Endiguer la vague de criminalité en Haïti

Robert Muggah et Athena Kolbe
En Haïti, les signes de danger sautent littéralement aux yeux. Dans nombre des quartiers de Port‑au‑Prince dont les murs sont couverts de graffitis, on observe une grave escalade de la violence meurtrière. La montée en flèche du nombre de meurtres, de crimes contre les biens et de voies de fait, qui s’est amorcée il y a moins de six mois, semble maintenant s’intensifier. Les dirigeants locaux et les bailleurs de fonds occidentaux craignent réellement que la situation ne se détériore encore davantage. Cela pourrait effectivement se produire rapidement à moins que l’on ne double le soutien au service de police national et que la force de maintien de la paix des Nations Unies fasse passer ses activités communautaires à grande échelle, dans les points chauds de la capitale haïtienne.
 
Personne n’avait prévu une telle situation. La récente flambée de violence criminelle en Haïti devrait être atténuée par les importants progrès réalisés sur les plans de la sécurité et de la protection entre 2007 et 2011. En effet, au début de l’année dernière, le taux d’homicides en Haïti avait diminué et atteint un creux historique équivalant à la moyenne mondiale de 7,5 victimes par 100 000 habitants et nettement inférieur aux taux relevés en Jamaïque et à Trinité-et-Tobago, deux États voisins. Même avant que le tremblement de terre de janvier 2010 ne cause le décès d’environ 158 000 personnes, tous les sondages indiquaient que les Haïtiens faisaient de plus en plus confiance à leur corps policier reconstitué et à leurs organismes gouvernementaux encore nouveaux.
 
Toutefois, les répercussions du rythme atrocement lent de la reconstruction politique et économique se font sentir. Abstraction faite des modestes signes de reprise, attribuables aux projets de rémunération en espèces des travaux de nettoyage des canaux dans les quartiers les plus pauvres de Port-au-Prince ainsi qu’aux activités d’aménagement des bassins versants menées à petite échelle sur les collines dénudées qui entourent la capitale, cette dernière n’a pas beaucoup changé par rapport à ce qu’elle était il y a deux ans. Et depuis les élections de l’an passé, qui ont été vivement contestées et au cours desquelles un parti politique populaire auprès des pauvres a été exclu du scrutin, le président, Michel Martelly, n’a pas encore réussi à tenir la promesse électorale qu’il avait faite de « reconstruire en mieux ». Enfin, la brusque démission du premier ministre Conille, le mois dernier, confirme que l’administration en place piétine.
 
Évidemment, au vu des minces résultats que les milliards de dollars d’aide financière ont permis d’obtenir, les jeunes Haïtiens commencent à s’agiter. Il y a lieu de croire que certains des anciens groupes d’autodéfense communautaire sont supplantés par des gangs plus jeunes qui sont davantage motivés par l’appât du gain que par des principes idéologiques. Ces nouveaux groupes, dont un grand nombre ont été créés après le tremblement de terre, hésitent moins que les anciens à se rendre dans des quartiers rivaux pour exploiter les résidents vulnérables et s’attaquer à leurs ennemis.
 
Les répercussions du tremblement de terre ne se limitent pas aux seules rues bordées de décombres. La diminution progressive des fonds d’assistance sociale et d’aide au développement accordés par les principaux bailleurs de fonds a eu pour effet de réduire les sommes d’argent en circulation, d’éroder le leadership communautaire et d’inciter les jeunes Haïtiens traumatisés à revendiquer plus agressivement que jamais des emplois. De plus, compte tenu de la paralysie dont souffrent les institutions vouées à la prestation de services, la ville est jonchée d’ordures, et l’eau potable se fait rare. Enfin, si les opérations de stabilisation menées avant et après le tremblement de terre par les Nations Unies et des organisations non gouvernementales, dont Viva Rio, ont contribué à calmer les esprits, ces organismes perdent aujourd’hui rapidement du terrain.
 
À l’heure actuelle, la violence est principalement concentrée dans ce qu’on appelle les « quartiers populaires » de la capitale. Ainsi, dans l’ensemble de l’agglomération de Port-au-Prince, le taux d’homicides a fait un bond considérable, passant de moins de 10 victimes par 100 000 habitants en 2007 à plus de 60 victimes par 100 000 habitants au début de 2012. Les résultats des enquêtes que nous avons menées récemment entre août 2011 et février 2012 révèlent que les résidents de ces quartiers défavorisés risquent 20 fois plus que ceux des quartiers riches d’être victimes d’un crime contre les biens. Ils risquent en outre 27 fois plus de subir une agression sexuelle et 18 fois plus d’être victimes d’une agression physique. De plus, les personnes qui vivent dans ces endroits densément peuplés se plaignent des écarts de conduite de plus en plus fréquents des policiers, notamment les demandes de pots-de-vin et les actes de harcèlement sexuel. Il n’est donc pas surprenant que la confiance du public en son service de police national soit en chute libre.
 
Pourtant, ce n’est qu’en se dotant d’un service de police national hautement qualifié qu’Haïti réussira à endiguer cette récente vague de criminalité. Le gouvernement haïtien doit absolument améliorer son processus de sélection et de recrutement et prendre les mesures nécessaires pour que le travail des policiers fasse l’objet d’un suivi adéquat et que ceux-ci soient récompensés pour leurs services. Il importe également que les Nations Unies et la dizaine de pays donateurs qui collaborent aux efforts de reconstruction encouragent la classe politique haïtienne à respecter ses engagements concernant l’élaboration d’un nouveau et véritable contrat social qui n’exclura personne, c’est-à-dire qui accordera aussi une place aux collectivités démunies et depuis toujours marginalisées. Si la classe politique ne réussit pas à mener à bien cette tâche essentielle, il est presque certain que toutes les structures de la société vont s’écrouler.
 
Chercheur associé à la Pontifíca Universidade Católica do Rio de Janeiro, Robert Muggah poursuit actuellement des travaux de recherche sur la violence en Amérique latine et en Haïti, avec l’appui financier du Centre de recherches pour le développement international. Athena Kolbe est associée à la School of Social Work de l’Université du Michigan/EnstitiPouTravaySosyalakSyansSosyal (Pétion-Ville, Haïti).