La campagne pour un quota de femmes en politique en Sierra Leone – Entrevue avec Aisha Ibrahim

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Jonah Engle
Aisha Ibrahim est directrice du Gender Research and Documentation Centre du Fourah Bay College, à l’Université de la Sierra Leone. En 2009‑2010, grâce à une bourse Helleiner financée par le CRDI, elle a été chercheure invitée à l’Institut Nord‑Sud.
 
Pendant son séjour à l’Institut, madame Ibrahim s’est penchée sur l’action positive comme moyen de surmonter les obstacles à l’entrée des femmes en politique, sujet de l’entrevue.
 
La traduction française de l’audioscript se trouve ci-dessous.

Vos travaux couvrent un large éventail de sujets, dont les épreuves subies par les femmes pendant la guerre et le rôle qu’elles ont joué par la suite dans la reconstruction. Qu’est‑ce qui vous a amenée à étudier la question des quotas en ce qui concerne l’exercice de charges politiques par des femmes ?
 
Premièrement, je crois que c’est de m’être rendu compte que, même si les femmes ont été en première ligne pour réclamer la fin de la guerre et ont aussi consacré beaucoup d’énergie à faire campagne pour divers partis pendant les élections, les deux élections qui ont eu lieu depuis la guerre n’ont pas fait grand-chose pour elles. Les femmes ont été peu nombreuses à se faire élire au Parlement, et encore moins nombreuses à être nommées à des postes de décision.
 
Les partis politiques n’ont pas présenté de femmes en tête de liste ni dans des districts où la victoire était acquise. Il y a eu un tas de belles paroles, mais sans action concrète. J’ai donc pensé qu’il fallait intervenir pour changer réellement la situation des femmes en ce qui concerne leur participation à la chose publique. Deuxièmement, il y a eu la création du Women’s Solidarity Support Group, le WSSG, et le lancement de la campagne nationale pour un quota de femmes de 30 % en Sierra Leone.
 
À la suite des deux élections tenues après la guerre, quel est le pourcentage de femmes à l’assemblée législative de la Sierra Leone ?
 
Je pense qu’il était de 18 % après les premières élections, et de 16 % après les deuxièmes.
 
Vous avez mentionné qu’il y a eu un tas de belles paroles de la part des partis politiques, mais sans action concrète. Quels sont les obstacles à une plus grande participation des femmes à la vie politique en Sierra Leone ?
 
Ce qui ressort de mes recherches, c’est que l’intimidation est le principal facteur qui empêche les femmes d’entrer en politique; il y a aussi le manque d’assurance. Un autre obstacle majeur, c’est l’absence de volonté politique.
 
Parlez-moi davantage de ce mouvement de plus en plus important qui milite pour un quota de 30 % de femmes assumant des charges publiques; comment est‑il né ?
 
Après les deuxièmes élections, des femmes se sont regroupées. C’étaient pour la plupart des dirigeantes d’organisations non gouvernementales ou d’organismes communautaires, et elles ont décidé de créer un organisme-cadre pour coordonner leur action. Comme elles travaillaient toutes à faire avancer des causes différentes, elles ont estimé qu’il leur fallait se concentrer sur une seule question à la fois, et c’est ainsi qu’elles ont choisi de lancer une campagne visant à accroître la représentation des femmes.
 
Vous avez effectué des entrevues en Sierra Leone à propos de la campagne en faveur du quota. Quel genre de réactions avez-vous pu observer ?
 
C’est varié, très varié. Il y a des gens qui soutiennent vraiment la campagne, surtout des femmes. Et puis il y a ceux qui ne la soutiennent pas. L’un des arguments qu’ils font valoir, c’est qu’un quota n’est pas démocratique, et qu’il n’existe pas de discrimination à l’endroit des femmes en Sierra Leone. Elles ont des chances égales et elles doivent… ce que ces gens‑là disent d’habitude, c’est qu’elles doivent « se battre » pour obtenir un siège au Parlement. Elles doivent se battre comme le font les hommes pour entrer au Parlement. Donc les réponses sont variées, et il y a aussi beaucoup de gens qui pensent que les femmes subissent de la discrimination en Sierra Leone et qu’il faut leur donner leur chance. Pour cela, on doit avoir recours à l’action positive, et l’imposition d’un quota de 30 % est une des façons de le faire. C’est seulement une mesure temporaire que les gens demandent. Partout dans le monde, on se rend compte que nous avons besoin d’un plus grand nombre de femmes à des postes de direction afin de changer la situation des femmes de manière substantielle.
 
Au sujet du contexte mondial, vous parlez dans votre étude d’autres pays qui ont instauré des quotas garantissant l’attribution d’un pourcentage minimal de charges politiques à des femmes. Vous mentionnez la Tanzanie, le Rwanda, le Guatemala et la Belgique. Qu’avez-vous découvert, en examinant l’expérience de ces pays, à propos de l’effet des systèmes de quotas ?
 
Je pense que cela s’est traduit surtout par l’adoption de lois favorables aux femmes. Il est clair aussi que la présence accrue des femmes dans les parlements de ces pays a parfois entraîné la révision de la constitution et l’élimination de dispositions discriminatoires.
 
Donc les quotas ont eu un effet direct et appréciable ?
 
Très certainement. Je sais que la première chose qui va arriver en Sierra Leone, c’est qu’on va réexaminer notre constitution pour en éliminer les dispositions discriminatoires.
 
Pouvez-vous indiquer quelques-unes des principales dispositions auxquelles il faudra s’attaquer ?
 
En Sierra Leone, en particulier, il y en a une qui est discriminatoire envers les femmes parce qu’elle les empêche de devenir chef suprême. Il s’est produit l’an dernier une affaire qui a fait énormément de bruit, à propos d’une femme qui voulait poser sa candidature. Elle est de la maison royale, et on l’a empêchée de se présenter parce qu’elle est une femme. Nous avons une disposition constitutionnelle qui stipule « là où la tradition le permet ». On parle ici de tradition africaine. Lorsque la constitution dit « là où la tradition le permet », c’est chacun des aspects de la vie des femmes qui est touché, et la tradition est toujours contre les femmes dans le contexte africain. Cela signifie qu’on interdit aux femmes de prendre part à presque tout ce qui relève de la chose publique. C’est donc l’une des dispositions que nous voulons vraiment faire disparaître de la constitution.
 
Cette année, lors des élections fédérales, les Canadiens ont envoyé à la Chambre des communes le pourcentage de femmes le plus élevé de l’histoire du pays. Est‑ce que vous percevez des tendances mondiales, dans un sens ou dans l’autre, et quelles sortes de liens voyez-vous entre le mouvement pour une meilleure représentation des femmes en politique en Sierra Leone et la communauté internationale ?
 
Je pense que ce qui est visé surtout, c’est que les femmes occupent des postes de direction. C’est un mouvement mondial, nous l’avons vu. La question des quotas suscite un autre mouvement mondial et, selon ce que j’ai pu observer, les femmes militent en faveur des quotas uniquement comme mesure temporaire, pour rattraper leur retard. Les militantes sont convaincues, je crois, que si nous n’avons pas plus de femmes là où les lois sont conçues, des lois qui touchent les hommes et les femmes de façon différente, rien ne changera. Prenons par exemple les droits en matière de sexualité et de procréation qui ont une incidence sur les femmes : la plupart d’entre elles ne pensent pas que les hommes peuvent très bien défendre les intérêts des femmes à ce chapitre. Ou supposons que vous vouliez divorcer d’avec votre mari : il y a des endroits dans le monde où les femmes ne sont pas autorisées à divorcer. Il faut donc qu’il y ait des femmes là où les lois sont conçues, afin qu’elles puissent y apporter les changements qu’elles désirent.
 
Quel est le processus par lequel ce système de quotas pourrait être implanté, et où en est la campagne ?
 
Au moment où je vous parle, nous avons engagé des avocats, et ils ont rédigé un projet de loi qui sera présenté au Parlement comme projet de loi d’initiative parlementaire. Le Parlement va reprendre ses travaux le 20 septembre, je crois, alors c’est la prochaine étape. Le président a donné publiquement son appui au quota de 30 %. Son parti est au pouvoir à l’heure actuelle; il va convaincre ses députés, et ils vont voter pour. C’est ce que nous pensons. Il y aura des élections en 2012, et nous espérons que ce sera en vigueur avant les élections.
 
Vous avez parlé du système de quotas comme de la première étape. Quel est pour vous l’objectif à long terme ?
 
L’objectif à long terme, c’est une prise de conscience. C’est que les femmes en viennent à comprendre réellement leurs droits et à être capables de les revendiquer. C’est qu’elles soient conscientes de leur situation et de ce qu’elles peuvent faire pour changer les choses. Prenez ce qui s’est passé récemment en Sierra Leone, lors du congrès de l’opposition. Nous avions une femme en lice pour devenir le porte-drapeau de son parti politique; plus de 250 des 600 personnes qui devaient voter pour élire le nouveau porte-drapeau étaient des femmes. Eh bien, ce qu’il y a de très décourageant, c’est que cette femme, qui faisait partie du peloton de tête, a obtenu seulement 28 votes. Comment expliquez-vous cela ? Pendant toute la semaine qui a suivi, on a entendu des réflexions du genre « vous autres, vous êtes là à nous parler de quotas, mais voyez un peu ce qui vient d’arriver, les femmes n’ont même pas confiance en d’autres femmes ». Je pense qu’il faut s’attacher à faire comprendre aux femmes pourquoi elles doivent appuyer d’autres femmes.
 
Le fait de voir des femmes exercer des fonctions d’autorité peut, je présume, en partie contribuer à changer les attitudes à ce chapitre.
 
Exactement : je pense que plus on va voir les femmes à l’oeuvre, plus on va changer d’avis à propos de leur capacité de diriger. Ce qu’il y a, c’est que les gens ne voient pas les femmes comme des chefs potentiels. Ils croient que les hommes sont mieux placés pour être des leaders politiques.
 
Merci infiniment de m’avoir accordé de votre temps, madame Ibrahim.
 
C’est moi qui vous remercie.