Entretien avec l’économiste Albert Berry

Tim Brown

Selon ce qu’a révélé en 2002 une enquête très médiatisée de la maison de sondage Latinobarómetro, 40 % des Latino-Américains estiment que la situation sur le plan de l’emploi représente le problème le plus grave de la région — avant la corruption, la pauvreté et la violence.  

Des chercheurs financés par le CRDI en Amérique latine ont achevé il y a peu une étude de deux ans visant à déterminer les raisons pour lesquelles il demeure si difficile de trouver un travail correct en Bolivie, au Paraguay et au Pérou. Ils ont constaté qu’aucun de ces pays n’est doté d’une politique de l’emploi vigoureuse, mais que les travailleurs du secteur non structuré, au Pérou, réalisent actuellement des gains de productivité appréciables.  

Albert Berry, l’un des grands spécialistes de l’économie latino-américaine au Canada et collaborateur de longue date du CRDI, faisait partie de l’équipe de recherche. Il était de passage au Centre récemment pour parler des conclusions auxquelles le groupe est arrivé et s’est entretenu avec Tim Brown, étudiant que la Division des communications a embauché pour l’été.  



Écoutez Albert Berry parler des dangers qui guettent une économie tributaire des ressources naturelles (en anglais)

CRDI

— Quel est donc le problème, au juste ?

AB L’âge d’or de l’Amérique latine a duré de 1945 à 1980 : l’économie régionale connaissait alors une croissance de 5,5 % par année, soit la plus rapide que le continent ait jamais atteinte. Cette croissance s’est arrêtée pendant la crise de l’endettement des années 1980. En 1990, la plupart des pays étaient nettement engagés dans la voie du libre-échange, de la libre circulation des capitaux et de la privatisation. Depuis lors, la croissance régionale est inférieure à 3 % par année, en moyenne. Un sondage récent indique que 85 % des Latino-Américains sont « préoccupés » ou « très préoccupés » par la situation sur le plan de l’emploi. Pourtant, dans l’ensemble, le taux de chômage n’est que de 8 à 10 %, environ. Ce n’est donc pas que les gens se trouvent sans travail, mais simplement qu’ils n’ont pas un travail sûr, rapportant un bon revenu stable.  

CRDI — La politique gouvernementale peut-elle contribuer à fournir aux citoyens un travail correct ?  

AB — Oui. Mais peu de pays possèdent une politique de l’emploi de grande portée, d’une efficacité comparable à celle de leur politique monétaire, budgétaire ou commerciale. C’est que l’élaboration d’une politique de l’emploi est une entreprise compliquée. Il faut un groupe de personnes, et chacun des membres de ce groupe qu’il oeuvre dans le secteur du commerce, de la macroéconomie ou de l’agriculture —  doit comprendre les incidences de ses interventions sur l’emploi. Il faut un dialogue de haut niveau pour déterminer l’agencement de politiques optimal. À mon avis, les choses ne vont pas s’améliorer rapidement.  

CRDI —  Pourriez-vous décrire le travailleur latino-américain typique ?  

AB —  Les gens se répartissent en trois grandes catégories.

  • 20 % travaillent dans une petite ferme. Ils ont un revenu instable, qui dépend du rendement des cultures et du prix des produits.
  • De 40 à 50 % font partie du secteur urbain non structuré. Ces personnes travaillent à leur compte dans le commerce, les transports, les services, la fabrication et d’autres industries. La rémunération est habituellement faible en raison du manque de capital, de l’utilisation de techniques traditionnelles, d’une forte concurrence et (parfois) d’une économie déprimée.
  • De 30 à 35 %, à peu près, travaillent dans le secteur structuré. Ils sont employés soit dans des entreprises privées, de taille moyenne ou de grande taille, soit dans le secteur public; en général, ils reçoivent un salaire correct et bénéficient de la stabilité d’emploi.

CRDI — Ces dernières années, on a trouvé d’énormes gisements minéraux en Bolivie et au Pérou. Ces découvertes se traduiront-elles un jour par de meilleurs emplois ?  

AB Il n’est pas toujours vrai que la croissance d’un segment de l’économie soit une bonne chose. Lorsqu’on exporte des ressources naturelles comme du gaz ou du pétrole, on obtient beaucoup de dollars, dont on peut se servir pour importer des produits. Ces importations font concurrence à la production intérieure. Cela pose des problèmes si les secteurs mis sous pression par les produits importés créaient de nombreux emplois, et si les secteurs qui exportent en créent peu. On enregistre une croissance, mais à peu près pas de nouveaux emplois.

CRDI Avez-vous observé des tendances économiques favorables ?  

AB  Oui, certainement. Nous avons décelé une hausse de la productivité des travailleurs du secteur non structuré, au Pérou. Nous avons aussi constaté une diminution de la pauvreté là où la croissance est bonne, et au Pérou nous avons même noté une réduction des inégalités; ce dernier résultat est plus révélateur qu’une baisse de la pauvreté, parce que celle‑ci diminue normalement lorsque la croissance est passable, même si la répartition des revenus demeure inchangée.  

CRDI —  Qu’est-ce qui explique la hausse de la productivité dans le secteur non structuré ?  

AB Nous ne le savons pas exactement. Ce que nous savons, par contre, c’est que le Pérou présente la plus forte densité d’institutions de microfinancement en Amérique latine. Une chose que se demandent les économistes, c’est —  lorsqu’on examine l’économie de façon globale si les avantages du microfinancement sont aussi appréciables, somme toute, qu’on est porté à le croire. Dans certains cas, la situation de l’emprunteur s’améliore aux dépens du non-emprunteur, parce que le premier prend au second une part du marché. S’il apparaissait que la hausse de la productivité dans l’ensemble du secteur non structuré est liée au microfinancement, ce serait une conclusion très favorable et fort rassurante.  

CRDIVous étudiez les économies d’Amérique latine depuis plus de 40 ans. De manière générale, êtes-vous optimiste ?  

AB —  À mon avis, la question n’est pas de savoir si l’Amérique latine est finalement sortie de sa période difficile. Je pense qu’elle a bien su prendre le tournant en 1945, et qu’elle a ensuite perdu son dynamisme pendant la crise de l’endettement. Mais sa croissance se fait-elle actuellement de façon adéquate et de telle sorte que l’on n’a pas à s’inquiéter comme on le faisait en 1945 ? Je crois que la réponse est oui.  

Tim Brown est rédacteur à Ottawa