En eaux troubles : accentuation des pressions climatiques et démographiques sur les bassins versants du sud de l’Inde

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L’équipe de recherche mesure le niveau de la nappe phréatique dans le village de Sulur, situé dans le bassin versant de la Noyyal.

Mary O'Neill
Une urbanisation rapide sollicite fortement les ressources en eau limitées de l’Inde. S’il se peut bien que les changements climatiques viennent aggraver le problème, il ressort de recherches menées dans deux bassins versants du sud du pays que la pollution industrielle, l’exploitation non réglementée des ressources et les changements d’utilisation des terres sont les principales menaces pour la qualité et la disponibilité de l’eau.

La ville de Bengaluru dans l’État du Karnataka, au sud du pays, illustre parfaitement la transformation de l’Inde au cours des cinquante dernières années. Boeing, Samsung, Tata et Toyota ainsi qu’un certain nombre de géants de l’informatique font partie des nombreuses grandes sociétés qui se sont installées dans cette ville tentaculaire. Or, les 10 millions d’habitants de Bengaluru, la multitude d’industries concurrentes, de même que les exploitations agricoles et les localités situées en périphérie puisent tous à la même source d’eau, c’est-à-dire à la source la plus proche : le bassin de l’Arkavathy.

L’un des deux grands réservoirs aménagés sur l’Arkavathy s’est complètement vidé, alors que l’autre ne fournit qu’un cinquième du volume d’eau prévu à l’origine. La ville est donc fortement dépendante de l’eau importée de la Kaveri, située à plus de 100 km de là; quant aux habitants des zones rurales, ils puisent toujours l’eau d’une nappe souterraine voisine.

Ces problèmes ne sont pas propres à Bengaluru. Partout en Inde, la croissance urbaine se traduit par des pressions sur les cours d’eau avoisinants (forte demande d’eau et pollution) qui réduisent tant la qualité que la quantité de l’eau. Par ailleurs, les changements climatiques pourraient aggraver le problème. Selon les prévisions, la température moyenne dans le sous-continent indien augmentera de 2 à 4 °C avant la fin du siècle. Une hausse éventuelle des précipitations pourrait être contrebalancée par une évaporation accrue.

Le Karnataka investit maintenant dans la revitalisation de l’Arkavathy, mais on en sait trop peu sur les raisons de la baisse des niveaux d’eau, et il n’y a pas de consensus sur la manière de répondre aux besoins des différents utilisateurs d’eau ou de les réglementer. Si l’on ne comprend pas ces questions fondamentales, il sera très difficile de s’adapter à la pression supplémentaire exercée par les changements climatiques.


Polluted stream in Bangalore City.
MALAVIKA G

La croissance urbaine exerce de fortes pressions sur les cours d’eau avoisinants, comme sur celui-ci à Bengaluru.

Établissement de liens entre les facteurs humains et les agresseurs environnementaux

Des travaux de recherche menés par l’Ashoka Trust for Research in Ecology and the Environment (ATREE) aident à concevoir comment les précieuses ressources en eau de l’Inde pourraient résister au double défi que représentent les changements climatiques et un développement urbain rapide. L’équipe étudie l’évolution aussi bien sur le plan humain que sur le plan environnemental dans deux sous-bassins versants du sud du pays, soit celui de l’Arkavathy et celui de la Noyyal, au Tamil Nadu.

La Noyyal coule à proximité d’un certain nombre de villes en pleine expansion, dont Coimbatore, véritable plaque tournante de plusieurs secteurs (produits textiles, technologie de l’information et services médicaux), et Tiruppur, centre névralgique de la teinture textile. Comme Bengaluru, ces deux villes sont de plus en plus dépendantes de l’eau importée d’autres bassins. Le problème de la pollution industrielle est beaucoup plus grave dans le bassin fortement industrialisé de la Noyyal; qui plus est, le volume d’eaux usées domestiques y augmente rapidement.

Pour cerner les problèmes sous-jacents complexes, l’ATREE se sert d’un cadre intégré reposant sur les systèmes homme-environnement. Les chercheurs mettent l’accent sur les priorités des utilisateurs d’eau; ils collectent des données sur les changements biophysiques tout en cherchant à comprendre les nombreuses façons dont ces utilisateurs seront touchés par les changements climatiques. L’objectif est de combler diverses lacunes en matière de connaissances afin que les efforts de revitalisation puissent s’appuyer sur des données solides.

Veena Srinivasan, cochercheure principale, explique que le principal défi consiste à comprendre l’interaction réelle entre de multiples facteurs de stress, comme les changements climatiques et l’urbanisation. Sharachchandra Lele, autre chercheur principal, précise que la compréhension de la résilience aux changements climatiques n’est que l’un des nombreux objectifs en matière de politiques publiques auxquels la recherche devrait s’attaquer; le caractère adéquat et l’utilisation durable de l’eau ainsi que l’accès équitable à cette dernière sont des questions tout aussi importantes.


Groundwater level measurements in Arkavathy watershed
SAYAN ROY

L’urbanisation rapide et la demande accrue d’eau augmentent la pression exercée sur les nappes phréatiques dans le bassin de l’Arkavathy.

Épuisement des eaux souterraines et flux de pollution

Les résultats préliminaires des travaux de recherche menés dans le bassin de l’Arkavathy mettent en évidence les liens entre les eaux de surface et les eaux souterraines, ainsi qu’entre les aquifères superficiels et les aquifères profonds. Ni les modèles climatiques, ni les données sur les précipitations ne montrent de fluctuation importante pouvant expliquer la chute du débit de l’Arkavathy ou l’incapacité de la plupart des plans d’eau à se remplir, même les années de pluies abondantes. L’équipe de recherche suppose que la forte demande d’eau aux fins d’utilisation domestique, agricole et industrielle joue un rôle nettement plus important que les changements climatiques.

La plupart des habitants de Bengaluru ne sont pas encore touchés par une pénurie en raison de l’eau importée de la Kaveri. En revanche, les exploitations agricoles et les ménages situés dans les zones rurales environnantes, de même que les ménages périurbains n’ayant pas accès à d’autres sources d’eau, eux, sont touchés. Il y a 20 ans, la profondeur des puits était de 200 à 300 pieds; on doit maintenant creuser à une profondeur de 800 à 1 000 pieds pour atteindre la nappe phréatique dans ces régions, et les puits sont très souvent creusés inutilement.

Les études préliminaires révèlent aussi quels sont les flux de pollution et les effets de cette dernière dans le bassin de l’Arkavathy. Elles montrent que bien souvent, les usines de traitement des eaux usées ne parviennent pas à réduire la contamination bactérienne. En outre, les industries mal réglementées déversent probablement des métaux lourds qui aboutissent dans un réservoir en aval servant à l’irrigation des cultures de légumes et d’autres aliments destinés aux humains et aux animaux.

Base d’une bonne gouvernance

Le Karnataka espère revitaliser l’Arkavathy en creusant des canaux, en plantant des arbres sur ses berges et en réduisant la pollution industrielle, mais il reste que l’eau fait toujours l’objet d’une forte concurrence. À l’heure actuelle, les droits d’utilisation de l’eau n’ont pas été officiellement établis, et la Politique nationale de l’eau de l’Inde accorde la priorité à l’utilisation domestique sans préciser les droits en matière d’utilisation agricole et industrielle.

Il n’y a pas de solutions miracles, mais l’ATREE espère donner aux gens les moyens de chercher des solutions durables. Mme Srinivasan fait valoir qu’en Inde, les organismes de la société civile sont influents, mais ne disposent pas de données scientifiques solides; c’est pourquoi l’équipe de chercheurs conçoit les modèles et recueille les données dont de nombreux intervenants pourront se servir pour réclamer une meilleure gouvernance. M. Lele ajoute que l’équipe a lancé une campagne de sensibilisation à l’eau qui, l’espère-t-elle, suscitera la demande de telles données.

Mary O’Neill est rédactrice à Ottawa.

Le projet intitulé Adaptation aux changements climatiques des bassins versants en cours d’urbanisation s’inscrit dans l’Initiative de recherche sur l’adaptation en Asie (IRA-Asie), qui bénéficie de l’apport de financement accéléré du gouvernement du Canada.

Page Web du projet (en anglais)

Entrevue avec la chercheure Veena Srinivasan
 Watch a video with researcher Veena Srinivasan