ÉTUDE DE CAS — Amérique latine : Un point de départ pour le développement rural en Amérique latine

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Ronnie Vernooy et Bob Stanley

« Désormais, nous voyons vraiment les choses -- notre esprit s'est éveillé. »

Partout en Amérique latine, les paysans pauvres ont trouvé un nouveau moyen d'accroître la productivité et d'améliorer leurs moyens de subsistance -- ils forment des comités. Ces comités locaux de recherche agricole (Comité de Investigación Agrícola Local ou CIAL, pour reprendre l'acronyme espagnol) sont à la fois des centres d'apprentissage, des associations communautaires et des groupes de recherche expérimentale. Avec le temps, ils sont devenus une plaque tournante où se font l'évaluation, l'adaptation et la diffusion des nouvelles technologies. Ces comités constituent aussi le point de départ de projets de développement rural comme la formation de groupes de crédit et de commercialisation. Ils offrent la promesse d'une vie meilleure aux agriculteurs de montagne de toute la région. Mais le succès n'est pas toujours dépourvu d'inconvénients.

Au Honduras, vivait un fermier qui était un membre exemplaire du CIAL. Il était le principal porte-parole du comité; on faisait souvent appel à lui pour expliquer le mode de fonctionnement aux profanes, discuter avec eux des essais effectués et les aider à former de nouveaux CIAL. Cet agriculteur a joué un rôle de premier plan dans la création d'un comité du bassin hydrographique et dans l'organisation des réunions annuelles nationales de son comité local. Les villageois l'appelaient « el doctor » à cause de sa capacité à diagnostiquer et à analyser les problèmes d'agriculture. Un jour, il a soudainement cessé tout travail avec le groupe d'expérimentation, sans explication.

Les chercheurs chargés de suivre l'évolution du CIAL en ont été stupéfaits. Leur « collaborateur vedette » les a laissés tomber, sans dire un mot. Pis, il avait récolté tout son maïs, qui encerclait le site de réplication. Que s'était-il passé ? Les chercheurs avaient simplement oublié que « el doctor » était un paysan pauvre qui avait une famille à nourrir. L'expérience menée par le CIAL était sur le point d'aboutir : la récolte de maïs devait être récoltée puis soigneusement pesée et examinée dans le cadre de l'expérience. Pressé par son voisin à planter une parcelle de tomates qui allait subvenir à l'alimentation de sa famille, « el doctor » avait simplement récolté à la hâte son propre maïs avant d'aller aider son voisin à planter des tomates.

Cette anecdote illustre bien les difficultés de ce genre de projet et la nécessité de faire preuve d'une très grande sensibilité lorsqu'on veut solliciter la participation active des agriculteurs défavorisés à une recherche agricole participative. Néanmoins, malgré de petits ennuis comme celui-ci, le programme des CIAL a été, et continue d'être, une expérience très réussie de recherche-action portant, entre autres, sur la phytosélection participative.

Lancé dans les années 1990 par le Centre international d'agriculture tropicale (CIAT), le programme des CIAL a rapidement pris de l'ampleur. Aujourd'hui, il existe environ 250 comités dans huit pays de l'Amérique centrale et de l'Amérique latine. Ils regroupent des milliers d'hommes et de femmes des collectivités installées dans les hautes terres de la région et obtiennent des résultats qui étonnent les scientifiques des organismes de recherche traditionnels. Outre ce projet au Honduras, le CRDI appuie des comités locaux de recherche agricole, directement et indirectement, en Colombie, en Équateur et au Nicaragua.

Le mode de fonctionnement des CIAL

Les CIAL rassemblent les agriculteurs et les chercheurs en un processus d'expérimentation et d'apprentissage conjoint. La majorité des CIAL accordent une attention prioritaire à l'évaluation des variétés locales améliorées et à l'essai de nouvelles obtentions végétales pouvant être adaptées aux conditions locales. Bon nombre des nouvelles variétés testées par un comité local de recherche agricole proviennent de la collectivité. D'autres sont fournies par le secteur officiel de la recherche. Parfois, les variétés éprouvées sont produites par les deux systèmes. Les comités s'intéressent également à la lutte contre les parasites et les maladies ainsi qu'à la gestion des sols, de l'eau et des nutriments. Les cultures vivrières de base -- haricots, maïs, pommes de terre et manioc -- représentent plus de 80 % des recherches en milieu réel.

Les membres de la collectivité choisissent le thème de la recherche qui sera menée par le comité local lors d'une réunion publique, et ils fondent leur décision sur des critères comme les possibilités de succès, le nombre et les groupes de bénéficiaires, et les coûts probables de la recherche. Vient ensuite l'étape de la planification où le CIAL et le reste de la collectivité déterminent les objectifs de l'expérimentation, les traitements et les mesures de contrôle, les matériels et les méthodes qui seront utilisés, les facteurs de production requis, les données à recueillir et les critères d'évaluation des résultats.

En règle générale, l'expérimentation est faite par des membres de la collectivité, puis à l'issue de l'expérimentation le comité local rencontre le facilitateur (par exemple, un agronome associé à une ONG locale) avec qui il évalue les données recueillies. Lors de l'analyse des résultats, les membres du CIAL demandent aux intervenants de préciser ce qu'ils ont appris de l'expérience. Cette étape revêt une importance cruciale surtout lorsque l'essai de nouvelles variétés échoue ou que l'expérimentation donne des résultats inattendus.

Enfin, à l'occasion d'une des réunions publiques régulières de la collectivité, le CIAL fait le point sur les activités, les résultats et les dépenses engagées dans le cadre de ses travaux et sollicite la réaction des membres de l'assemblée. Le comité local peut également faire des recommandations fondées sur les résultats de ses travaux, mais c'est la collectivité qui décide s'il doit poursuivre l'expérience, aborder un nouveau thème ou cesser ses activités.

L'expérience du Honduras

Au Honduras, le principe des CIAL a été instauré dans le cadre du projet de recherche participative en Amérique centrale (Investigación Participativa en Centroamérica --IPCA), lancé par le CIAT avec l'appui du CRDI et coordonné par l'Université de Guelph, au Canada. D'entrée de jeu, l'équipe de l'IPCA a pris conscience de l'importance d'inciter les agriculteurs à prendre part, dès le début, à une expérience qui a toutes les chances de réussir, craignant que s'ils ne rencontraient que des échecs, les agriculteurs perdraient confiance dans leur capacité, et dans celle des agronomes, de trouver des solutions de rechange.

Ils n'avaient pas à s'inquiéter. Peu de temps après le lancement du projet, les agronomes soulignaient qu'il n'était « pas rare » de constater que les variétés sélectionnées par les agriculteurs étaient supérieures au germoplasme amélioré fourni par le secteur officiel de la recherche. Les agriculteurs ont beaucoup appris des expériences concrètes menées par les CIAL, qui sont devenus, comme le dit un des membres du comité, « de petites écoles d'apprentissage ».

Le même membre du CIAL poursuit ainsi : « Au CIAL, nous avons appris à semer le maïs, à accorder la priorité autant aux variétés améliorées qu'aux variétés locales parce qu'il peut y avoir de bonnes variétés parmi les cultivars traditionnels. Nous avons appris à sélectionner et à entreposer les semences, à identifier les caractéristiques, à utiliser du fumier de poulet, à enlever les mauvaises herbes et à les laisser entre les rangs pour freiner l'érosion. »

Leur participation au CIAL a appris aux agriculteurs à se montrer curieux de tout et à évaluer différentes options pour résoudre leurs problèmes. Au Honduras, par exemple, les agriculteurs désignent toutes les maladies qui s'attaquent aux haricots et toutes les infestations de ravageurs par le terme hielo (littéralement : glace) sans tenter de distinguer les causes et les symptômes. Mais les membres du CIAL savent désormais différencier les maladies des haricots et les symptômes des dommages causés par les ravageurs, et ils apprennent à avoir recours à des mesures préventives.

Un agriculteur décrit éloquemment sa perception de ce changement : « En ce qui a trait à l'agriculture, nous étions presque aveugles. Désormais, nous voyons vraiment les choses -- notre esprit s'est éveillé. Nous en avons appris beaucoup sur l'agriculture et sur le processus de gestion de la recherche. Cela vaut la peine de faire des efforts et de travailler en se fondant sur un processus comme celui-là. La recherche m'a aidé. Aujourd'hui, le travaille de manière ordonnée. Je planifie, j'évalue les coûts, je pose un diagnostic et je me dis : "Cette fois-ci, je plante du maïs et non des haricots". Auparavant, je ne m'occupais pas de la rotation des cultures. Mais j'ai l'esprit un peu plus clair ces jours-ci, grâce aux livres du CIAL. » (Ces livres sont les manuels de formation fournis par l'IPCA.)

En 1998, l'IPCA a grandement aidé à la création d'une fédération de CIAL au Honduras. Cette fédération, appelée ASOCIAL, comprend quatre sections régionales appuyées par un comité de techniciens provenant d'organismes locaux. Chaque section appuie des mini-projets grâce à de petits prêts-projets accordés aux CIAL et qui sont remboursés, avec intérêts, à la fin du projet. L'ASOCIAL organise aussi une réunion annuelle des CIAL, l'encuentro, où les agriculteurs peuvent partager les résultats de leurs recherches.

L'expérience du Nicaragua

En 1997, une équipe de chercheurs du CIAT, en collaboration avec le personnel du programme local de Campesino a Campesino (un ONG), a fait connaître le CIAL à quatre collectivités de la région montagneuse de Matagalpa, dans le cadre d'un vaste projet de recherche sur la gestion des ressources naturelles financé par le CRDI et la Direction du développement et de la coopération (DDC, Suisse).

La participation des femmes à ces CIAL était une question névralgique, si bien qu'un comité formé exclusivement de femmes a été créé. Noemi Espinoza, chercheuse au CIAT, explique que les femmes se sont montrées très enthousiastes à l'idée de prendre part à ces comités, mais que leur collaboration n'était pas toujours vue d'un bon œil par les hommes. « Les femmes estiment qu'en faisant partie d'un CIAL elles peuvent montrer de quoi elles sont capables et qu'ainsi, elles sont en mesure de contribuer à résoudre les problèmes auxquels fait face leur collectivité. Le CIAL leur offre la possibilité de mieux connaître les autres membres de la collectivité et de s'intégrer dans d'autres réseaux sociaux auxquels elles n'auraient pas accès si elles restaient enfermées dans la routine des tâches ménagères qui leur incombent. »

« Toutefois, certaines femmes s'inquiètent de la réaction de leurs conjoints et se demandent s'ils accepteront ou non l'idée qu'elles fassent partie d'un CIAL », ajoute Espinoza. De fait, certains hommes se sont opposés à la participation des femmes. « Ils croient que le travail d'organisation revient à l'homme et que les femmes n'ont pas le temps de prendre part aux activités de ces comités ou de s'organiser. Mais, les hommes ne sont pas tous aussi négatifs. Certains voient dans la participation féminine une occasion de renforcer les capacités des femmes. »

Les collectivités ont estimé que, dans l'ensemble, les résultats de la première année étaient positifs et, l'année suivante, les membres des quatre comités locaux, en collaboration avec l'équipe du CIAT, ont organisé une réunion de tous les habitants du bassin hydrographique afin d'échanger les connaissances acquises, de planifier les futures activités et de déterminer les besoins en matière de formation et d'aide technique. Plusieurs agriculteurs de collectivités voisines ont assisté à la réunion et, par la suite, certains d'entre eux ont pris part au second stage pratique organisé par le CIAL, à l'échelle nationale. Quatre nouveaux comités locaux ont été créés et deux des agriculteurs (un homme et une femme), qui avaient suivi le cours, sont devenus para-técnicos, ou para-techniciens. Ils ont tous deux prêté main-forte aux CIAL, déjà établis ou de création récente et, en 1999, ils ont contribué à la formation de deux autres comités locaux de recherche agricole.

Créer des liens

Certes, le processus des CIAL n'est pas parfait. La majorité des comités connaissent une évolution en dents de scie en raison du renouvellement de l'effectif, de l'engagement des gens dans des projets plus gratifiants dans l'immédiat et de l'inégalité du soutien technique.

À Matagalpa, plusieurs comités ont poussé plus loin l'expérience pour se pencher sur de nouveaux aspects des problèmes qui se posent à la collectivité tels que la fertilité du sol. Des agriculteurs, dont un bon nombre de femmes, ont ainsi pris la direction des opérations et, le cas échéant, des CIAL établissent entre eux des relations étroites afin d'échanger des idées et de se faire part des résultats obtenus au sein du bassin hydrographique et au-delà -- à l'occasion des réunions annuelles des CIAL au Honduras, par exemple. Ils tissent aussi des liens avec le secteur officiel, notamment avec les organismes de recherche et les organisations à vocation technologique.

Cette étude de cas fait partie d'une série de six articles sur la phytosélection participative rédigés par Ronnie Vernooy, spécialiste de programme principal au CRDI, et Bob Stanley, rédacteur scientifique.

Ouvrages de références 

Pour de plus amples renseignements sur l'agrobiodiversité en général, voir le site de l'Institut international des ressources phytogénétiques, www.ipgri.cgiar.org, ou la publication de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, The state of the world's plant genetic resources for food and agriculture (FAO, 1998).

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