ÉTUDE DE CAS — Chine : Lier agriculteurs et chercheurs en Chine

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Division des communications, CRDI

L'élément clé : le renforcement des systèmes locaux d'amélioration des semences

Trop souvent, les agriculteurs et les chercheurs travaillent dans des mondes différents. Les chercheurs produisent des variétés hybrides exotiques en laboratoire qui ne réussissent que parce qu'elles vivent dans des conditions idéales et dont le rendement maximal exige une quantité précise d'eau, d'engrais et de pesticides. Pareilles conditions n'existent pas dans les exploitations agricoles, si bien que les agriculteurs n'obtiennent que des résultats médiocres avec les semences sophistiquées que leur offre le système officiel de la recherche. En Chine, un groupe de chercheurs et d'agents de vulgarisation a entrepris de jeter un pont entre les chercheurs et les paysans pauvres.

C'est jour de marché à GuzHai et il y a de l'effervescence dans l'air parce que la foire est venue jusqu'à la ville. Ce n'est pas une foire ordinaire; c'est une foire sur l'agrobiodiversité, la première de ce genre qu'on ait jamais vue dans la province de Guangxi -- ni, du reste, dans quelque autre région de la Chine.

Plusieurs centaines de paysans locaux sont rassemblés dans la partie de la rue principale où la foire s'est installée pour examiner la diversité des variétés végétales et des semences exposées. Nombreux sont ceux qui se sont joints aux agriculteurs -- des représentants municipaux, des marchands, des enfants curieux, d'importants visiteurs de Beijing; même une équipe de la télévision locale a été dépêchée sur les lieux pour filmer l'événement. La diversité qu'ils ont sous les yeux vaut le déplacement : 38 plantes cultivées et 107 variétés. Certaines sont rares et typiques de la région comme le maïs noir glutineux et le lys rouge. Sont aussi exposées 31 variétés de maïs, 17 variétés de haricots, 16 variétés de légumes, 14 variétés de céréales et huit plantes racines. On trouve également des herbes, des épices et des plantes médicinales -- presque tous sont des cultivars traditionnels.

Cette profusion de plantes potagères est étalée sur des stands comme dans les marchés habituels et sur chaque stand, des cartons soigneusement imprimés donnent des détails sur le type et l'origine des produits exposés. Des agriculteurs fiers de leur production, des chercheurs et des agents de vulgarisation gardent les stands, heureux de pouvoir parler de leurs produits à tous ceux que cela intéresse -- et ils sont nombreux.

Les visiteurs sont impressionnés. « Je ne savais pas qu'on pouvait cultiver autant de variétés dans la région », dit l'un d'eux. Une vieille agricultrice examine le maïs exposé et hoche la tête, émerveillée. « Je n'avais pas revu ces semences depuis les années 1960 », affirme-t-elle. « Il y a ici sept variétés de maïs que je ne n'avais jamais vues », renchérit sa compagne.

Tout au long de la journée, les participants -- agriculteurs, chercheurs et fonctionnaires -- partagent leurs points de vue, leurs idées, leurs expériences et, bien entendu, ils échangent des semences. Au cours de l'après-midi, un comité qui a évalué toutes les variétés présentées à la foire accorde des prix aux stands les plus spectaculaires. Plus de 2 000 personnes assistent à la première foire sur l'agrobiodiversité de Guangxi : succès complet ! Et ce ne sera pas là un événement isolé.

L'occasion d'échanger

La foire est le point culminant d'une année consacrée entièrement à la planification et à la préparation de l'événement par des agriculteurs locaux et une équipe de chercheurs qui travaille dans la province de Guangxi depuis 1999 afin d'améliorer les moyens de subsistance des paysans pauvres en faisant appel aux techniques de la phytosélection participative. C'est l'occasion de constater de visu les résultats d'un projet, qui a amorcé sa deuxième phase, conjointement mené par le Centre for Chinese Agricultural Policy (CCAP) et le Guangxi Maize Research Institute (GMRI). Ce projet, qui s'inspire d'une étude réalisée dans les années 1990 par le Centre international d'amélioration du maïs et du blé (CIMMYT), est financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada et la Fondation Ford.

Comme l'indique Yiching Song, directrice du projet qui a aussi mené l'étude du CIMMYT, La foire avait pour objectif premier de rassembler les agriculteurs, les phytogénéticiens, les agents de vulgarisation, les marchands de semences et les décideurs pour leur montrer la diversité des ressources génétiques, les connaissances et les moyens de consolider la gestion des ressources ainsi que la sélection végétale et les approvisionnements en semences.

Yiching Song souligne également que la foire a été une occasion d'échanger semences et connaissances et aussi d'explorer la demande, sur le marché, de variétés améliorées par la phytosélection participative. Enfin, dernier aspect mais non le moindre, poursuit-elle, le succès de cette foire a donné aux agriculteurs la confiance nécessaire pour continuer à renforcer les systèmes locaux d'amélioration des semences.

Les aliments de base des défavorisés

Bien que la foire ait présenté une vaste gamme de plantes cultivées, le projet est surtout centré sur l'amélioration du maïs. Les hautes terres de la province de Guangxi sont éloignées et, dans le meilleur des cas, l'agriculture y est difficile. Pourtant, c'est une des régions du monde où les premiers champs de maïs ont été plantés. Les agriculteurs y cultivent le maïs dont ils sont tributaires depuis d'innombrables générations. Ils conservent la diversité des ressources génétiques et des variétés de semences de maïs beaucoup plus nombreuses que ce qui se fait ailleurs au pays. Aujourd'hui, ces hautes terres recèlent un trésor de diversité génétique, essentiel à l'avenir de la culture du maïs en Chine.

Le maïs est devenu la culture fourragère la plus importante de Chine et la troisième culture vivrière du pays. C'est aussi le principal aliment de consommation courante des populations rurales défavorisées de cette région où l'on estime que 30 millions de personnes vivent avec le minimum vital ou sous le seuil de la pauvreté.

La culture de variétés hybrides de maïs se fait aujourd'hui dans environ 80 % des zones de production de cette céréale en Chine, en particulier dans les plaines septentrionales, région de culture uniforme et à haut rendement. L'instauration d'une économie de marché a donné naissance à un système de production et d'approvisionnement de semences de plus en plus axé sur les profits. L'amélioration des variétés hybrides et la production de semences hybrides attirent plus que jamais l'attention et les investissements. En revanche, une étude effectuée dans la province de Guangxi révèle que plus de 80 % des approvisionnements en semences proviennent des systèmes de production des agriculteurs, si bien que la conservation de la diversité qui en découle sert les intérêts de tous les cultivateurs et leur assure un gagne-pain durable.

Le patrimoine génétique du maïs amélioré en Chine a considérablement diminué au cours des dix dernières années. Bien que la collection nationale de germoplasme de maïs contienne environ 16 000 entrées, seules cinq grandes variétés hybrides de maïs couvrent 53 % de l'ensemble des zones de culture du maïs du pays.

Dans la province de Guangxi, la collection de germoplasme de maïs regroupe environ 2 700 entrées; de ce nombre, plus de 1 700 sont des cultivars traditionnels venant de cette région. Toutefois, seuls trois principaux produits de croisement sont utilisés et les 14 hybrides qui ont été produits au cours des vingt dernières années sont, à divers degrés, de la même lignée consanguine. Entre-temps, dans plusieurs provinces, les cultivars traditionnels qu'on trouve dans les champs des agriculteurs se dégradent et disparaissent.

La féminisation de l'agriculture

Certes, la croissance économique en Chine est impressionnante, mais la pauvreté persiste dans bien des régions rurales, notamment dans la province de Guangxi, et touche en particulier les femmes. Yiching Song, qui a vécu avec les gens de la région, comprend les problèmes des femmes pauvres. « La féminisation de l'agriculture est un phénomène de plus en plus répandu depuis la migration masculine », affirme-t-elle. « Comme les hommes partent chercher du travail ailleurs, les femmes jouent un rôle prédominant dans la production alimentaire et se chargent des activités post-culturales, de la sélection et de l'entreposage des semences et de la transformation des aliments. »

Dans son étude sur l'incidence du germoplasme de maïs fourni par le CIMMYT sur les paysans pauvres de la région, Yiching Song s'est penchée en particulier sur le développement technologique et les modes de diffusion adoptés par le système institutionnel et les collectivités. « L'importance du rôle des femmes n'est pas reconnue, et leurs besoins, intérêts et compétences sont presque totalement laissés pour compte dans les processus de conception, d'élaboration et de diffusion », souligne-t-elle. Entre autres constatations, l'étude indique qu'il est urgent d'établir un rapport de collaboration et de complémentarité entre les institutions et les collectivités, au lieu de laisser libre cours à la situation actuelle de fonctionnement distinct et de conflit. C'est dans ce cadre que s'inscrit le projet CCAP-GMRI.

« La décentralisation des secteurs officiels et la participation des agriculteurs et agricultrices à la conception et la mise en œuvre des projets est une mesure essentielle pour inciter les deux systèmes à collaborer », insiste Yiching Song. « Il importe que le secteur informel soit mieux informé de la complexité de la biotechnologie et que, de son côté, le secteur officiel puisse mieux saisir la complexité des systèmes de production et du gagne-pain des agriculteurs pauvres. »

Rejoindre les principaux décideurs

Cinq groupes d'agricultrices, six villages, six centres de vulgarisation agricole, deux centres de sélection du secteur institutionnel et le CCAP ont participé directement à la conception et à la mise en œuvre du projet. Au cours de la deuxième étape, qui vient de débuter, le projet tentera de lier plus étroitement la recherche-action communautaire et les processus de prise de décisions, en mettant tout en œuvre pour solliciter la participation directe des principaux décideurs chargés de l'élaboration des politiques sur le maïs, à l'échelle provinciale et nationale.

À des fins de comparaison, les essais sur le terrain ont été dirigés soit par les chercheurs, soit par les agriculteurs, selon l'objectif visé par la recherche. Plus de 40 variétés ont été choisies comme cibles pour les essais de phytosélection participative et de sélection participative de variétés à la station du GMRI et dans cinq villages. Trois des variétés retenues par les agriculteurs ont reçu l'approbation officielle et sont utilisées dans les villages où les essais ont eu lieu. En outre, cinq variétés exotiques fournies par le CIMMYT ont été adaptées aux conditions locales et cinq cultivars traditionnels provenant des villages à l'étude ont été améliorés grâce aux efforts communs des agriculteurs et des sélectionneurs. Une variété améliorée, sélectionnée par des agricultrices, a été testée et homologuée par l'institution de sélection du secteur officiel; depuis, elle est utilisée dans toute la région du projet.

Le projet comporte aussi d'autres avantages. Les essais sur le terrain se sont révélés un moyen efficace de renforcer l'interaction, les communications et la collaboration parmi les intervenants. Ils ont aussi permis de consolider la capacité organisationnelle et décisionnelle des agriculteurs locaux. Qui plus est, il s'est produit parmi les phytogénéticiens du secteur structuré un remarquable changement d'attitude, si bien que les institutions de sélection tiennent compte dorénavant des besoins et des intérêts des agriculteurs dans leurs programmes d'amélioration et leurs priorités de recherche. D'autre part, les décideurs provinciaux et nationaux sont de plus en plus nombreux à reconnaître les efforts et le savoir des agriculteurs en ce qui a trait à la gestion de la biodiversité génétique.

Yiching Song est particulièrement heureuse du rôle que les femmes ont joué dans ce projet, tant à titre d'agricultrices que d'agentes de vulgarisation. « Dès le départ, elles se sont montrées très enthousiastes et ont été des participantes actives tout au long du processus. Certains hommes ont d'abord été étonnés de la participation des femmes, mais ils les ont vite acceptées », déclare-t-elle. « Le projet a investi tous les agriculteurs d'un nouveau pouvoir, pas seulement les femmes. Il a renforcé le système local et influé sur la politique. »

L'intégration de la phytosélection participative

Le succès de ce projet a incité le GMRI à combiner la conservation des banques de gènes et la conservation in situ des cultivars traditionnels. De son côté, l'Institut phytotechnique de Chine ajoutera à son programme national d'élargissement du patrimoine génétique les travaux effectués à Guangxi en matière de conservation de germoplasme. Le CCAP a joué un rôle de premier plan en diffusant les résultats du projet à l'échelle nationale, accroissant ainsi ses répercussions et son influence. Le projet a été présenté et a fait l'objet de discussions lors d'un colloque national sur la planification des politiques coordonné par le CCAP
et le CIMMYT, à Beijing, en mars 2002. Cette importante conférence a réuni pour la première fois 40 éminents décideurs nationaux du secteur de l'agriculture et des chercheurs intéressés à l'amélioration du maïs, leur donnant l'occasion de discuter de l'adoption de l'approche participative comme solution de rechange et méthode complémentaire dans l'amélioration des cultures et la gestion de l'agrobiodiversité.

S'agissant de la portée de cette conférence, Yiching Song commente : « Jusqu'ici, ce projet nous a appris beaucoup, et nous avons su démontrer qu'un réseau local peut constituer de solides assises pour la mise en application rentable et durable de la phytosélection participative. Toutefois, nous savons aussi maintenant que la participation des décideurs et des institutions est d'une importance capitale si l'on veut que cette approche fasse partie du courant dominant. »

Cette étude de cas fait partie d'une série de six articles sur la phytosélection participative rédigés par Ronnie Vernooy, spécialiste de programme principal au CRDI, et Bob Stanley, rédacteur scientifique.

Ouvrages de références

Pour de plus amples renseignements sur l'agrobiodiversité en général, voir le site de l'Institut international des ressources phytogénétiques, ou la publication de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, The state of the world's plant genetic resources for food and agriculture (FAO, 1998).

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