ÉTUDE DE CAS — Cuba : L'innovation agricole à Cuba

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Ronnie Vernooy et Bob Stanley

La recherche de solutions de rechange viables

Devant la crise économique sans précédent que traversait Cuba, le système agricole national était sur le point de s'effondrer, mettant ainsi en péril la sécurité alimentaire du pays. Mais des groupes d'agriculteurs, une équipe de phytogénéticiens et d'autres chercheurs ont entrepris de redresser la situation. Les agriculteurs comme les sélectionneurs tirent de leur collaboration de précieux enseignements qui pourraient être valables aussi pour les systèmes agricoles d'autres pays de la région.

« La nature est complexe », déclare ce fermier cubain, en caressant du regard son champ de maïs en pleine maturation. « Parfois, on sème, on espère de bons résultats, mais le rendement est faible. Parfois, c'est tout le contraire. Mais je ne peux rejeter une variété simplement parce qu'elle ne donne pas le rendement que j'en attendais. Je dois lui donner une autre chance. »

Ces observations résument bien une nouvelle approche et une nouvelle attitude à l'égard de la recherche agricole à Cuba, qu'on appelle la phytosélection participative. Selon cette approche, les chercheurs travaillent directement avec les agriculteurs et la majorité des essais sont effectués sur le terrain. Les agriculteurs ne jouent plus un rôle auxiliaire dans la recherche; ce sont de véritables partenaires. De fait, il arrive fréquemment que les agriculteurs prennent les devants et, parfois, ils combinent les semences qu'ils ont eux-mêmes sélectionnées avec le matériel fourni par les sélectionneurs.

Les obtentions végétales des agriculteurs étant adaptées aux conditions locales, les résultats sont souvent plus probants. Et lorsque cela se produit, les paysans se mettent à multiplier et à distribuer les semences. À Cuba, la phytosélection participative a été adoptée par la force des choses, mais il se pourrait bien qu'elle dicte l'avenir des autres pays de la région.

Cuba vit incontestablement une situation particulière, mais il est fort possible qu'un effondrement semblable du secteur industriel agricole se produise avant longtemps ailleurs dans la région, et dans le monde. Dans bien des pays, les pratiques culturales actuelles reposent largement sur le recours à des technologies et des fertilisants chimiques coûteux, outre diverses subventions publiques; à longue échéance, ces pratiques ne sont pas durables. L'expérience cubaine aura vraisemblablement une incidence sur d'autres pays à l'avenir.

Réagir à la crise

Cuba traverse une grave crise économique. La rapide croissance du tourisme apporte au pays des devises étrangères dont elle a grand besoin, mais c'est loin d'être suffisant. L'agriculture demeure le pivot de l'économie de l'île et elle a subi les contrecoups de la conjoncture économique. Par nécessité, la production agricole s'éloigne d'un modèle industrialisé, axé sur l'exportation, fondé sur les monocultures, tributaire de la technologie et qui exige des facteurs de production coûteux comme les engrais et les pesticides. Cherchant des solutions de rechange, les agriculteurs adoptent des systèmes d'exploitation plus diversifiés, qui exigent moins de facteurs de production et sont centrés sur les marchés locaux.

Entre autres résultats, la crise a occasionné la rapide détérioration du système classique, centralisé, sur lequel reposaient la production, l'amélioration et la distribution des semences; résultat qui pourrait avoir de sérieuses conséquences à long terme. Il fallait donc trouver de nouveaux moyens pour préserver et améliorer la diversité agricole afin de protéger la sécurité alimentaire du pays.

En 2000, un groupe pluridisciplinaire de chercheurs enthousiastes de l'Instituto Nacional de Ciencias Agrícolas (INCA) a décidé de relever un défi : participer à l'innovation agricole de Cuba. Ils ont entrepris un projet visant à améliorer la qualité et le rendement du maïs et du haricot grâce aux efforts conjugués de tous les intervenants pour accroître la diversité des variétés et renforcer les organisations locales d'agriculteurs Le projet a déjà amélioré considérablement la sécurité alimentaire des participants.

Mieux comprendre le savoir local

Ce projet novateur a pour objet de renforcer la biodiversité agricole à Cuba pour mettre à la disposition des agriculteurs, des établissements de recherche agricole et des consommateurs une gamme d'obtentions végétales plus variée et de meilleure qualité. L'équipe de l'INCA a arrêté plusieurs objectifs précis en ce sens. D'abord, arriver à mieux saisir les connaissances qu'ont les agriculteurs locaux de la gestion et de la circulation des semences de maïs et de haricots. Ensuite, élaborer une méthode de sélection des variétés de maïs et de haricots en collaboration avec les agriculteurs. Enfin, diffuser les résultats obtenus par les agriculteurs en matière de sélection, de production et de distribution de semences améliorées de maïs et de haricots.

Les chercheurs avaient aussi un but secondaire quoique tout aussi important : améliorer la capacité de recherche des divers organismes intéressés : notamment l'INCA, les groupes d'expérimentation agricole récemment formés (désignés par l'acronyme espagnol GIC), les semenciers et le personnel universitaire.

L'élément clé du projet, toutefois, est la participation des agriculteurs rendue possible grâce au concours des GIC. L'équipe du projet estimait également que le renforcement des regroupements d'agriculteurs accroîtrait leur capacité d'expérimentation et d'innovation, et raffermirait leur position lorsqu'ils adressent une demande au secteur officiel de la recherche agricole.

Les chercheurs ont eu recours aux foires des semences pour faire connaître aux agriculteurs de nouvelles variétés ou des souches moins répandues. Ces foires, organisées par des sélectionneurs, ont eu lieu au centre de recherche de l'INCA. Au début, les agriculteurs se méfiaient de cette nouvelle approche, mais plusieurs s'y sont rendus par curiosité. Ce qu'ils y ont vu a rapidement eu raison de leurs réserves. Les chercheurs avaient réussi à recueillir des matériels génétiques pour 92 variétés de maïs et 63 variétés de haricots, y compris des variétés commerciales et locales, outre de nouvelles souches fort prometteuses. Les agriculteurs ont été favorablement impressionnés.

« L'exposition illustrait bien la grande diversité de ces cultures vivrières », souligne le directeur du projet, Humberto Ríos. « Les agriculteurs ont pu choisir les matériels qu'ils voulaient pour faire des essais dans leurs champs, dans les conditions locales. Nous avons ainsi été à même de constater qu'ils ont la capacité d'évaluer les diverses options qui s'offrent à eux et de faire un choix parmi un très grand nombre d'options, et que cette aptitude n'est pas l'apanage des sélectionneurs. »

Des relations plus étroites

Les foires se sont avérées si populaires que des agriculteurs ont décidé d'organiser des expositions semblables dans leur collectivité. Ces événements donnent aux agriculteurs, aux sélectionneurs et aux vulgarisateurs l'occasion de se côtoyer, d'évaluer les variétés végétales et de sélectionner celles qui leur paraissent les meilleures. Le matériel est ensuite distribué aux agriculteurs pour qu'ils fassent des essais in situ.

Les agriculteurs affirment qu'en plus de leur faire connaître de nouvelles semences de maïs et de haricots, dont certaines sont plus résistantes aux maladies, les foires leur donnent l'occasion d'en apprendre davantage sur la manipulation et la conservation des semences. En favorisant l'établissement de relations plus étroites entre les agriculteurs et les chercheurs du secteur officiel, les foires des semences permettent de renforcer la capacité d'expérimentation des agriculteurs. Enfin, dernier aspect mais non le moindre, ces foires sont devenues des événements socioculturels qui rapprochent les gens, jeunes et vieux, et leur donne l'occasion de partager leurs connaissances et leurs expériences.

Pour en savoir davantage sur les semences sélectionnées par les agriculteurs, l'équipe du projet organise régulièrement des journées agricoles éducatives et interrogent les agriculteurs, hommes et femmes, sur leurs préférences. L'information recueillie lors de ces journées sur le terrain est d'une importance cruciale car elle permet aux sélectionneurs d'identifier les plantes-mères disponibles et de déterminer les critères de sélection.

Découverte intéressante : les résultats révèlent que les femmes et les hommes sélectionnent des semences différentes. La préférence des hommes va au rendement, à la résistance aux maladies et à la grosseur de la cosse. Pour leur part, les agricultrices sélectionnent les semences pour leur rendement, les propriétés culinaires des variétés végétales et les caractéristiques esthétiques de la plante (la couleur, la forme ou l'éclat, par exemple).

L'évolution des attitudes

Ces interviews révèlent aussi que les attitudes des agriculteurs à l'égard de la sélection végétale évoluent. Comme le dit l'un d'eux : « Nous ne devrions rejeter aucune variété, mais plutôt les libérer, leur donner la possibilité de pousser dans de nouveaux champs pour qu'elles puissent trouver l'environnement qui leur convient le mieux. »

Un autre ajoute : « Ce qui est bon ou utile pour moi ne l'est pas nécessairement pour d'autres agriculteurs. J'ai l'intention de faire l'essai de trois variétés et de donner le reste à mes voisins. »

C'est exactement le genre de réactions auxquelles Ríos s'attendait. En élargissant le patrimoine génétique grâce aux foires des semences et en évaluant de « nouveaux » ensembles de variétés à l'échelle locale, on tire le meilleur parti possible des interactions entre le génotype et l'environnement. Ces interactions sont déterminées par des facteurs comme le type pédologique local, les conditions climatiques, la situation géographique de l'exploitation agricole et les pratiques culturales.

À ce jour, le projet a été un succès tant pour ce qui est de l'élargissement du patrimoine génétique que de l'amélioration de la qualité des variétés. Cette évaluation se fonde sur les critères définis par les sélectionneurs et les agriculteurs, comparativement aux variétés que les agriculteurs utilisaient auparavant. Ríos signale que, dans le district de La Palma, par exemple, les agriculteurs se servent en moyenne de six ou sept variétés, soit deux fois plus qu'avant le projet. D'après les agriculteurs, 50 % des nouvelles variétés sont supérieures à celles qu'ils avaient l'habitude d'utiliser. Dans des coopératives de La Havane, le nombre moyen de variétés utilisées s'élève à 14, alors qu'on en utilisait seulement deux ou trois auparavant, et 86 % des nouvelles variétés sont considérées comme étant supérieures.

Une variété plus sucrée que l'hybride

C'est avec fierté que Ríos parle d'un agriculteur-expérimentateur dans une coopérative de Gilberto León qui a mis au point une nouvelle variété de maïs très prometteuse, qu'il a dénommée Felo. « Cette variété a été améliorée à partir de 15 souches choisies par des confrères de la coopérative agricole pendant une foire sur la diversité du maïs et ramenée à la coopérative », explique-t-il. « Elle résiste aux attaques de deux maladies dominantes et donne des rendements supérieurs de 30 %, en moyenne, à ceux qu'on obtenait avec la variété hybride utilisée précédemment. »

« Mais ce n'est pas tout », poursuit-il. « Felo exige aussi 30 % moins d'engrais et 50 % moins d'eau. Et cette variété de maïs a aussi meilleur goût -- elle est plus sucrée que l'hybride », souligne Ríos avec enthousiasme.

La surface ensemencée de maïs Felo s'est rapidement étendue et les membres de la coopérative ont l'intention de produire des semences de cette variété pour les vendre. Le succès de Felo a été un facteur déterminant dans la reconnaissance, par d'autres agriculteurs, des sélectionneurs et des fonctionnaires, du fait que l'amélioration des variétés végétale est aussi du ressort des agriculteurs et que leur intervention peut être bénéfique.

« Désormais, les agriculteurs prennent des décisions au sujet de la gestion de l'agrobiodiversité », fait valoir Ríos. « Depuis lors, la diversité génétique conservée par les agriculteurs participant au projet s'est considérablement accrue. Les agriculteurs qui font partie des GIC et ont participé directement au projet ont commencé à inciter d'autres agriculteurs et intervenants locaux à se joindre à eux. »

Un résultat inattendu

Humberto Ríos admet volontiers que les chercheurs ont beaucoup appris de ce projet. « Ils en ont tiré, notamment, une grande leçon : le fait de favoriser la participation des agriculteurs au processus de prise de décisions et de leur donner accès à la biodiversité génétique a transformé l'attitude des paysans », poursuit-il. « Ils exposent une foule de nouvelles idées et de solutions pour faire avancer le développement local. C'est là un résultat inattendu. »

Comme à Cuba on ne connaissait pas d'approches participatives de ce genre, les chercheurs du projet ont servi de personnes-ressources à d'autres chercheurs intéressés par ce type de démarches. L'équipe s'est aussi penchée sur l'analyse génétique en collaboration avec les biotechnologues de l'Institut national de sciences agronomiques de Cuba.

Le défi qu'il faut relever à présent, affirme Ríos, consiste à intégrer la participation des agriculteurs au système national de production des semences « en tant que composant organique » et à faire en sorte que la phytosélection participative devienne une solution de remplacement durable et rentable pour Cuba. Si l'on en juge par la nouvelle attitude et la compréhension approfondie des agriculteurs, il y a de bonnes chances que cela réussisse.

« J'aime bien cette variété parce qu'elle lutte pour survivre », confie un agriculteur lors d'une journée agricole éducative. « Pour moi », ajoute-t-il en exposant brièvement sa propre conception de la phytosélection, « les variétés végétales sont comme les gens. Nous ne sommes pas tous les mêmes : certains d'entre nous aiment travailler dur, d'autres ne s'intéressent pas beaucoup au rendement et il y en a d'autres qui ne réussissent pas tellement. Mais il y a toujours quelque chose à apprendre, même de ceux qui ont un piètre rendement. »

Cette étude de cas fait partie d'une série de six articles sur la phytoélection participative rédigés par Ronnie Vernooy, spécialiste de programme principal au CRDI, et Bob Stanley, rédacteur scientifique.

Ouvrages de références

Pour de plus amples renseignements sur l'agrobiodiversité en général, voir le site de l'Institut international des ressources phytogénétiques ou la publication de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, The state of the world's plant genetic resources for food and agriculture (FAO, 1998).

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