Du vert au doublement vert — la révolution alimentaire actualisée

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Patrick Kavanagh
La faim peut être éradiquée « de mon vivant », affirme celui que l’on reconnaît comme le père de la révolution verte en Inde. M.S. Swaminathan parle de ses valeurs, de ses réalisations et de ses ambitions.

Selon le magazine Time, le professeur Monkombu Sambasivan Swaminathan se classe, à côté du Mahatma Gandhi, du Dalaï Lama et de Corazón Aquino, parmi les vingt Asiatiques les plus influents du xxe siècle. Rares sont ceux qui contesteraient cette assertion.

À LIRE ÉGALEMENT

Fondation de recherche M.S. Swaminathan www.mssrf.org [en anglais]

Extraits vidéo et audio de la conférence de M.S. Swaminathan au CRDI en juillet 2007

Clip audio de la conférence prononcée par M.S. Swaminathan

M.S. Swaminathan parle de sa jeunesse en Inde avec Eugénie Francoeur

M.S. Swaminathan parle du Satyagraha, le concept de non-violence du mahatma Gandhi

M.S. Swaminathan explique pourquoi il a décidé de se consacrer à l’amélioration de la situation dans son pays

M.S. Swaminathan préconise une étroite collaboration avec la population

M.S. Swaminathan explique la « révolution doublement verte » et le concept des biovillages

M.S. Swaminathan souligne l’importance d’être à l’écoute des besoins des gens

Eugénie Francoeur et M.S. Swaminathan discutent des bienfaits des centres de savoir de village

M.S. Swaminathan explique que la pauvreté a pour effet d’éliminer les possibilités

Portrait d'un partenaire — M.S. Swaminathan, la vision d'une nation branchée

Réaction en chaîne
Un modeste projet financé par le CRDI a contribué à lancer un mouvement de masse visant à faire profiter les villages de l'Inde des bienfaits des technologies de l'information et de la communication.

Né dans l’État du Tamil Nadu, en Inde, en 1925, M.S. Swaminathan a obtenu un doctorat en phytogénétique de l’Université de Cambridge. Au début des années 1950, il abandonne une carrière universitaire prometteuse et retourne dans son pays pour l’aider à faire face à la crise entraînée par la surpopulation et la pénurie alimentaire. En étroite collaboration avec d’autres scientifiques de l’Inde et de divers pays du monde, M.S. Swaminathan a mis en pratique les principes de l’amélioration des plantes — et son formidable pouvoir de persuasion — pour susciter une spectaculaire augmentation de la production alimentaire, que l’on a appelée la révolution verte.

Au lieu de souffrir de la famine généralisée que beaucoup prédisaient, les Indiens ont appris, en quelques années à peine, à faire pousser assez de blé et de riz pour se nourrir. D’autres pays en développement ont adopté les techniques de biotechnologie que M.S. Swaminathan et ses collègues ont été les premiers à utiliser, et la sécurité alimentaire qui en a résulté a aidé à préparer le terrain à la croissance rapide des pays d’Asie ces dernières décennies.

En Inde et ailleurs dans le monde, M.S. Swaminathan a reçu de nombreux honneurs et des douzaines de prix prestigieux. Aujourd’hui, il dirige, entre autres organismes, la Fondation de recherche M.S. Swaminathan, organisme à but non lucratif ayant pour vocation de mettre la science et la technologie au service du développement, qu’il a établie à Chennai, et les conférences Pugwash sur la science et les affaires internationales, dont il assume la présidence. En 2007, il est devenu membre de la Rajya Sabha, le Conseil des États (ou Chambre haute du Parlement) de l’Inde.

En juillet 2007, le professeur Swaminathan était le conférencier invité du CRDI, à son siège à Ottawa, dans le cadre des Conférences du CRDI. Il a parlé de sa vie et de son travail.

Racines et valeurs

M.S. Swaminathan attribue à la fois à son père et au mahatma Gandhi — qu’il a rencontré, enfant, pendant la lutte de l’Inde pour son indépendance — sa motivation à opter pour le service au public.

Son père était un politicien et un médecin qui estimait que « les connaissances médicales devaient être mises à la portée des gens » et qui a déjà appliqué ce principe en utilisant les voies de l’éducation et de la « mobilisation sociale » pour éradiquer la filariose, maladie parasitaire, d’une ville tout entière. Dans sa vie professionnelle, M.S. Swaminathan a toujours cherché à consolider l’influence des sciences exactes par ce qu’il appelle « le pouvoir du pouvoir du peuple » — convaincu que les collectivités locales sont les mieux placées pour résoudre leurs problèmes.

Sa décision de se consacrer au domaine de l’agriculture repose sur la philosophie de l’autosuffisance, ou la swadeshi, un des principes défendus par Gandhi, incitant les Indiens à porter du coton de fabrication locale plutôt que des tissus importés. Tant sa vision du développement que ses travaux scientifiques ont été inspirés par la notion de sarvodaya, « le bien-être de tous », que l’on doit à Gandhi. M.S. Swaminathan explique :

Il n’y a ni gagnants ni perdants dans une société sarvodaya – tous sont gagnants sous une forme ou une autre. Le même principe s’applique à l’amélioration des plantes et des animaux. Lorsque le rendement de l’ensemble de la population est supérieur au rendement individuel, le progrès est plus grand.

Il croit également, tout comme Gandhi, qu’il n’est possible d’assurer la sarvodaya que par l’antodaya, c’est-à-dire « le bien-être des plus faibles » :

Il faut commencer par le bas, par les personnes les plus pauvres. Il faut se demander si ce qu’on s’apprête à entreprendre apportera quelque avantage à la personne la plus pauvre que l’on ait vue de notre vie.

Il souligne que la fondation qu’il a établie à Chennai a pour mission de mettre les efforts de développement « au service de la nature, des pauvres et des femmes ». Il fait valoir que les profanes devraient non seulement jouir des fruits de la science mais aussi jouer un rôle important dans le processus scientifique même :

Vous aurez beau amener de nouvelles idées, mettre au point de nouveaux produits en laboratoire, en fin de compte, pour réussir sur le terrain, il faut comprendre les problèmes des gens. Ils ont une longue expérience, que j’appellerais sagesse. Nous avons peut-être les connaissances — mais, eux, ils ont la sagesse.

La révolution doublement verte et les biovillages

S’il suscite l’admiration d’un grand nombre, M.S. Swaminathan a aussi ses détracteurs. Les tenants de l’agriculture biologique se méfient de la biotechnologie. Les environnementalistes s’élèvent contre l’incidence écologique de la révolution verte, étant donné l’utilisation intensive d’intrants comme les pesticides et les techniques d’irrigation perturbatrices. D’autres encore se préoccupent du fait que seuls les agriculteurs riches ont les moyens nécessaires, vu le coût élevé de ces intrants, et, partant, s’inquiètent de l’exclusion des pauvres.

M.S. Swaminathan prend bonne note de ces critiques et convient « qu’il faut assurer une productivité durable aussi bien sur le plan écologique que social — une révolution doublement verte ». Mais comment rendre opérationnelle cette révolution doublement verte ? La réponse tient dans la mise sur pied de « biovillages », des villages où sécurité écologique et petites entreprises vont de pair :

Le concept des biovillages est à deux volets. Il repose d’abord sur la mise en valeur et la préservation des ressources naturelles — la fertilité du sol, la préservation de l’eau, la protection de la flore et de la faune, et ainsi de suite. Le deuxième volet a trait à la sécurité des moyens de subsistance. Mais il ne faut pas trop mettre l’accent sur l’emploi à la ferme. Car sinon, comment créer plus d’emplois non agricoles et de petites entreprises ?

Les deux principaux secteurs de travail autonome en Inde sont l’agriculture à petite échelle et le microcommerce de détail. Les deux coexistent dans les biovillages, qu’il s’agisse des microentreprises, de la mise en marché des produits, de l’utilisation de la biomasse, etc. L’idée des biovillages est simple : assurer des sociétés viables en utilisant les ressources naturelles à bon escient tout en créant plus de débouchés pour des emplois non agricoles, par exemple dans le secteur du commerce de détail.

M.S. Swaminathan croit non seulement que tout se joue à l’échelle locale, mais aussi que les entreprises devraient, au départ, être de taille facilement gérable, de manière à pouvoir commercialiser elles-mêmes leurs produits et être autosuffisantes. Il affirme :

Il est très facile de rendre les gens des villages plus heureux en créant de petites entreprises parce que, pour les pauvres, il suffit de peu pour faire changer bien des choses. Souvent, satisfaire une demande simple peut rendre les gens heureux. Mais les démarches doivent être fondées sur leurs besoins. Ce dont nous pensons qu’ils ont besoin importe peu. Ce qui importe, c’est ce dont eux estiment avoir besoin.

Le phytogénéticien se montre particulièrement incisif à l’endroit des chercheurs et des vulgarisateurs qui demandent à des collectivités vulnérables de courir des risques en se lançant dans des entreprises à grande échelle ou en adoptant des technologies inadéquates. En cas d’échec, les gens n’ont aucune capacité d’adaptation. Il sert cette mise en garde : « Ne mettez pas les pauvres au banc d’essai. N’arrivez pas ici avec vos nouvelles idées pour, au bout du compte, les faire souffrir davantage. »

Les centres de savoir des villages

M.S. Swaminathan insiste sur le fait que la croissance passe non seulement par la nutrition, mais aussi par l’éducation. Au début des années 1990, il a commencé à bénéficier de l’appui du CRDI dans le cadre d’une démarche interdisciplinaire à long terme, visant à faire profiter les populations rurales des bienfaits de la technologie moderne, afin, dit-il, « d’atteindre ceux qui sont isolés ». Le projet pilote s’est transformé en un mouvement national, appelé Mission 2007, qui a pour objet de créer des centres de savoir dans tous les villages de l’Inde :

Le savoir doit être dynamique et déterminé par la demande — et ne doit pas consister seulement en information. L’information est à sens unique. Voilà pourquoi on ne parle pas de « kiosques d’information ». Le savoir est interactif. Il doit appartenir aux collectivités, il doit être géré localement et il doit être durable.

Certains comparent ces télécentres aux puits communaux traditionnels où on bavardait et échangeait les nouvelles locales. Mais les centres de savoir des villages ont une portée beaucoup plus vaste. Ils tirent le meilleur parti des liaisons de télécommunication modernes dont l’Inde dispose, des satellites aux ordinateurs, en passant par les cellulaires, et ils offrent un accès rapide et abordable aux services gouvernementaux et aux connaissances dont les collectivités ont besoin tous les jours en matière de santé, de nutrition, d’agriculture, de marchés, de météo, d’acquisition de compétences, d’alphabétisation, etc. Les villageois se sont adaptés à cette technologie « comme des poissons dans l’eau ». M.S. Swaminathan soutient que les centres de savoir ont éveillé les capacités sous-exploitées des populations rurales de l’Inde.

Il fait remarquer que ces centres comblent le fossé numérique en propulsant les villageois vers de nouvelles technologies des plus perfectionnées et comblent aussi l’écart entre les sexes en renforçant l’autonomie des femmes. Il raconte qu’une participante du mouvement des télécentres, une Indienne qui n’avait jamais quitté son village, est allée en Europe et n’a pas eu le mal du pays parce qu’elle était « en correspondance constante avec son mari par courriel ».

« Puisque maintenant bon nombre de femmes dirigent les centres de savoir des villages, dit-il en souriant, les hommes doivent désormais s’adresser à elles pour obtenir de l’information ».  Ainsi, ce sont les femmes qui, chaque matin, téléchargent de la base de données de la US Naval Meteorology and Oceanography Command les prévisions météorologiques locales et les données relatives aux vagues, puis qui les transmettent par haut-parleur aux pêcheurs rassemblés sur la plage afin qu’ils puissent décider s’ils iront ou non en mer. À Pondichéry et tout le long du littoral, lors du tsunami de décembre 2004, le même système d’alarme a averti les gens de s’éloigner du rivage et ainsi sauvé de nombreuses vies.

On peut y arriver

Malgré les succès remarquables de la révolution verte et du secteur de la haute technologie de l’Inde, une grande partie de la population vit toujours dans la pauvreté. Selon l’UNICEF, ce pays compte le nombre d’enfants souffrant de malnutrition le plus élevé au monde. Si bien qu’à 82 ans, M.S. Swaminathan poursuit le même type de travail que celui qui l’a inspiré, il y a 60 ans, au début de sa carrière. Parmi les nombreux rôles qu’il assume, soulignons qu’il préside la Commission nationale de l’agriculture, de l’alimentation et de la sécurité nutritionnelle.

Il fait valoir qu’à l’heure actuelle, il y a suffisamment de nourriture en Inde, mais que les pauvres n’ont pas les moyens de l’acheter. Il faudrait, pour résoudre au moins partiellement ce problème, des partenariats public-privé qui fourniraient de nombreux emplois mal rémunérés afin qu’un plus grand nombre de gens aient accès à un minimum vital en matière de sécurité alimentaire. Il croit fermement au pouvoir des petits investissements pouvant servir de catalyseurs — comme ceux que lui a accordés le CRDI. Faisant allusion à son âge, M.S. Swaminathan se dit absolument convaincu du bien-fondé de telles mesures :

Si toutes les parties intéressées formaient une coalition pour éradiquer la faim, je dirais que c’est possible. On peut y arriver. Et de mon vivant.

Patrick Kavanagh est rédacteur principal à la Division des communications du CRDI