Développer la médecine d’urgence en Éthiopie

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JAMES MASKALYK La première cohorte de médecins formés par la TAAAC EM célèbre sa collation des grades.

Mary O'Neill
L’Éthiopie accuse de graves lacunes sur le plan des soins médicaux d’urgence. Des experts canadiens se sont associés à l’Université d’Addis-Abeba dans le but de mettre sur pied un centre national de recherche et de formation et de produire les premiers spécialistes de la médecine d’urgence au pays.

En Éthiopie, l’espérance de vie est de 58 ans seulement, et des maladies transmissibles comme la tuberculose, le paludisme, la diarrhée et la pneumonie y font des ravages. Au cours de la dernière décennie, on y comptait environ quatre médecins par tranche de 100 000 habitants, soit moins de la moitié du nombre recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Le Canada, par contraste, compte 210 médecins pour chaque tranche de 100 000 habitants.

En 2008, le ministère de la Santé de l’Éthiopie a déclaré que la médecine d’urgence était une priorité. Aux prises avec un exode incessant du personnel formé, et ne possédant ni enseignants ni praticiens qualifiés dans le domaine de la médecine d’urgence, le pays a demandé de l’aide. Depuis 2010, l’Université d’Addis-Abeba et l’Université de Toronto s’emploient ensemble à répondre aux besoins du pays en matière de formation et de recherche par l’intermédiaire de la Toronto-Addis Ababa Academic Collaboration in Emergency Medicine (TAAAC‑EM). De 2012 à 2014, le CRDI a soutenu cette extraordinaire entreprise de collaboration en enseignement et en recherche au moyen d’une subvention octroyée au University Health Network (UHN) dans le cadre du Programme des partenariats canadiens.

Partir de rien

La Dre Megan Landes, membre du UHN Global Health Emergency Medicine Group et codirectrice de la TAAAC‑EM, se rappelle quelques-unes de ses premières impressions des services d’urgence en Éthiopie :

« La salle d’urgence était dépourvue des éléments d’organisation que nous jugerions essentiels. On commençait à peine à appliquer le triage et, compte tenu du nombre de patients, il y avait des gens très malades qui attendaient longtemps avant d’être examinés. Dans une ville où il y a peu de ceintures de sécurité et de trottoirs, et beaucoup d’accidents de la circulation, le nombre de traumatismes était effarant. »

Le Dr Biruk Germa, résident principal en médecine d’urgence à l’Université d’Addis-Abeba, témoigne aussi du manque de ressources : « Nous connaissons une pénurie de chambres, de personnel et de médicaments, et nous manquons de modalités d’investigation à l’hôpital. »

Pour la Dre Landes, la difficulté était de savoir par où commencer : « Comment faire pour mettre sur pied un système de médecine d’urgence quand personne n’a reçu de formation spécialisée ? »

De l’enseignement au chevet au téléenseignement

Pour s’attaquer au problème, la TAAAC‑EM a eu recours à une démarche globale comprenant incluant la prestation du programme d’études, l’enseignement clinique, la recherche opérationnelle, la formation sur les méthodes de recherche, le téléenseignement et le mentorat. Quatre fois par an, une équipe médicale canadienne composée de professeurs de l’Université de Toronto, d’un résident principal en médecine d’urgence et d’un infirmier autorisé en médecine d’urgence se rend à Addis-Abeba pour une résidence intensive d’un mois, au cours de laquelle ses membres enseignent et pratiquent au Black Lion Hospital, le plus grand hôpital public du pays. De concert avec leurs partenaires de l’Université d’Addis-Abeba, les Canadiens ont élaboré un programme d’études de trois ans en médecine d’urgence qui répond aux normes tant éthiopiennes qu’internationales.

 
Ce programme est centré sur l’enseignement pratique par la supervision au chevet, les études de cas et le mentorat clinique. Chaque résident en médecine d’urgence de l’Université d’Addis-Abeba a pour mentor un membre du corps professoral de l’Université de Toronto. Dans l’intervalle des visites, le courriel aide à abolir la distance, et des vidéoconférences régulières permettent l’apprentissage continu et la résolution de problèmes.

A specialist teaches emergency medicine by telesimulationAfin de mieux outiller l’Université d’Addis-Abeba pour qu’elle soit en mesure de résoudre les problèmes opérationnels et de s’adapter aux priorités stratégiques en matière de médecine d’urgence, la TAAAC‑EM s’emploie aussi à renforcer les capacités de recherche. Les membres du corps professoral de l’Université d’Addis-Abeba et de l’Université de Toronto ont choisi trois sujets initiaux se rapportant aux soins d’urgence et ont mis en place un protocole destiné à faciliter la collaboration ainsi que l’apprentissage mutuel de la démarche de recherche et de rédaction. Cinq autres projets de recherche ont été conçus par la première cohorte de diplômés éthiopiens, encadrés par le corps professoral des deux universités.

Les premiers spécialistes de la médecine d’urgence en Éthiopie

Le partenariat a permis de former les premiers spécialistes éthiopiens de la médecine d’urgence, qui ont reçu leur diplôme en octobre 2013; une deuxième cohorte est attendue en octobre 2014. Il y aura alors 10 nouveaux spécialistes en exercice – à peu près la moitié dans la capitale du pays, tandis que les autres mettront leurs compétences au service de différents centres régionaux.

La TAAAC‑EM espère obtenir le même succès phénoménal qu’un partenariat antérieur en médecine psychiatrique, qui a fait grimper en flèche le nombre de psychiatres en Éthiopie. Qui plus est, presque tous les diplômés sont restés au pays.

En perspective : un réseau d’experts en pleine croissance

L’Éthiopie bénéficie d’une injection d’expertise dont elle a grand besoin, mais les réalisations de la TAAAC‑EM revêtiront une portée mondiale.

Une plateforme Internet en libre accès permettra une large diffusion de ressources didactiques sur la médecine d’urgence qui auront fait l’objet d’un examen par les pairs, et soutiendra par la suite la collaboration Nord-Sud dans d’autres pays à faible revenu. En juin 2014, une cinquantaine de modules de formation Web étaient en voie de production.

Par ailleurs, on est en train de constituer un corpus de connaissances sur les difficultés concrètes auxquelles font face les services de médecine d’urgence et les systèmes de santé en Éthiopie. Deux premières études – l’une portant sur les causes de décès prématuré dans les services d’urgence, et l’autre sur les traumatismes crâniens – sont présentées à des conférences qui ont lieu au Canada et en Éthiopie en 2014.

Cette entreprise profite aussi au Canada. Par l’intermédiaire de la TAAAC‑EM, un réseau grandissant d’enseignants et de personnes en cours de formation, au Canada, a acquis de l’expérience en médecine d’urgence au service de la santé mondiale. Plus de 20 membres du corps professoral ont participé à l’élaboration du programme d’études; plus de 100 ont travaillé aux modules de formation; et 15 autres ont joué un rôle dans la conception et l’exécution de la recherche. Beaucoup se sont investis personnellement, de façon durable, dans cette relation suivie.

« Pour ceux d’entre nous qui prennent part à ce projet, dit la Dre Landes, c’est un puissant facteur de transformation. Je sais que je suis un meilleur médecin parce que je pratique en Éthiopie. »

Mary O'Neill est rédactrice à Ottawa. 

Photo (à droite) : L’Université de Toronto

Consulter le site Web de la TAAAC-EM

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