En Afrique, la croissance sera-t-elle synonyme d’emplois pour les jeunes ?

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Arjan de Haan et Flaubert Mbiekop
Commentaire
L’Afrique est le continent du monde dont la population est la plus jeune.

Près de 70 % des Africains et des Africaines ont moins de 25 ans. Les jeunes constituent environ 37 % de la population active du continent, et le nombre de jeunes qui sont à la recherche d’un emploi augmente plus rapidement en Afrique que partout ailleurs dans le monde.

La façon dont l’Afrique compose avec l’explosion démographique des jeunes déterminera si celle-ci se traduira par une importante occasion à saisir sur le plan économique ou, au contraire, par une terrible malédiction pour des décennies à venir.

Cette question figure d’ailleurs au programme de l’Union africaine, dont les responsables des politiques se rencontrent justement cette semaine à Windhoek, en Namibie, pour revoir les engagements que les gouvernements africains ont pris en 2004 pour favoriser la création d’emplois en réponse à la croissance démographique observée sur le continent. Les conclusions qui émaneront de cette rencontre viendront éclairer les délibérations du sommet extraordinaire des chefs des États membres de l’Union africaine qui aura lieu en septembre 2014.

Des responsables des politiques et des chercheurs se sont réunis à Dakar, au Sénégal, en janvier à l’occasion de la Conférence internationale sur l’emploi des jeunes en Afrique subsaharienne afin de se pencher sur les difficultés et les possibilités que l’explosion démographique de l’Afrique présente pour l’économie du continent au vu de la crise de l’emploi qui se profile à l’horizon. La conférence a fait ressortir la nécessité urgente de déployer des efforts plus vigoureux et plus concertés pour miser sur le potentiel d’une génération entière de jeunes qui a désespérément besoin de débouchés.

Si l’on ne parvient pas à créer des débouchés qui soient à la mesure des aspirations des jeunes, on risque non seulement d’ébranler la stabilité sociale, mais également d’assombrir les perspectives de croissance économique soutenue.

Le ministre de la Jeunesse, de l’Emploi et de la Promotion des valeurs civiques du Sénégal a mis un terme à la conférence en disant que, si nous ne nous occupons pas des jeunes, eux s’occuperont de nous.

L’ampleur du défi que pose l’emploi des jeunes en Afrique ne fait aucun doute. Selon un rapport du McKinsey Global Institute, ce sont près de 12 millions de jeunes Africains qui viennent grossir les rangs de la population active chaque année, tandis que  – malgré de formidables taux de croissance – seulement cinq millions d’emplois sont créés. Résultat : le chômage augmente, et le secteur non structuré prend de l’expansion.

Un récent rapport de la Banque mondiale fait état de prévisions encore plus pessimistes; ses estimations montrent que la croissance de l’emploi en dehors du secteur de l’agriculture demeure très faible. Selon des données présentées par Ismael Fofana au cours de la conférence de Dakar, la croissance économique actuelle au Sénégal ne permet qu’à un peu plus de la moitié des nouveaux venus sur le marché du travail de trouver un emploi.

Pour les jeunes femmes, les contraintes sont encore plus importantes que pour les jeunes hommes. Celles-ci ont effectivement moins accès aux actifs nécessaires à la production agricole et, en ce qui a trait à la transition à l’emploi urbain, les responsabilités familiales et les normes sociales peuvent restreindre encore davantage leurs possibilités et leur accès à des débouchés. Des travaux de recherche menés par Ibrahim Kasirye montrent qu’au Rwanda, une femme a moins de chances qu’un homme de trouver un emploi rémunéré. Et à mesure qu’ont augmenté les débouchés en 2005, les écarts salariaux entre les sexes se sont, eux aussi, creusés.

Il existe aussi des disparités sur le plan géographique, l’ampleur du défi à relever en matière d’emploi variant d’un pays à l’autre. Les pays les plus riches du continent, l’Afrique du Sud et le Nigeria, par exemple, affichent des taux de chômage très élevés. Dans les pays présentant des taux relativement élevés de croissance du PIB, qui bénéficient pourtant souvent de la montée des cours des produits de base, relativement peu d’emplois ont été créés.

Ce problème est loin d’échapper aux responsables des politiques, et ceux-ci comprennent que le chômage suscite l’agitation – les jeunes qui gagnent les rangs de mouvements rebelles ou de bandes criminalisées invoquent souvent le chômage pour expliquer leur geste. Ainsi, durant la table ronde ministérielle organisée dans le cadre de la conférence, le gouvernement de la Côte d’Ivoire a dit estimer qu’il devra créer 200 000 emplois uniquement en 2015.

Si le chômage chez les jeunes est une réalité évidente, les solutions à ce problème, elles, sont loin d’être claires. Au cours d’une table ronde spéciale, on a fait ressortir que les gouvernements des pays africains ne disposent pas de suffisamment d’information et de données détaillées, que les statistiques sur l’emploi sont de piètre qualité et que les définitions officielles sur lesquelles on s’appuie font en sorte que l’on sous-estime la gravité de la situation en matière de chômage.

Si le problème réside principalement dans le manque d’emplois salariés, il apparaît aussi de plus en plus clairement que, dans de nombreux pays d’Afrique, le système d’éducation – en dépit des énormes progrès réalisés au cours des vingt dernières années – ne prépare pas les jeunes à l’essor que prend le continent sur la scène internationale.

Dans ce cas, d’où viendront les emplois ?

Dans bon nombre de pays africains, les secteurs qui affichent la plus forte croissance – c’est-à-dire ceux qui sont tributaires des ressources naturelles – n’ont pas créé assez d’emplois. En Afrique, le potentiel de croissance de l’industrie manufacturière et d’un secteur des services moderne demeure inexploité. De sérieux obstacles, y compris sur le plan des infrastructures, continuent d’empêcher la réalisation de ce potentiel.

Le professeur Aly Mbaye, de l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar, a fait ressortir que le prix de l’énergie et le coût unitaire de production élevés que l’on observe en Afrique réduisent les probabilités d’un miracle économique à la chinoise sur le continent africain.

La majorité des emplois relèvent actuellement du secteur de l’agriculture et du soi-disant secteur non structuré, et il continuera d’en être ainsi dans un avenir prévisible. Or, même dans ce secteur, le potentiel de création d’emplois ne pourra se concrétiser tout seul. Les politiques doivent favoriser les débouchés qu’offre l’agriculture et rendre ce secteur plus attrayant aux yeux des jeunes. Pour ce faire, il faut développer le potentiel commercial de l’agriculture et le faire connaître, et ce, en ajoutant de la valeur au moyen de la transformation et d’une meilleure distribution des produits de l’agriculture, ainsi qu’en favorisant la création de groupes d’agriculteurs, entre autres stratégies. On se penche actuellement sur de nouvelles façons de faire, comme le regroupement des jeunes autour de chaînes de valeur de produits agricoles donnés au Nigeria et le Youth Venture Capital Fund en Ouganda, et l’on s’emploie à en jauger l’efficacité.

Le secteur non structuré ne peut, lui non plus, être laissé à lui-même, et il importe de soutenir les nombreuses petites entreprises qui, en dehors de l’agriculture, fournissent de l’emploi à la plus grande partie de la population active, afin d’accroître la protection sociale, la productivité, l’accès au crédit et la sécurité.

Il n’existe pas, cependant, de panacée, et les contextes locaux appellent des démarches particulières. Les mécanismes de crédit sont devenus prisés, mais doivent s’accompagner de formation et d’autres mesures. Comme l’ont décrit Rosemary Atieno et Winnie V. Mitullah à la conférence, le Youth Enterprise Development Fund du Kenya vise à accroître la participation des jeunes au développement socioéconomique en offrant du crédit aux entreprises des jeunes. En Afrique du Sud, le Community Work Programme, qui garantit deux jours de travail par semaine dans le cadre de projets que les collectivités jugent prioritaires, a donné lieu à des processus d’apprentissage faisant participer les jeunes et les générations plus âgées à la prestation de services, à la production d’aliments et à l’élevage de bétail, processus qui tendent à s’autorenforcer.

Ces efforts s’avèrent toutefois bien modestes par rapport à l’immense défi qu’il faut relever pour ce qui est d’offrir de l’emploi aux jeunes d’Afrique, et il se peut que des mesures simples, comme l’octroi de fonds de démarrage ou d’incitatifs fiscaux, ne donnent pas les résultats escomptés.  

Toutefois, comme l’a souligné Gemma Ahaibwe, de l’Economic Policy Research Centre, en Ouganda, les gouvernements, le secteur privé, les organisations internationales et les chercheurs devront faire plus et mieux conjuguer leurs efforts s’ils souhaitent vraiment remédier à ce problème croissant qui touche l’Afrique : l’absence de débouchés à la mesure du potentiel des jeunes.

Arjan de Haan est chef du programme Croissance pour tous du CRDI et Flaubert Mbiekop Ouahouo est administrateur de programme principal au sein du programme.