Faire face à la marée : comment protéger le littoral du delta du Nil

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Mohammed Yahia
À L’ÉCHELLE HUMAINE

Bassem Farhat, jeune agriculteur de Gamasa, une petite ville du nord de l’Égypte, regarde son champ autrefois fertile, maintenant recouvert d’eau souterraine saline. Il se désole qu’on ne puisse rien y cultiver. Il doit assécher et désaliniser la terre s’il veut y faire pousser quelque chose de nouveau un jour, puis la protéger pour que cette situation ne se reproduise pas.

L’un de ses voisins a préféré se lancer dans la culture du riz et élève des poissons d’eau douce pour toucher un revenu d’appoint. Or, au fur et à mesure que la salinité de l’eau souterraine a augmenté, ses récoltes de riz ont commencé à dépérir. Un poisson mort flotte à la surface de l’eau saumâtre qui inonde la terre.

Les Égyptiens se sont installés dans le delta du Nil il y a plus de 5 000 ans, attirés par ses terres fertiles et l’abondance de poissons. Aujourd’hui, cette même région est le grenier à blé de quelque 80 millions d’Égyptiens. En 2007, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estimait que le niveau de la mer pourrait monter de 18 à 59 cm en moyenne à l’échelle mondiale d’ici la fin du siècle. Plusieurs évaluations récentes semblent indiquer que ce chiffre pourrait être beaucoup plus élevé. Dans les basses terres comme le littoral du delta du Nil, l’élévation du niveau de la mer et d’autres répercussions des changements climatiques menacent la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance de la population. Ces régions côtières fragiles sont déjà aux prises avec les effets de l’érosion, de la pollution et de la dégradation de l’écosystème.
 
Définition des menaces
 
Des chercheurs du Costal Research Institute (CoRI) du National Water Research Centre d’Égypte, de l’Institute of Graduate Studies and Research de l’Université d’Alexandrie et du Centre for Development Services étudient les possibilités d’adaptation aux effets prévus de l’élévation du niveau de la mer. En plus de faire la lumière sur les effets physiques probables, ils examinent les facteurs de vulnérabilité sociale et économique des populations locales ainsi que les avantages et les inconvénients des différentes solutions d’adaptation. Leurs travaux ont été financés dans le cadre du programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique (ACCA) par la recherche et le renforcement des capacités, qui a été lancé conjointement en 2006 par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et le Department for International Development du Royaume-Uni.
 
La région à l’étude comprend les villes de Gamasa, de Ras el-Bar et de New Damietta, qui sont menacées en raison de leur basse altitude. Les chercheurs ont mesuré la hauteur des terres sur une zone côtière longue de 30 km et large de 15 km. Ils ont recueilli des données sur la configuration des vagues, leur intensité et leur orientation, et mènent actuellement des études socioéconomiques sur les populations locales. Comme l’explique Mahmoud El‑Banna, responsable des activités de recherche à Ras el-Bar, les chercheurs souhaitent mieux comprendre la réalité des agriculteurs, des pêcheurs, des investisseurs et de l’industrie du tourisme.
 
Les chercheurs ont cerné trois principales menaces – l’inondation des régions côtières, les infiltrations d’eau de mer dans les nappes souterraines d’eau douce et l’élévation du niveau de la nappe phréatique – et cartographié leurs effets potentiels.
 
Ils ont ensuite invité des représentants des collectivités touchées à participer à des ateliers sur les changements climatiques et sur l’élévation du niveau de la mer. Abu Bakr El-Sedik Abou Zeed, directeur adjoint du CoRI, explique qu’ils ont présenté leurs connaissances scientifiques à ces résidents et écouté ce qu’ils avaient à dire. Ils ont ainsi pris conscience que certaines zones connaissent déjà beaucoup des problèmes dont ils prévoyaient l’apparition.
 
Effets probables 
 
La ville d’Ezbet El-Borg, située près de l’endroit où la branche de Damiette du Nil se jette dans la Méditerranée, est essentielle à la sécurité alimentaire en Égypte. Elle représente à elle seule 60 % des prises de poissons du pays. Ses habitants ont commencé à constater l’élévation du niveau de la mer il y a 20 ans. Hossam Khalil, chef de la société coopérative des pêcheurs d’Ezbet El-Borg, raconte que les pêcheurs en ignoraient la raison jusqu’à ce que des scientifiques la leur expliquent. Ces dernières années, ils ont relevé les fondations des nouvelles maisons construites dans la ville pour les protéger de la mer, car certaines pièces situées au rez-de-chaussée des anciennes maisons ont été inondées.

 

Les pêcheurs ont aussi remarqué une évolution des tempêtes qui, auparavant, survenaient à des périodes bien définies. Après les tempêtes, le poisson abondait. Aujourd’hui cependant, il est impossible de prévoir le moment où surviendra une tempête et son intensité.
Selon M. Khalil, l’orientation des vagues est en train de changer, ce qui entraîné une diminution des stocks de poissons dans les lieux de pêches habituels. Certaines espèces, comme le pageot, sont en voie de disparition, et de nouvelles variétés originaires de la mer Rouge font leur apparition au fur et à mesure que la température de l’eau augmente.

 

Cependant, c’est sur l’agriculture que l’élévation du niveau de la mer pourrait avoir les pires répercussions. Wagdy El-Sewedy, directeur adjoint au ministère de l’Agriculture, à Damiette, explique que l’élévation du niveau de la nappe phréatique a modifié la composition du sol et surchargé les systèmes de drainage dans plusieurs zones du gouvernorat de Damiette.
 

Il ajoute que l’on ne peut plus y cultiver de légumes et que l’on y a perdu la plupart des dattiers. Seul le riz pousse maintenant, en raison de la grande quantité d’eau dans le sol, mais même la culture du riz devient difficile, car le sel nuit aux récoltes. De plus, la hausse des températures a créé des conditions propices à l’émergence de maladies qui menacent les récoltes.
 
Le long du littoral, de grandes étendues de terre agricole sont devenues complètement stériles, l’infiltration d’eau de mer rendant le sol blanc et boueux. À l’heure actuelle, dans certaines zones de la partie nord du delta, la salinité de l’eau souterraine dépasse les 4 000 mg/l, seuil plafond pour les terres agricoles et plus du double de la salinité habituelle dans la région.
 
M. El-Banna déplore le fait que, si l’on pose le pied sur cette terre, on s’enfonce jusqu’au genou dans des résidus de sel. Comme il le souligne, il faudrait des quantités phénoménales d’eau pour la rincer et la rendre de nouveau cultivable, mais même cela ne résoudrait pas le problème.
 

Mesures de protection possibles
 
Au moyen des données qu’ils ont recueillies, les chercheurs ont dressé des cartes de la vulnérabilité dans la région pour aider les responsables des politiques à mieux comprendre les difficultés auxquelles ils font face. Leurs résultats semblent indiquer que les inondations dans le delta ont été surestimées par le passé en raison d’une méconnaissance de la topographie locale et de la protection naturelle qu’elle offre. M. El-Banna estime que, selon les prévisions de son équipe, dans le pire des cas, 3 % du delta du Nil sera inondé d’ici 2100. Dans le meilleur des cas, ce pourcentage pourrait être de 1 %. Certaines régions seront toutefois durement touchées : la ville agricole de Gamasa, par exemple, pourrait perdre plus de 11 % de sa superficie totale d’ici la fin du siècle.

Selon M. Abou Zeed, la majeure partie du delta est formée de basses terres, mais une fine bande de terre surélevée le long du littoral forme une barrière naturelle. Il explique que, si l’érosion faisait disparaître cette bande de terre protectrice, on aurait alors un gros problème sur les bras. Le littoral surélevé a beau offrir une protection naturelle contre l’inondation, il n’empêche pas l’infiltration d’eau de mer, qui menace l’approvisionnement en eau douce dans une région déjà aux prises avec des pénuries d’eau.

Cela aurait des répercussions sociales et économiques sur les résidents et les non-résidents. En effet, on construit actuellement des stations balnéaires de luxe sur une bonne partie du littoral pour attirer des touristes sur les plus belles plages de la région. M. Abou Zeed précise que des investissements importants sont menacés par les inondations marines et que ces inondations pourraient causer une contamination des nappes souterraines d’eau douce dont dépendent des milliers d’Égyptiens.

 

Les données recueillies portaient surtout sur l’érosion causée par les vagues et les inondations, sur le degré et l’étendue de l’entrée d’eau salée, sur l’élévation du niveau des nappes phréatiques et sur la capacité du système de drainage actuel de l’absorber. D’après M. Abou Zeed, le défi consiste maintenant à définir des solutions possibles à ces problèmes pour protéger la région. Jusqu’à présent, l’équipe a réalisé l’analyse coûts-avantages préliminaire de diverses mesures possibles. Celles-ci comprennent la construction de défenses côtières « physiques », comme des brise-lames et des digues, et des mesures moins astreignantes comme la création de dunes artificielles, l’amélioration du drainage des plages, voire le retrait des régions côtières susceptibles d’être inondées. Chacune de ces mesures comporte des avantages et des inconvénients qui rendent le choix difficile

Détermination des solutions avec les dirigeants locaux
 
L’une des principales difficultés auxquelles l’équipe de recherche fait face est la communication du danger imminent aux responsables des politiques, dont beaucoup croient que le risque d’inondation est faible. L’équipe a toutefois réussi dans une certaine mesure à faire participer différents dirigeants locaux au processus de résolution de problème. Medhat Abd El-Mohsen, chercheur du CoRI, se réjouit qu’après toutes les présentations et tous les débats, la perception des habitants ait commencé à changer. Ceux-ci ont commencé à collaborer avec les chercheurs et à faciliter leur travail.
 
Afin de susciter l’intérêt des représentants de la collectivité (investisseurs, enseignants, agriculteurs, pêcheurs, etc.), on a mis sur pied un comité sur les changements climatiques composé de 16 membres. On a ensuite créé des sous-groupes chargés d’aborder la question auprès des collectivités locales. Selon Aisha El-Sayed, gestionnaire de la direction de l’éducation locale et membre du comité en question, il faut expliquer aux gens qu’il existe un grave problème, même si on ne le remarque pas trop à l’heure actuelle, et que les experts peuvent aider les résidents à y remédier.
 
M. El-Banna explique que les populations locales revêtiront une importance particulière au cours de la prochaine phase du projet. Il rappelle que l’équipe a réuni des données sur les méthodes de protection disponibles dans le monde entier. Il lui reste maintenant à déterminer, en collaboration avec ses partenaires locaux, lesquelles de ces méthodes sont applicables, compte tenu des réalités sociales, culturelles et économiques, et les plus susceptibles de donner des résultats tangibles.
 
Mohammed El-Zeeny, investisseur local à New Damietta, estime qu’il faut déployer un effort concerté pour prendre en main ce problème sérieux. Selon lui, on ne peut pas se contenter de ne rien faire en attendant le désastre. Les changements climatiques affectent tout le monde – des plus petits exploitants agriculteurs et pêcheurs aux scientifiques – et il est impératif de collaborer à la recherche de solutions qui permettraient de sauver la région et le pays.