Gestion de l’eau et sécurité alimentaire dans des régions vulnérables de la Chine

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L’inondation qui a frappé la région du lac Poyang, en Chine, en 2010 a détruit près de 1,8 million d’hectares de cultures, ce qui représente des pertes économiques de plus 7,9 milliards USD.

Jennifer Kingsley
Les phénomènes météorologiques extrêmes et l’évolution du climat touchent deux grandes zones agricoles de la Chine, mais de manière très différente : l’une est soufflée par la sécheresse et l’autre, frappée par les inondations. Des chercheurs du Center for Chinese Agricultural Policy s’appuient sur une analyse des données historiques, une enquête approfondie auprès des ménages et une rigoureuse modélisation économique pour formuler des recommandations quant à la façon la plus économique de gérer l’eau dans ces régions et, ainsi, d’accroître la sécurité alimentaire.  

D’un extrême à l’autre

La Grande plaine de Chine du Nord, où habite 35 % de la population du pays, est un important grenier. Or, l’eau y est rare; la disponibilité de l’eau ne se situe qu’au quart de la moyenne nationale. Des années 1950 aux années 1990, la température moyenne y a grimpé de plus de 1 ºC, alors que les précipitations ont reculé en moyenne de 140 mm par année. Par contraste, le lac Poyang est l’une des zones humides d’eau douce les plus vastes d’Asie. Il joue un rôle important dans l’atténuation des crues au centre du bassin du Yangzi et est une composante essentielle de l’écologie locale. Si d’importantes fluctuations saisonnières sont tout à fait normales ici, les inondations sont de plus fréquentes et graves depuis quelques années. L’inondation qui a frappé en 2010 a entraîné la mort de 57 personnes et détruit près de 1,8 million d’hectares de cultures. Les pertes économiques se sont chiffrées à plus 7,9 milliards USD.

Dans une région comme dans l’autre, que ce soit en raison de la rareté de l’eau et des sécheresses, ou au contraire des eaux élevées et des inondations, la sécurité alimentaire a été ébranlée. Les chercheurs cherchent à comprendre ce qui arrive au climat local, examinent comment les agriculteurs composent avec les changements au chapitre de la disponibilité de l’eau et recherchent des façons économiques d’assurer la pérennité de la production alimentaire.

En quête d’une solution

Le projet a débuté en 2012. En tout premier lieu, les chercheurs ont passé au peigne fin les données historiques sur le climat et les conditions météorologiques afin de se renseigner sur les tendances et les phénomènes extrêmes. Il est ressorti des premières analyses qu’au cours des cinquante dernières années, la température annuelle moyenne a augmenté dans les deux régions, alors qu’il n’y a pas eu de changement évident du côté des précipitations. L’étude a également mis en lumière la manière dont les cultures sont touchées pendant les années « extrêmes » par rapport aux années relativement normales. À titre d’exemple, si, dans la Grande plaine de Chine du Nord, 70 % des parcelles de blé sont touchées par la sécheresse au cours d’une année normale, cette proportion grimpe à 94 % pendant une année « extrême ». Et si dans la région du lac Poyang, ce sont 58 % des rizières qui sont inondées au cours d’une année normale, la proportion peut grimper jusqu’à 78 % au cours d’une année « extrême ».

Les chercheurs se sont ensuite intéressés à la question de savoir comment les agriculteurs s’adaptent, ou pas, à l’incertitude du climat. Une enquête a été réalisée auprès de représentants de 1 500 ménages dans 150 villages de la Grande plaine de Chine du Nord, et de 900 ménages dans 90 villages de la région du lac Poyang. Dans les deux régions, l’enquête a permis de constater que les agriculteurs gèrent l’eau à la fois avec des moyens techniques – réservoirs, pompes, puits, etc. – et des moyens autres, comme modifier les dates des semailles et des récoltes, utiliser un minimum d’eau et former des associations d’utilisateurs d’eau ou d’agriculteurs. 

Ces activités sont pratiquées à un degré plus ou moindre selon la collectivité; le taux d’adoption se situe de 5 à 40 % selon la stratégie. Différents facteurs entrent en ligne de compte dans les décisions d’adaptation des ménages, notamment les revenus, le degré d’instruction, le capital social, ainsi que l’accès à des services gouvernementaux comme un réservoir, un plan d’intervention en cas d’urgence ou un soutien technique.

China's Poyang Lake Region is suscpetible to flooding, which can reduce agricultural yields.Les chercheurs se sont en outre penchés sur les stratégies d’adaptation auxquelles ont recours les gouvernements, en particulier les gouvernements nationaux. L’une des grandes stratégies adoptées consiste à mettre en place des systèmes d’alerte rapide; il est toutefois à noter que moins des 40 % des villages bénéficient de ce service. Par ailleurs, les gouvernements régulent le niveau des eaux au moyen de barrages et de réservoirs contrôlés par l’État et établissent les politiques régissant l’eau, quoique les politiques d’adaptation qui prennent en compte l’incertitude du climat soient encore rares.

Toute cette masse d’information, recueillie en mobilisant des agriculteurs, des chercheurs, des sondeurs et des fonctionnaires, mène au coeur du projet : trouver la façon la plus économique de s’adapter à la nouvelle donne en matière d’eau, afin de protéger les zones agricoles et l’accès à la nourriture.

De la recherche aux politiques

Le gouvernement de la Chine a fait des changements climatiques une priorité. Il a adopté un plan national en vue de composer avec les changements climatiques (le National Plan for Coping with Climate Change) en 2008 et un plan de développement économique pour la région du lac Poyang en 2009. Il existe aussi d’autres plans, dont le plan national en matière de ressources en eau (le National Comprehensive Plan for Water Resources); par contre, de nombreux plans ne sont toujours pas axés sur l’adaptation et ne comportent aucune politique concrète en matière de gestion économique de l’eau. Il y a donc toujours des lacunes, que les chercheurs du Center for Chinese Agricultural Policy entendent combler, et ce, par l’analyse de données, le renforcement des capacités au sein du milieu de la recherche et la mise au point de modèles économiques rigoureux. Ces travaux aideront à assurer la subsistance des agriculteurs de la région du lac Poyang et de la Grande plaine de Chine du Nord, deux chaînons essentiels de la chaîne de la sécurité alimentaire en Chine.

Le projet intitulé Ressources hydriques et adaptation aux changements climatiques dans les régions vulnérables de la Chine du Nord et du lac Poyang, en Chine s’inscrit dans l’Initiative de recherche sur l’adaptation en Asie (IRA-Asie) du CRDI, qui bénéficie de l’apport de financement accéléré du gouvernement du Canada.

Jennifer Kingsley est rédactrice à Ottawa.

Photos : Center for Chinese Agricultural Policy

Entrevue avec la chercheure Jinxia Wang
view with researcher Jinxia Wang