En Équateur, une association de tisserandes contribue à l'atténuation de la pauvreté

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Louise Guénette
Une commande de panamas peut déclencher une véritable effervescence chez les 54 tisserandes membres du centre agroartisanal de Chordeleg (CACH), en Équateur. Si la commande est suffisamment importante, alors les mères, les soeurs, les filles et les voisines des membres se mettent aussi à la tâche pour tisser les chapeaux de type fedora. Fabriqués avec de la paille de toquilla, les couvre-chefs, que les Équatoriens ont adoptés depuis des siècles, portent le nom du pays qui les a le premier exportés en Europe.
 

Le centre ne manque pas de tisserandes, affirme Anita Loja, la coordonnatrice des ventes du CACH. Les femmes peuvent même tisser jusqu’à l’aube s’il le faut. Anita Loja, qui a appris son métier de sa mère, fait partie des quelque 30 000 femmes de la province d’Azuay et de la province voisine de Cañar qui consacrent leur temps libre au tissage.

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Site Web du Rimisp
Prenez connaissance des recommandations que le Rimisp a formulées à l’égard des politiques en s’inspirant des leçons tirées de l’expérience du CACH (en espagnol).

Les chapeaux, napperons, mobiles et sacs à main que les artisanes fabriquent sont destinés au marché touristique. Elles utilisent pour ce faire de la paille de toquilla, un palmier qui pousse à 400 kilomètres de là, sur la côte. Cette fibre est d’une souplesse exceptionnelle; les articles qui en sont faits se plient aisément et peuvent être rangés dans une malle et, une fois sortis, retrouvent aussitôt leur forme parfaite, même les panamas.

Près du dixième des habitants de Chordeleg sont partis travailler à l’étranger et envoient des fonds au pays, leur famille n’ayant pas, dans la plupart des cas, les revenus suffisants pour subvenir à leurs besoins essentiels. Quant aux tisserandes, elles se trouvent à la base de la chaîne de production, et le panama qu’elles tissent en une journée ne leur rapporte que deux dollars. C’est le prix payé par les acheteurs locaux qui revendent les chapeaux à des acheteurs régionaux, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils atteignent le marché d’exportation.

Afin d’accroître les revenus des collectivités, le CACH, à l’instar d’autres associations, a tenté de se hausser dans la chaîne d’approvisionnement, une tactique qui a exigé une expansion considérable de l’organisme pour aboutir à des résultats décevants. Dès sa création, en 1996, le CACH a misé sur la quantité plutôt que sur la qualité de sa production. L’association achetait tous les produits tissés par ses membres et avait même embauché un directeur des ventes pour écouler la marchandise. Mais les ventes n’ont jamais atteint le même rythme que la production, et l’association a dû recourir à des subventions pour combler son déficit. Au début des années 2000, la mauvaise gestion du CACH et la corruption de son directeur ont entraîné une crise au sein de l’organisme, qui s’est alors retrouvé avec un entrepôt rempli d’articles, mais sans aucun capital.

 

Succès et stabilité

Après quelques échecs, le CACH s’est rendu compte que ses activités seraient rentables s’il fonctionnait à petite échelle. Grâce à l’aide de la Fondation Ofis, une organisation non gouvernementale équatorienne, il a pu se remettre sur pied, en conservant le quart seulement de ses membres et en se dotant de plans plus réalistes. Aujourd’hui, le comité directeur et deux membres du personnel s’occupent des ventes et d’une boutique sur place et exploitent une installation de traitement de la paille. L’association n’achète de ses membres que les articles dont elle a besoin pour satisfaire à la demande. Quant aux membres, ils assistent à des réunions mensuelles au cours desquelles ils participent à la prise des décisions importantes.

L’une de ces décisions a d’ailleurs été fondamentale pour la réussite du CACH. Ce dernier a en effet décidé de concentrer ses activités sur un produit, le célèbre panama de l’Équateur, et cette décision lui a valu de conclure un marché avec Intermón Oxfam, un organisme espagnol voué au commerce équitable. L’association a dû rapidement se mettre à l’oeuvre pour exécuter sa première commande importante de chapeaux de qualité supérieure. Dix des meilleures tisserandes du CACH se sont alors déplacées d’une collectivité à l’autre pour enseigner leur métier. Cela a été difficile la première fois, mais elles ont réussi, se rappelle Anita Loja.

Fundacion Ofis Ecuador

C’est ainsi que depuis 2002, l’association livre 1 000 chapeaux par année à Intermón Oxfam, en Espagne. Mais, à la différence des chapeaux à deux dollars qui sont tissés en une journée, la fabrication de ces panamas nécessite trois jours environ et rapporte six dollars.

Le CACH assure maintenant une certaine sécurité et stabilité de revenu aux ménages des membres et commence en outre à réaliser des profits. Les membres se sont ainsi partagé 2 500 $ en 2006 et 3 000 $ en 2007. La part des bénéfices qui revient à chacun équivaut aux dépenses alimentaires mensuelles, selon Anita Loja.

Faire connaître les enseignements tirés

Un organisme du Chili, le Centre latino-américain pour le développement rural (Rimisp), veille à ce que les leçons tirées n’échappent pas aux responsables des politiques. En effet, il apparaît évident qu’à l’exemple du CACH, des organismes démocratiques dirigés par leurs membres peuvent exploiter avec succès une entreprise axée sur le marché, à condition d’exercer leurs activités sur une échelle leur permettant de contrôler la qualité de la production. Grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international, un organisme canadien, le Rimisp s’inspire des réussites du CACH et d’autres organismes latino-américains pour formuler des recommandations, en espérant qu’elles aideront les gouvernements à favoriser le développement rural.

Le CACH concourt au mieux-être des habitants de Chordeleg, affirme le directeur de la Fondation Ofis. Patricio Carpio. En effet, il contribue à asseoir la réputation de la région en ce qui concerne l’artisanat de qualité, et il aide les artisanes à obtenir de meilleurs prix pour les produits fabriqués avec la paille de toquilla. Eduardo Ramirez, chercheur principal au Rimisp, est d’accord avec lui. Il est d’avis que la présence d’organismes tels que le CACH peut aider la région à se sortir de la pauvreté.

Louise Guénette a vécu et travaillé pendant près de dix ans en Bolivie et au Mexique. Elle est maintenant conseillère principale en communication au Centre de recherches pour le développement international, à Ottawa.

 
Article publié dans Alternatives, volume 35, numéro 1 (2009); www.alternativesjournal.ca pour s’y abonner