Gestion de l’eau — Des collectivités relèvent le défi de fournir de l’eau propre

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Karl Nerenberg et Michelle Hibler
Fournir de l’eau propre à tous : voilà un enjeu d’envergure mondiale. Mais nulle part le problème n’a une ampleur aussi grande que dans les pays en développement, où une personne sur cinq n’a aucun accès à l’eau potable.

On a cru longtemps que la solution consistait à augmenter l’approvisionnement en eau par des moyens technologiques comme la construction de barrages, le détournement de cours d’eau et le dessalement. Mais cela ne suffit pas : pour répondre aux besoins, il faut aussi une meilleure gestion de l’eau et des institutions efficaces – il faut la volonté des gens.

C’est l’idée directrice des travaux soutenus par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien. Les trois projets décrits ci-dessous – réalisés en Égypte, en Bolivie et au Burkina Faso – mettent en évidence les rapports entre l’eau et les populations et montrent que la science peut contribuer à l’élaboration de politiques judicieuses, fournir aux collectivités les outils dont elles ont besoin afin de trouver elles-mêmes les solutions à leurs problèmes et favoriser le renforcement des institutions, grâce auquel les progrès accomplis peuvent s’inscrire dans la durée.

Ces recherches montrent clairement, en outre, que l’accès à l’eau de même que la distribution, le partage et la préservation de cette ressource exigent un cadre institutionnel solide.

Karl Nerenburg
À Abu Minqar, en Égypte, le revêtement des canaux a permis de réduire les pertes et a rendu l’accès à l’eau plus équitable.

Le désert reverdit de façon durable en Égypte

Abu Minqar est à huit heures de voiture du Caire; la route traverse un paysage composé de roche, de sable et de formations calcaires exotiques, où l’on ne voit que de très rares signes de vie. Et pourtant cet établissement oasien,
au coeur du désert occidental, est une collectivité agricole prospère.

Cette collectivité semble plusieurs fois centenaire; en réalité, elle n’a été fondée qu’en 1987, dans le cadre d’un programme de réinstallation conçu par le gouvernement de l’Égypte pour remédier au surpeuplement de la vallée et du delta du Nil. Quelque deux millions d’Égyptiens se sont ainsi établis sur des terres rendues cultivables dans la péninsule du Sinaï et dans les zones désertiques adjacentes à la vallée du Nil. Ces parcelles gagnées sur le désert constituent aujourd’hui près de 25 % des 3,2 millions d’hectares cultivés du pays.

Abu Minqar, l’une des collectivités les plus isolées d’Égypte, compte quelque 4 000 habitants, qui vivent de l’exploitation de 1 600 hectares. Comme les autres établissements oasiens situés à l’ouest de la vallée du Nil, cette collectivité tire toute son eau de 17 puits raccordés au vaste aquifère nubien. Mais l’aquifère n’est pas réalimenté. Étant donné les taux d’utilisation actuels et prévus, la réserve d’eau devrait durer entre 100 et 300 ans.

En 2006, une géographe et un ingénieur en irrigation du Centre de développement du désert, rattaché à l’Université américaine du Caire, ont commencé à chercher, de concert avec la collectivité, des moyens d’utiliser l’eau de façon plus efficace et plus viable. Le CRDI soutient le travail de cette équipe, qui table sur les efforts que fait la collectivité pour s’organiser et pour améliorer les techniques d’exploitation agricole.

Une chose dont l’équipe s’est vite aperçue, affirme la géographe Tina Jaskolski, c’est que les habitants ignoraient, en général, que la réserve d’eau n’est pas illimitée.

La plupart des agriculteurs d’Abu Minqar irriguent leurs champs en les inondant simplement avec l’eau des canaux. Mais ils ne se rendaient pas compte que les canaux – essentiellement des tranchées de boue – étaient moins efficaces s’il y poussait des roseaux et s’ils n’étaient pas munis d’un revêtement pour empêcher le suintement. L’analyse effectuée par l’équipe de recherche a montré qu’il pouvait se perdre jusqu’à la moitié de l’eau sur le trajet entre le puits et les champs.

Karl Nerenburg
Les agriculteurs ont construit une ombrière pour faire l’essai de cultures pouvant avoir une valeur marchande importante.

Les chercheurs ont travaillé avec une association locale, qui venait d’être créée, afin d’améliorer le système d’irrigation et d’examiner des moyens d’accroître la production agricole.

Avec l’appui de la Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (l’agence de coopération technique allemande) et de l’Université américaine du Caire, les membres de la collectivité se sont regroupés pour revêtir de ciment l’un des principaux canaux d’irrigation. L’eau acheminée par le canal ainsi revêtu se rend dans les champs en seulement 10 à 15 minutes, alors qu’elle met de trois à quatre heures par les canaux non revêtus, étouffés par les mauvaises herbes. Les pertes d’eau sont réduites. Les agriculteurs ont en outre le sentiment de s’être approprié le canal après avoir investi dans l’infrastructure.

La collectivité a également construit une ombrière, pour faire l’essai de nouvelles cultures qui pourraient avoir une valeur marchande importante. Les agriculteurs ont découvert que les légumes du potager, comme la féverole et la pomme de terre, ont un meilleur rendement s’ils sont cultivés sous les abris protecteurs.

L’ombrière est aussi un excellent endroit où mettre à l’essai des pratiques d’irrigation durables, comme l’irrigation par aspersion et l’irrigation au goutte-à-goutte. Les dirigeants de la collectivité s’attendent à ce que ces pratiques se répandent rapidement.

Il y a plus encore : avec l’aide et l’encouragement de l’équipe de recherche, l’association locale a obtenu des subventions d’organismes de développement du Canada et d’Allemagne, afin de se doter d’installations expérimentales fonctionnant à l’énergie solaire pour la production de l’électricité nécessaire au refroidissement et à l’entreposage des aliments, en particulier des produits laitiers.

Enfin, et ce n’est pas négligeable, l’association a pu organiser une rencontre avec des représentants du gouvernement de l’Égypte, au Caire. C’est une première pour une collectivité éloignée, et cela marque le début d’une relation constructive entre les habitants d’Abu Minqar et les lointaines autorités.

La science est mise au service des politiques en Bolivie

L’irrigation se pratique depuis très longtemps en Bolivie. Les peuples autochtones irriguaient leurs terres bien avant l’arrivée des Européens. Ils cultivaient autrefois les céréales et divers légumes, dont la fève, la tomate et le piment de Cayenne. Plus récemment, ils ont adopté des cultures commerciales, faisant pousser, entre autres, du riz et du soja.

Agua Sustentable
L’eau du río Mauri est source de vie dans l’Altiplano bolivien.

Mais ce n’est pas d’hier que l’eau est un sujet de controverse dans ce pays andin. La ressource se fait rare sur une grande partie du territoire; ailleurs, l’accès à l’eau est une question fortement débattue. Il a été difficile de s’entendre sur la façon dont cette ressource devrait être régie, ainsi que sur les droits d’utilisation de l’eau.

La question atteignit un point critique en 1998, lorsque le gouvernement proposa une loi sur la privatisation de l’eau et accorda à une société privée étrangère une concession de vente d’eau à Cochabamba, sans tenir compte des droits coutumiers des utilisateurs de l’eau. Ainsi éclata la « guerre de l’eau ».

Le conflit a finalement été résolu, au printemps de 2000, lorsque le gouvernement de la Bolivie a décidé que l’eau relèverait de nouveau de l’administration publique. Pour régler véritablement le problème, il fallait cependant comprendre les rouages complexes du système traditionnel d’utilisation de l’eau et concilier les méthodes de la science et du génie, d’une part, avec les pratiques autochtones, d’autre part.

C’est la tâche ardue à laquelle s’est attelé un groupe de chercheurs et de praticiens boliviens, avec le soutien du CRDI.

Avec le concours de groupes d’irrigation et d’agriculteurs, ces chercheurs ont entrepris de réunir de l’information sur les connaissances, les pratiques et les droits coutumiers des autochtones en ce qui concerne la gestion et l’utilisation de l’eau. Au moyen d’un modèle informatique créé au Danemark, connu sous le nom de Mike Basin, les chercheurs ont simulé l’utilisation de l’eau. Les questions à l’étude, les méthodes de recherche et les résultats ont fait l’objet de discussions et ont été établis avec la participation de tous les intéressés : agriculteurs, groupes locaux, techniciens, universitaires et responsables gouvernementaux.

La recherche scientifique a montré qu’il existait des connaissances et des pratiques coutumières en matière de distribution de l’eau et a mis en évidence leur efficacité; elle a en outre fourni des données fiables en vue de l’élaboration de politiques et de règlements dans ce domaine.

En octobre 2004, le gouvernement de la Bolivie a promulgué la loi 2878, qui reconnaît les droits traditionnels d’utilisation de l’eau et garantit aux collectivités agricoles le droit d’utiliser l’eau à des fins d’irrigation. C’était l’une des premières fois, en Bolivie, qu’une loi s’appuyait sur des données probantes issues de la recherche.

Ce travail, entrepris par un petit groupe de chercheurs motivés, a par la suite donné lieu à la formation d’un organisme hautement reconnu et respecté, Agua Sustentable. Son directeur, Juan Carlos Alurralde, considère que l’existence d’une loi sur l’eau, fonctionnelle et acceptée par la population, est à l’origine d’investissements d’un niveau sans précédent dans la mise en place, dans le pays, de réseaux d’irrigation et d’alimentation en eau potable et d’usines de traitement des eaux usées. En 2010, l’ONU s’est appuyée, entre autres, sur les travaux de recherche exécutés en Bolivie pour l’élaboration de sa résolution reconnaissant que le droit à l’eau potable et à l’assainissement est un droit de l’homme.

Il y a peu, Agua Sustentable a eu recours à des outils similaires pour désamorcer un différend entre deux États au sujet de l’eau qui aurait pu mal tourner.

Agua Sustentable
Les agriculteurs se chargent de l’entretien des canaux d’irrigation.

Le río Mauri, qui traverse la région à faibles précipitations de l’Altiplano, en Bolivie, est une source de vie pour 70 collectivités des hautes terre, explique M. Alurralde. Mais les dirigeants de Tacna, au Pérou, ne voyaient pas la chose du même oeil. Ils voulaient détourner l’eau du bassin du río Mauri pour l’amener dans leur propre zone désertique, afin d’approvisionner de nouvelles mines et des exploitations agricoles visant les marchés d’exportation.

Une fois encore, les données probantes sur l’utilisation de l’eau ont montré que les ressources en eau étaient à peine suffisantes pour répondre aux besoins existants. Lorsque les autorités péruviennes ont acquis la conviction que la recherche était valable, les responsables fédéraux des deux pays ont conclu un accord : aucun détournement n’aurait lieu sans travaux scientifiques à l’appui.

On a créé une commission binationale, et des stations hydrométriques surveillent aujourd’hui le volume d’eau qui traverse la frontière. Si l’eau avait été détournée comme on l’avait prévu, le tiers au moins des hautes terres de la Bolivie n’auraient pas eu assez d’eau pour assurer la survie de la population, estime M. Allurralde. Au lieu de cela, une nouvelle forme de collaboration – fondée sur la science – fournit maintenant un modèle prometteur pour le règlement des différends internationaux relatifs à l’eau.

Les collectivités prennent la parole au Burkina Faso

Quiconque se rend dans les régions rurales du Burkina Faso voit inévitablement des villageois remplissant leur pot à eau à l’un ou l’autre des robinets qu’ils sont des milliers à utiliser, puis marchant leur pot sur la tête, souvent de nombreux kilomètres. Mais ce ne sont que les chanceux qui ont accès aux puits collectifs. Beaucoup d’autres doivent se contenter d’une eau souterraine insalubre, qu’ils prennent juste sous la surface du lit de rivières asséchées ou qu’ils puisent dans des puits traditionnels, creusés à la main.

À la différence de ce que l’on observe en Égypte et en Bolivie, l’irrigation demeure une pratique assez rare au Burkina Faso. La grande difficulté, ici, c’est de trouver chaque jour suffisamment d’eau pour satisfaire aux besoins les plus fondamentaux.

Au début des années 2000, le gouvernement du Burkina Faso a adopté une stratégie de gestion intégrée des ressources en eau, afin de résoudre au moins une partie des problèmes d’eau que connaît le pays. Mais les collectivités rurales n’ont pas été consultées lors de l’élaboration de cette politique, qui n’a eu sur elles aucune incidence appréciable.

Des chercheurs soutenus par le CRDI ont travaillé, depuis, à créer des liens entre les collectivités rurales et le gouvernement. Le Centre d’étude, de documentation et de recherche économique et sociale (CEDRES), établi à Ouagadougou, s’est efforcé d’accroître la capacité de communication dans 15 villages. Il s’agissait de les aider à se doter d’une compréhension commune de l’importance de l’eau, à exprimer leurs besoins et à nouer un dialogue constructif avec les autorités.

L’équipe du projet a eu recours au récit traditionnel, au théâtre et aux médias communautaires (radio et médias imprimés) pour faire passer son message. Résultat : les collectivités rurales se parlent maintenant de leurs problèmes d’eau et prennent davantage leurs responsabilités en ce qui a trait à la façon dont elles utilisent l’eau et la distribuent. Par exemple, certaines ont cessé de consommer de l’eau contaminée sans l’avoir d’abord fait bouillir. D’autres sont devenues plus conscientes de leurs habitudes polluantes, comme celle qui consiste à laisser les déchets agricoles contaminer la source d’eau potable.

Le dialogue qui s’est instauré entre les collectivités a amené les dirigeants locaux – dont un certain nombre de femmes – à accepter des postes de responsabilité au sein des conseils communaux. Les collectivités participant au projet sont en outre parvenues à attirer l’attention des autorités nationales chargées de la gestion de l’eau par la présentation d’un énoncé de politique.

Les travaux ont eu d’autres effets bénéfiques pour les collectivités. Les habitants du village de Tourny, par exemple, avaient une perception négative d’un barrage hydroélectrique situé non loin, en partie parce qu’ils ne voyaient pas quels avantages il pouvait leur apporter et parce qu’ils n’avaient aucunement pris part à sa conception ni à sa construction. Ils imputaient au barrage la mauvaise qualité de l’eau et les pénuries d’eau récurrentes.

Avec l’aide du CEDRES, les villageois ont amorcé des discussions avec la société hydroélectrique, qui a accepté de leur fournir de l’électricité. Les membres de la collectivité acceptent maintenant la présence du barrage, dont les exploitants sont plus ouverts à leurs besoins.

À Faniagara, les gens tiraient toute leur eau soit de puits traditionnels, creusés à la main, soit d’une zone humide; cette eau, outre qu’elle était contaminée, n’était pas une ressource sur laquelle ils pouvaient compter toute l’année. Avec le soutien du CEDRES, les villageois se sont organisés pour recueillir l’argent nécessaire à la construction d’un puits moderne. Ils ont également mis en place un système permettant d’isoler les eaux usées des sources d’eau potable.

Des difficultés et des leçons communes

Ces incidences favorables ne sont qu’un début. Mais elles montrent ce qui peut arriver lorsque des collectivités locales acquièrent la capacité de communiquer, de prendre leur sort en mains et de participer au processus d’élaboration des politiques. Et elles montrent aussi que la recherche peut déboucher sur des solutions concrètes.

Bien que les travaux se soient déroulés dans des endroits différents où les priorités n’étaient forcément pas les mêmes, il est possible d’en tirer des leçons communes.

  • En se concentrant sur les collectivités locales et en les faisant participer à la recherche, on a l’assurance que celle-ci est adaptée à leurs besoins.
  • En leur donnant accès à des connaissances et en renforçant leur capacité de s’organiser, on fournit aux collectivités locales la possibilité de déterminer leurs besoins et de concevoir elles-mêmes les moyens d’y répondre.
  • L’exactitude des données scientifiques est essentielle : l’action de plaidoyer peut s’avérer très efficace lorsqu’elle s’appuie sur la science.
  • Les institutions de gestion de l’eau ont un rôle important à jouer et doivent être dirigées de façon rationnelle.
  • Les institutions de gestion de l’eau doivent donner voix au chapitre aux pauvres et aux populations rurales, aussi bien qu’aux gens aisés et aux collectivités urbaines.
Les trois équipes de recherche ont également constaté – elles insistent d’ailleurs sur ce point – qu’il n’y a pas incompatibilité entre l’efficience économique et le souci de faire une place à tous ceux qui ont besoin d’eau. En favorisant la participation des collectivités locales, on obtient des résultats plus équitables et plus utiles, de façon plus efficace.

Cette étude de cas a été rédigée par Karl Nerenberg, rédacteur à Ottawa, en collaboration avec Michelle Hibler, rédactrice principale au CRDI.

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