Faut-il redéfinir la notion d'excellence en recherche

Maureen O'Neil

Au Canada, le milieu de la recherche est en pleine mutation. Se remettant à peine de la rigueur des mesures destinées à réduire le déficit, le gouvernement fédéral tient sa promesse faite l'an dernier, lors du discours du Trône : celle de poursuivre une stratégie globale en faveur de la science et de la technologie canadienne. Il a donc haussé les crédits accordés à la recherche, faisant ainsi passer le Canada du 15e au 5e rang mondial de la R&D. 

Selon l'Association des universités et collèges du Canada, cette renaissance de la recherche au Canada survient au moment où près de 80 pour cent de nos universités se sont dotées ou sont en voie de se doter d'un plan stratégique international. Le Centre de recherches pour le développement international, pour sa part, n'a jamais cessé de plaider en faveur de l'association des scientifiques et des institutions des pays en développement à la recherche menée en collaboration avec d'autres pays. Ces scientifiques et leurs institutions reçoivent le soutien du CRDI, une société d'État établie à Ottawa, afin de les aider à trouver des solutions à long terme aux problèmes sociaux, économiques et environnementaux auxquels les pays du Sud sont confrontés. 

Les universités canadiennes devraient consacrer une fraction de leurs nouveaux fonds à la recherche pour le développement, au sein même de leurs programmes de recherche, d'enseignement et d'extension des services à la communauté. Elles permettraient ainsi que les retombées de la science bénéficient au plus grand nombre, créant les conditions pour l'avènement d'un monde plus équitable et plus sûr. 

Le Centre de recherches pour le développement international du Canada (CRDI) se réjouit des changements apportés aux règles d’octroi des bourses du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et des Instituts de recherches en santé du Canada et qui autorisent désormais des étrangers à en bénéficier. L’attribution de ces bourses ouvre la voie à une coopération Nord-Sud qui ne relève plus du cadre philanthropique de l’aide au développement international, mais bien d’un champ plus large de collaboration entre scientifiques. 

La nouvelle politique du Conseil donnera également aux Canadiens accès à une plus grande source d’informations et d’expertises provenant de l’étranger. Cette voie comporte toutefois un certain risque compte tenu des critères actuels du Conseil en termes d’excellence. Or, disposons-nous d’une mesure incontestable de l’excellence? Plusieurs membres de la communauté scientifique croient que les recherches effectuées conjointement avec nos homologues des pays en développement pourraient compromettre le respect des standards d’excellence. Au CRDI, comme nous baignons dans le mileu de la recherche, nous comprenons fort bien la place accordée à
l'excellence, mais cette dernière ne doit pas nous rendre insensible à la réalité. Un surcroît de prudence ne doit pas confiner les scientifiques canadiens à une définition univoque de l’excellence en recherche. Une telle perspective priverait ces derniers d’autres approches moins familières en ce qui concerne le savoir et le développement des compétences, compromettant ainsi le potentiel de nouvelles découvertes. 

Les Conseils mettent également l’accent sur l’innovation, ce qui donne une réelle opportunité au Canada de devenir un leader international dans le domaine de la recherche. Et l'innovation signifie "sortir des sentiers battus". L'excellence en recherche, toutefois, se mesure àl'aune des réussites passées, rendant ainsi incompatibles les deux notions et laissant les chercheurs perplexes sur les meilleurs chemins à suivre. 

Il s’agit maintenant de repenser comment nous définissons l’excellence et l’innovation et comment nous mesurons les résultats des recherches en rapport avec ces deux concepts. Par « excellence », on pourrait entendre une « recherche urgente présentant un défi », ce qui signifie qu’elle doit se concentrer sur des enjeux faisant appel à une approche multidisciplinaire interpellant des réseaux internationaux provenant de différents chantiers de recherche et régimes politiques. Par « innovation », on pourrait entendre l’élaboration concertée de connaissances grâce à la mise en commun du savoir des experts du Canada et d’ailleurs afin de résoudre certains problèmes de l’heure. 

Le nouveau contexte de la recherche au Canada nous oblige désormais à reconsidérer la recherche en développement. Il s’agit non plus de l’envisager comme une action charitable, mais bien comme un engagement essentiel à la création d’une masse critique de
connaissances déterminant aussi bien le développement des sociétés d’abondance que de celles aux prises avec des problèmes de santé, d’économie et d’environnement. 

Il faut aussi envisager comment l'excellence est reconnue par les universités. Trop souvent, le CRDI entend dire, surtout chez les jeunes enseignants, qu'on ne reconnaît que peu, sinon pas du tout, la recherche qu'ils ont effectuée dans le cadre de projets financés par le CRDI et l'ACDI et que, somme toute, elle ne s'avère pas utile à leur carrière. Il s'agirait là de « recherche pour le développement », digne de respect, certes, mais non « excellente ». Voilà une définition bien trompeuse, que le CRDI conteste à la lumière du contexte renouvelé de la recherche au Canada et de la détermination de ce pays de contribuer à la R&D internationale et d'en bénéficier. 

Comme les universités canadiennes vont restructurer l’ensemble de leurs facultés au cours des dix prochaines années, nous croyons qu'il s'agit d'une occasion inespérée d’internationaliser l’enseignement et la recherche. Nous avons donc besoin du leadership des universités au plus haut niveau pour soutenir la collaboration de nos chercheurs et chercheuses avec ceux des pays en développement. Les autorités canadiennes dispensatrices de bourses devront s’efforcer de maintenir leur appui aux scientifiques étrangers dans le cadre de projets de recherche canadiens. Pour cette raison, elles devront encourager les scientifiques responsables à accepter les risques inhérents à la collaboration Nord-Sud, lorsque des recherches innovatrices constituent à la fois un défi et une réponse à des besoins urgents. 

Maureen O'Neil est présidente du Centre de recherches pour le développement international.