africain de gestion urbaine (IAGU) de Dakar, Oumar Cissé, qui y mène un projet de recherche multisectoriel, avait averti : il faut du tact et de l’entregent pour tirer de Mbeubeuss la « bonne information ».

Les membres de l’IAGU se rendent depuis 2000 à Meubeuss pour y mener des recherches, dont la portée a été élargie en 2006 grâce à un financement du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, afin d’étudier l’impact de la décharge sur le cadre de vie et l’environnement urbain de Malika et d’améliorer les conditions de vie des populations riveraines.

Oumar Cissé, Executive Director of the African Institute for Urban Management [Institut Africain de Gestion urbaine (IAGU)] in Dakar, who is conducting a multi-sectoral research project there, had forewarned: Tact and interpersonal skills are needed to extract  the right information from Mbeubeuss.

En dépit de cet appui, Mbeubeuss n’aime pas les intrus, et il faut de la patience et un intermédiaire « local » pour établir des passerelles de dialogue entre le visiteur et la « communauté » autour de la décharge, pour percer l’hermétisme des lieux.

C’est cet hermétisme-là qui fait peur et inquiète celui qui s’aventure à la recherche de la vérité sous les amas de ferrailles et les labyrinthes de baraques aux fonds obscurs.

Vivre entouré d’ordures

On se contente ici de vous dire de petites phrases préparées et bien triées, comme on trie les tas de déchets. Plus que les odeurs, pas toutes supportables à Mbeubeuss il est vrai, c’est ce silence-là qui fait peur.

La communauté des récupérateurs se compose d’hommes, de femmes et d’enfants, dont Pape Ndiaye, 57 ans. L’âge où l’on commence à songer à la retraite. Mais ici, la retraite, on y pense peu.

Trouvé non loin du petit abri de fortune fait de bric et de broc, il s’essuie le front et confesse : depuis l’âge de 16 ans, il ne fait que ça. Ne connaît que ça. Vit de ça !

« J’étais à l’école primaire», affirme-t-il, expliquant comment, en suivant sa grand-mère qui vendait des poissons sur la plage et en prenant de petites marges de liberté, il avait commencé à ramasser des objets sur les tas d’ordures du quartier de pêcheurs de Yarakh, également dans la banlieue dakaroise. 

« Au début, c’était  juste pour m’amuser. » Ce passe-temps deviendra sa profession, sa vie. Et quelle vie ?

À Mbeubeuss, la vie est un condensé de contradictions où s’imbriquent défis écologiques et contraintes sociales, risques sanitaires et pressions pour la survie. On semble s’y faire, et même y trouver une sorte de fierté.    

« J’ai trois femmes et onze enfants », souligne Pape Ndiaye, fier de subvenir à leurs besoins avec les gains tirés de la décharge.

Il précise qu’il a aussi pu construire ses « deux maisons », une pour lui et une pour sa mère, dans le quartier de Malika, la petite commune de 16 400 habitants qui abrite la décharge. 

Plusieurs quartiers de cette petite commune bénéficient aussi du programme du CRDI : quelque 250 maraîchers, 66 fermes avicoles, 90 exploitations porcines et les récupérateurs.

Des collectivités se créent là où on s’y attend le moins

C’est Pape Ndiaye qui, en 1990 avec Assane Sène et Moustapha Diouf, créa une « association des récupérateurs » pour redorer l’image de leur « métier » et de Mbeubeuss. « C’était suite à une descente de la gendarmerie relayée par la télévision publique sénégalaise, qui avait qualifié la décharge de repaire de bandits et de voyous. »

La réponse fut la création de l’Association Bokk Diom des récupérateurs et recycleurs de Mbeubeuss, dirigée par Pape Ndiaye.

Pour entrer en contact avec l’Association, il faut communiquer avec Pape Mar Diallo, « animateur social » dans le cadre du projet du CRDI. C’est lui qui reçoit et guide les visiteurs à travers les dédales de la décharge, qui grouillent de monde et de vie : des boutiquiers aux gargotières en passant par les nombreux badauds aux fonctions imprécises.

Pour tout ce monde, Mbeubeuss est un espace vital.

Ici, une dame vend de l’eau fraîche. Là, une autre vend des cacahuètes en précisant qu’ici, elle ne paie pas de taxes. Cela lui permet de vivre. Mais quelle vie ?

Il aura fallu la réponse à une petite question pour faire sauter le vernis de fierté qui résiste mal à la question de la postérité et du bonheur supposé que procurent les déchets : aucun de ceux qui affichent épanouissement et sentiment de faire oeuvre utile ne souhaiterait que son « enfant » fasse ce travail.

Oui, la décharge procure des gains substantiels, entre 250 et 300 000 FCFA (entre 605 et 725 CAD) pour ceux qui gèrent leur espace comme Pape et ont leurs réseaux de fournisseurs et de clients.  

Ces chiffres sont à prendre avec des pincettes, selon des chercheurs pour qui cela ne concerne que les plus fortunés, et sont parfois des chiffres « bruts ».

Néanmoins, dans un pays où le salaire minimum reste bas (35 000 FCFA ou 85 CAD) et où un instituteur débutant touche plus ou moins 100 000 FCFA (240 CAD), 250 000 FCFA est un montant gratifiant.

Mais derrière cette satisfaction et le courage de ces hommes et de ces femmes, il reste tapi, sous les montagnes de déchets qui les font vivre, un mal-être que nul d’entre eux ne voudrait pour sa progéniture.

Alors aux questions existentielles s’ajoutent les questions d’éthique : doit-on permettre que des êtres humains, encadrés ou pas, fassent ce travail-là, dans ces conditions-là ?     

Du côté des responsables du projet du CRDI, les interrogations sont autres : quelles sont les options qui s’offrent à cette population démunie ? Sortir les enfants de la décharge mais pour les amener où ?

 
« Le problème est fort complexe et requiert une approche novatrice. La définition du problème, tout comme la recherche de solutions, ne peut se faire qu’avec la participation des plus concernés, les populations riveraines et ceux qui vivent de la décharge », affirme François Gasengayire, administrateur de programmes principal à Environnement et gestion des ressources naturelles, appuyé par son collègue Jean D'Aragon du CRDI.
Ces derniers sont convaincus de la nécessité d’intégrer les populations pauvres des milieux urbains à la planification et à l’élaboration des politiques des administrations locales et des gouvernements nationaux.
Illustration : le centre de santé situé à l’entrée de la décharge a été créé grâce à l’action de l’association des récupérateurs. Récupérateurs et populations des zones environnantes s’y rendent pour des consultations.
Des 4 410 patients vus en 2006, 441 souffrent de dermatoses et 762 sont atteints d’affections respiratoires. Étonnamment, aucun cas de choléra, souvent qualifié de maladie des « mains sales », n’a été signalé par les chercheurs !

En fait, au-delà des chiffres et des pathologies recensées, la santé est à Mbeubeuss, comme l’écologie et les activités génératrices de revenus, partie intégrante des travaux pris en charge par le CRDI.

La décharge de Mbeumbeuss fait partie du Projet recherche sur les « villes ciblées » où le CRDI, par l'entremise de son programme Pauvreté urbaine et environnement, appuie la collaboration entre les pouvoirs publics locaux et des organisations communautaires dans des projets novateurs qui associent atténuation de la pauvreté, gestion environnementale et utilisation des ressources naturelles en vue d’une meilleure sécurité alimentaire et hydrique et d’une plus grande sécurité du revenu.