Investir dans les amortisseurs internationaux

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Brent Herbert-Copley et Andres Rius

En soutenant financièrement la « Facilité de protection contre les chocs exogènes » du Fonds monétaire international, le Canada contribue grandement à éradiquer un problème qui mérite plus d’attention sur la scène internationale et pour lequel il faut déployer des solutions d’un type nouveau.

Les événements des dernières semaines ont démontré que même les économies fortes, comme celle du Canada, sont très sensibles aux fluctuations soudaines du prix des produits de base. De leur côté, les économies émergentes et en transition subissent encore plus les effets de ces fluctuations et une soudaine dépréciation de la valeur d’un produit de première nécessité peut facilement provoquer une crise. Si de surcroît ces économies font face à une catastrophe naturelle (l’effondrement économique prolongé engendré par le tsunami par exemple) et qu’elles sont déstabilisées par des conflits régionaux, les économies de plusieurs pays en développement peuvent se retrouver complètement stagnantes, sans pour autant être en mesure d’agir pour remédier à la situation.

C’est pour cette raison qu’un petit élément du budget de ce mois-ci – une contribution de 25 millions CAD à la « Facilité de protection contre les chocs exogènes » (facilité PCE), un fonds peu connu géré par le Fonds monétaire international (FMI) – revêt une importance considérable. Bien que les ONG qui oeuvrent pour le développement international n’affectionnent pas particulièrement le FMI, ce fonds présente un tel intérêt que même les critiques du FMI reconnaissent que ce dernier a le pouvoir et le devoir de s’impliquer davantage dans des dossiers de ce genre.

La facilité est conçue pour aider les pays pauvres à surmonter des événements inattendus qui échappent à tout contrôle et qui risquent de porter un coup dur à leurs économies. Afin de permettre aux pays de s’ajuster à de tels chocs, la facilité fournit un soutien rapide permettant d’équilibrer la balance des paiements. Par ailleurs, dans le but d’améliorer les politiques macroéconomiques et de rassurer les autres bailleurs de fonds qui appuient le développement, le FMI fournit aussi des conseils sur l’élaboration des politiques.

La facilité est loin de faire la manchette des journaux, mais constitue toutefois un apport important pour les pays pauvres. En effet, ces derniers sont particulièrement vulnérables à ces chocs. Une recherche récente soutenue par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, a fait le jour sur la volatilité particulière dont souffrent ces économies. La consommation privée, dont est tributaire le bien-être individuel, subit des fluctuations encore plus grandes que l’ensemble de l’activité économique. Ces fluctuations prononcées sont en général imputables à des « chocs exogènes ».

Le mois dernier à Ottawa, des chercheurs appuyés par le CRDI ont présenté les résultats d’une étude très importante portant sur ces questions réalisées dans huit pays en développement et en transition. Dirigée par le professeur argentin José M. Fanelli, cette initiative réunissait des experts de l’Afrique du Sud, du Nigéria, de la Thaïlande, de la Chine, de la Russie, du Brésil, du Chili et de l’Argentine. Ceux-ci cherchaient à examiner de plus près l’impact de ces « chocs exogènes » sur la performance macroéconomique, et ils s’avèrent énormes.

De plus, la volatilité macroéconomique est aussi susceptible d’occasionner un double effet sur ces pays. En effet, non seulement cette volatilité impose-t-elle des rajustements à court terme souvent coûteux sur le plan économique et humain, mais elle mine aussi les institutions de politique macroéconomique mêmes, dont le but est de préserver la stabilité. Se développe alors un cercle vicieux, où la volatilité alimente l’échec institutionnel, qui entretient à son tour la volatilité. C’est un cercle sans fin que quiconque s’est déjà intéressé de près à la politique macroéconomique de l’Argentine, du Nigéria ou de la Russie peut facilement se représenter.

Cette description fait ressortir l’importance que revêt l’aide d’urgence fournie par la Facilité de protection contre les chocs exogènes. Un financement rapide à des conditions de faveur peut aider les pays en développement à absorber le choc initial et peut également, grâce à l’approbation des politiques macroéconomiques par le FMI, attirer un financement à long terme de la part des bailleurs de fonds et des banques. Ce financement rapide permet aussi, ce qui est tout aussi important, d’endiguer les pressions susceptibles de provoquer l’échec des politiques macroéconomiques nationales et des institutions qui se spécialisent dans ce domaine et, avec un peu de chance, d’inverser le cercle vicieux décrit un peu plus haut. Ou encore, tel que décrit par M. Fanelli, les politiques visant à réduire l’instabilité macroéconomique peuvent et devraient faire partie intégrante des efforts pour remettre les institutions à niveau.

La bonne nouvelle, c’est que le FMI semble être à l’écoute des critiques qui lui ont déjà été adressées au sujet de programmes, implantés précédemment, actuellement en suspens en raison d’une concessionnalité limitée et de procédures compliquées d’accès aux prêts. Dans le cas de la Facilité, les fonds devraient être fournis avec des taux bien en dessous de ceux qui priment sur le marché et devraient aussi être accompagnés d’un financement du Canada et d’autres pays donateurs servant à couvrir la bonification du taux d’intérêt. La Facilité devrait aussi réagir rapidement et être mieux adaptée à des situations d’urgence, grâce à une approche, tout aussi importante que le point précédent, visant d’abord à octroyer le prêt puis à questionner le pays bénéficiaire ensuite.

Toutefois, il est clair qu’il reste beaucoup à faire. La contribution de 25 millions CAD du gouvernement canadien n’est qu’une goutte dans l’océan, et, même si le FMI réussit à rassembler le montant visé de 700 millions USD pour la facilité, il ne peut d’aucune façon répondre aux besoins de financement globaux. De plus, seulement 78 pays, qui disposent d’un revenu annuel par habitant inférieur à 895 USD, ont droit au financement; ce qui signifie que plusieurs pays à revenu intermédiaire qui ont vraiment besoin d’un soutien d’urgence n’y sont pas admissibles (c’était le cas du Guatemala suite aux glissements de terrain de 2005 ou de l’Indonésie aux lendemains du tsunami). Toutefois, dans l’éventualité où la facilité PCE réussissait à leur accorder une part de financement, ces pays à revenu intermédiaire auraient tout intérêt à demeurer attentifs aux taux du marché en matière de prêts d’urgence.

Il faut aussi songer à d’autres mesures qui pourraient être appliquées pour contrer la volatilité. Le projet de recherche financé par le CRDI fournit quelques pistes à cet égard. Si le Nigéria réussissait aussi bien que le Chili à diversifier ses exportations en misant sur plus d’un produit de base, les chocs causés par les prix des produits de base auraient un effet moins déstabilisant. Également, s’ils avaient moins à s’inquiéter des inversions soudaines des mouvements de capitaux, il serait plus facile pour des pays comme le Brésil, l’Afrique du Sud ou la Thaïlande de relâcher leurs politiques monétaires, ce qui aurait comme effet de stimuler la croissance. Mais toutes ces mesures requièrent des changements au niveau de la politique nationale et une coordination sur le plan international, ainsi que des réformes cohérentes dans les institutions qui s’occupent des relations économiques internationales. Pour que ces changements puissent s’opérer, le Canada, d’autres pays industrialisés et le FMI doivent se responsabiliser face à ces questions.

La contribution financière à la facilité PCE ne constitue pas une mesure drastique et, au plus, ne représente qu’une partie de ce qui reste à faire pour aider les pays en développement à affronter l’impact profond de la volatilité macroéconomique. Cependant, c’est un geste important, et le Canada, peut se targuer d’avoir été l’un des premiers pays à avoir contribué à la facilité.

Brent Herbert-Copley est directeur du domaine de programme Politique sociale et économique au Centre de recherches pour le développement international (CRDI) à Ottawa. Andrés Rius est chef d’équipe à l’initiative de programme Mondialisation, croissance et pauvreté du CRDI à Montevideo en Uruguay.