ÉTUDE DE CAS — L'Afrique du Nord et le Moyen-Orient : L'amélioration de l'orge

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Ronnie Vernooy et Bob Stanley

 

Une nouvelle façon de travailler avec les agriculteurs des régions arides
 
Dans bien des régions de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, le rendement de certaines cultures (comme l'orge, qui est une plante à pollinisation directe) est faible. Les programmes de sélection classiques destinés à améliorer les cultures sont restés pratiquement sans effet, en grande partie parce que la majorité des agriculteurs ont refusé d'adopter de nouvelles variétés. L'approche traditionnelle, centralisée et hiérarchisée, ne tient guère compte des conditions réelles auxquels les agriculteurs doivent faire face. Que penser d'un programme de sélection décentralisé, qui prévoie la participation des agriculteurs dès le départ, incite les phytogénéticiens et les agriculteurs à travailler ensemble pour apprendre les uns des autres et qui tienne compte de ce que les agriculteurs ont à dire ?
 
Les agriculteurs de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient plantent plus de cinq millions d'hectares d'orge par année. La popularité de l'orge auprès de ces agriculteurs tient à son adaptation aux conditions les plus difficiles et son utilisation comme provende pour les moutons et les chèvres, principale source de viande, de lait et de produits du lait pour les populations rurales. Même si souvent les rendements sont minimes, très peu de petits exploitants agricoles ont adopté les nouvelles variétés d'orge améliorées que leur offrent les centres de recherche agricole.
 
Le problème est le suivant : en règle générale, la sélection faite dans des stations expérimentales bien gérées produit des cultivars supérieurs aux cultivars traditionnels locaux uniquement dans des conditions favorables attribuables à une gestion perfectionnée et non dans les conditions qu'affrontent habituellement les paysans pauvres. Les centres de recherche officiels partent de l'hypothèse que ce qui fonctionne dans des conditions favorables est nécessairement ce qui convient aussi dans des conditions défavorables, si bien qu'ils n'ont pas jugé utile d'élaborer de nouvelles stratégies de sélection végétale applicables dans des milieux moins propices.
 
Ne jetez pas le blâme sur les fermiers
 
Salvatore Ceccarelli est un phytogénéticien qui a travaillé de nombreuses années en Afrique du Nord et au Moyen-Orient auprès du Centre international de recherches agricoles dans les régions sèches (ICARDA). Il voit clairement en quoi consiste le problème : « Parce que les principes traditionnels de la sélection végétale n'ont pas été remis en question, on attribue généralement la non-adoption des nouveaux cultivars à l'ignorance des agriculteurs, à l'inefficacité des services de vulgarisation et à l'indisponibilité de semences des cultivars améliorés », affirme-t-il. « Ainsi, on continue d'investir d'énormes ressources dans un modèle de sélection qui a très peu de chances de réussir dans des conditions agroclimatiques défavorables. »
 
Ceccarelli ajoute que si le contraste entre la réalité des paysans et les théories de la phytosélection classique est particulièrement marqué dans les pays en développement, cela n'a rien d'étonnant. « La majorité des phytogénéticiens de pays en développement ont été formés à la sélection végétale selon des principes rarement remis en question et qui sont sacralisés dans les pays développés », souligne-t-il. Cet état de choses, toutefois, commence à changer.
 
D'abord, la liberté
 
Vers la fin des années 1990, une équipe de chercheurs de l'icarda, dirigée par Ceccarelli, a été la première à proposer une nouvelle façon de travailler avec les agriculteurs dans les zones de pluies peu productives du Maroc, de la Syrie et de la Tunisie. Il s'agit de la phytosélection participative. Le projet a réuni des agriculteurs, des sélectionneurs et des spécialistes des sciences sociales ayant pour objectif commun de répondre aux besoins des gens qui doivent vivre et travailler dans les conditions difficiles caractéristiques de ces régions. La recherche a été financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, le BMZ/GTZ [ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement/Agence de coopération technique (Allemagne)] et le gouvernement de l'Italie.
 
Le travail préparatoire a débuté par des discussions informelles avec les agriculteurs pour s'assurer qu'ils étaient disposés à y participer. Les agriculteurs ont été traités comme des partenaires à part entière -- on a accordé à leurs points de vue le même poids qu'à ceux des phytogénéticiens. Les discussions ont notamment porté sur le nombres de souches, la dimension des parcelles, la fréquence de la sélection, la possibilité que des agriculteurs voisins pratiquent la sélection dans les champs des agriculteurs participant au projet, les méthodes de notation, et l'accès à des données quantitatives comme le poids de la paille et du grain.
 
« Mais, d'abord, on a insisté sur le fait que les agriculteurs devaient se sentir libres de mener les activités qui leur semblaient importantes, d'une manière qu'ils estimaient logique et au moment qui leur paraissait le plus approprié », raconte Ceccarelli. « Ainsi, le projet de phytosélection participative est vite devenu le projet des agriculteurs auquel des phytogénéticiens ont participé. »
 
En Syrie, par exemple, les agriculteurs « hôtes » de neuf collectivités ont été jumelés à deux stations de recherche. Ces agriculteurs et leurs voisins se sont chargés des essais sur les lignées expérimentales fournies par la station de recherche et sur les variétés sélectionnées par les agriculteurs eux-mêmes. Les agriculteurs et les sélectionneurs ont évalué indépendamment les résultats d'essais successifs, qui ont eu lieu entre 1997 et 1999, et qui ont permis d'identifier plusieurs nouvelles variétés prometteuses.
 
Ceccarelli ne manque pas de faire valoir que l'idée de la participation des agriculteurs n'est ni nouvelle, ni révolutionnaire. « Il faut se rappeler que depuis 10 000 ans les femmes et les hommes façonnent le phénotype et, partant, le génotype, de centaines d'espèces végétales vivaces et annuelles, dans le cadre des nombreuses activités routinières faisant partie du cours normal de l'existence. » Tous les travaux d'adaptation -- l'amélioration des plantes -- ont été faits par des paysans non scolarisés et ont porté sur des centaines de variétés bien définies.
 
Des critères différents pour de meilleurs résultats
 
Ceccarelli et ses collègues estiment que la participation des agriculteurs à la sélection végétale, dans leur propre environnement et dans les conditions agronomiques qui sont les leurs, comporte des avantages non seulement pour le processus même de sélection, mais qu'elle contribue aussi à accélérer le transfert et l'adoption de nouvelles variétés sans le recours à des mécanismes complexes comme la levée des mesures de consigne, la production et l'homologation des semences, et les activités de vulgarisation. « Les paysans pauvres ne s'en remettent pas, comme principale source d'approvisionnement en semences, à ces mécanismes, généralement imposés par les pays industrialisés au même titre que les méthodes et les théories sur lesquelles reposent les programmes officiels de sélection végétale. La majeure partie des semences et de l'information dont se servent ces agriculteurs provient soit de leur ferme ou de celle d'un voisin, soit du marché local », explique le chercheur.
 
Il est vite apparu que les critères de sélection des agriculteurs, en grande partie fondés sur des facteurs écologiques, sont fort différents de ceux utilisés par les programmes de sélection nationaux. Les sélections faites par les agriculteurs sont au moins aussi efficaces que celles des phytogénéticiens, ce qui en a surpris plusieurs.
 
Anticiper l'inattendu
 
L'utilisation de l'orge pour l'alimentation animale est un exemple typique de la différence entre les critères de sélection des agriculteurs et ceux des phytogénéticiens. Souvent, pour les phytogénéticiens, le rendement du grain est le seul critère de sélection et il comporte habituellement un indice de récolte élevé et une bonne résistance à la verse. Dans des milieux défavorables, toutefois, la tension hydrique du sol est telle que la résistance à la verse pose rarement problème. Aussi les agriculteurs ne s'intéressent-ils pas uniquement au rendement du grain, mais aussi à celui du fourrage et à la sapidité tant du grain que de la paille destinés à leurs animaux.
 
« Ce genre d'exemple », poursuit Ceccarelli, « indique que non seulement les agriculteurs peuvent grandement contribuer au succès d'un programme de sélection végétale, mais aussi que l'approche de la phytosélection participative devrait permettre aux phytogénéticiens d'être réceptifs à l'apport d'idées inattendues et non planifiées. »
 
Les chercheurs ont tiré d'autres leçons décisives de ce projet. Notamment que les agriculteurs peuvent s'occuper d'un grand nombre de lignées et/ou de populations. Ainsi, dans la deuxième phase des travaux effectués en Syrie, le nombre des lignées évaluées est passé d'environ 200 à 400 ! De fait, les agriculteurs ont volontiers saisi l'occasion de sélectionner un grand nombre de lignées. Certains ont même commencé à multiplier des semences de variétés sélectionnées, qu'ils partagent avec d'autres agriculteurs, ce qui réduit d'autant leur dépendance à l'égard des semences fournies par les sélectionneurs.
 
 
Le prolongement du succès

Cette approche novatrice a eu un tel succès que les agriculteurs ont demandé aux sélectionneurs de l'adopter et de travailler en collaboration avec eux à l'amélioration d'autres cultures. Elle a aussi fait son chemin dans d'autres pays de la région. L'icarda appuie des programmes de phytosélection participative en Égypte, en Érythrée, en Jordanie et au Yémen. Au Bangladesh, en Syrie, en Turquie et au Yémen, la même approche est mise en application dans la recherche sur les lentilles.
 
Partout, le succès a été le même et, dans le cadre de chacun des projets, les chercheurs se sont rendu compte qu'en participant à la recherche, les agriculteurs se sont sentis investis d'un nouveau pouvoir qui leur a donné suffisamment confiance pour prendre des décisions relatives à l'hybridation de certaines espèces ou même à la dimension des parcelles et au nombre de sites d'essais. En outre, lorsqu'ils ont constaté que les critères de sélection des femmes étaient souvent différents de ceux des hommes, les chercheurs ont fait valoir l'importance de déterminer dans quelles conditions et pour quelles raisons ils diffèrent.
 
La participation des femmes aux projets n'a pas été accueillie partout de la même façon. Dans certains pays, les hommes y ont d'abord réagi avec un mélange de curiosité et de scepticisme. Puis, ils l'ont acceptée, constatant la valeur des choix faits par les femmes dans la sélection des semences. Cependant, certains hommes se sont montrés réticents, prétendant que « les femmes ont d'autres devoirs à remplir dans le domaine de l'agriculture et que le choix des nouvelles variétés a toujours été dévolu aux hommes », indique Ceccarelli.
 
Les chercheurs ont fait une autre découverte, sans doute tout aussi importante pour eux : les projets de phytosélection participative ont mis en lumière la nécessité d'une formation particulière dans des domaines comme les protocoles d'expérimentation et l'analyse de données appropriées à des situations (par exemple, un champ dont un agriculteur est propriétaire et qui est géré par celui-ci) dont ils ne peuvent être maîtres comme c'est le cas dans les stations de recherche.
 
La seule approche possible
 
Ceccarelli est d'avis que la phytosélection participative est la seule approche possible pour améliorer, d'une part, des espèces végétales cultivées dans des conditions défavorables ou dans des régions éloignées qui ne sont pas assez vastes pour justifier l'instauration de grands programmes de sélection et, d'autre part, des cultures sur surfaces réduites qui ont été négligées par les programmes de sélection végétale, tant privés que publics. « La phytosélection participative devrait être associée non seulement avec les programmes officiels d'amélioration des plantes -- à condition de disposer d'un apport continu de variabilités génétiques renouvelées -- mais aussi avec le système informel d'approvisionnement en semences, lequel peut disséminer de nouvelles variétés dans les collectivités agricoles sans avoir à répondre aux même exigences que le système officiel », affirme-t-il.
 
Parce qu'on obtient un rendement moyen faible avec les souches qui donnent un bon rendement dans des sites défavorables et un piètre rendement dans des conditions favorables, ces lignées sont systématiquement exclues. Pourtant, ce sont des souches idéales pour les conditions d'exploitation difficiles que connaissent les agriculteurs. C'est donc dire que l'adaptation propre à des conditions défavorables exige une sélection faite directement dans les milieux visés * autrement dit, une sélection décentralisée.
 
« En outre, la décentralisation des programmes de sélection internationaux vers le palier national est aussi plus "écologique" parce que les cultures sont ainsi mieux adaptées à l'environnement, plutôt que l'inverse », explique encore Ceccarelli. « On n'a pas besoin d'autant de produits chimiques, ce qui est bénéfique à la biodiversité parce qu'on favorise ainsi le développement d'un plus grand nombre de variétés. »
 
Des partenaires à part entière
 
Il ne suffit pas, d'après Ceccarelli, d'effectuer une série d'études ponctuelles pendant une période de temps limitée pour recueillir des données sur le savoir indigène et les préférences des agriculteurs. « Pour être utile, la participation [des agriculteurs] doit devenir un élément permanent des programmes de sélection destinés aux espèces végétales cultivées dans des conditions difficiles du point de vue de l'agriculture et du climat », insiste-t-il.
 
« Il est donc essentiel que les agriculteurs soient considérés comme des partenaires à part entière et qu'ils aient accès au même type d'information que celle dont disposent habituellement les sélectionneurs. Pour les plantes cultivées dans des régions éloignées ou pour les cultures sur surfaces réduites, qui sont laissées pour compte par les programmes officiels, la phytosélection participative pourrait s'avérer la seule possibilité d'amélioration génétique. »
 
Cette étude de cas fait partie d'une série de six articles sur la phytosélection participative rédigés par Ronnie Vernooy, spécialiste de programme principal au CRDI, et Bob Stanley, rédacteur scientifique. 
Ouvrages de références 
 
Pour de plus amples renseignements sur l'agrobiodiversité en général, voir le site de Bioversity International, ou la publication de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, The state of the world's plant genetic resources for food and agriculture (FAO, 1998).
 
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