Développement : mettre les diasporas à contribution

Jim Boothroyd

On recherche un ou une physiothérapeute d’origine éthiopienne vivant au Canada et ayant acquis des connaissances spécialisées sur le plan universitaire et clinique afin d’offrir bénévolement une formation de trois à six semaines aux membres du corps professoral du tout premier programme universitaire de physiothérapie en Éthiopie. La connaissance de l’amharique est un atout.

Grâce à un projet pilote appuyé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, des annonces comme celle qui précède sont diffusées aujourd’hui au sein de la diaspora éthiopienne au Canada; les personnes choisies peuvent s’attendre à être accueillies à bras ouverts !

Il y a 120 hôpitaux en Éthiopie, mais sans la présence de physiothérapeutes hautement spécialisés, il est impossible de fournir les services de réadaptation courants, affirme Atinkut Alamirrew, qui dirige le département de physiothérapie de l’Université de Gondar, dans le nord de l’Éthiopie.

M. Alamirrew n’a que 24 ans et ses six collègues sont aussi jeunes que lui. Ils font tous partie du premier groupe d’étudiants à qui le nouveau programme de physiothérapie de l’Université de Gondar a décerné un diplôme, il y a deux ans. M. Alamirrew déplore le fait que cette université ne compte pas de personnel ayant de l’expérience en milieu universitaire et clinique et capable de leur enseigner ou de les aider à actualiser leurs connaissances. Cela devrait changer en 2009, car M. Alamirrew et ses collègues participent à un projet pilote au cours duquel ils examineront de nouvelles façons de propulser le développement, misant sur l’énergie et le savoir-faire des membres de la diaspora éthiopienne établis au Canada.

Ce projet pilote de 18 mois est le fruit de recherches rigoureuses subventionnées depuis quelques années par le CRDI et que dirige l’Association for Higher Education and Development (AHEAD). Créée en 1999 par un groupe de Canadiens d’origine éthiopienne, cette association s’était donné pour mission de recueillir des fonds afin de remettre des bourses d’études et des manuels à des étudiants en médecine en Éthiopie. Les activités d’AHEAD ont toutefois été limitées en raison de son manque de capacités, de fonds et de partenaires.

Ces dernières années, AHEAD s’est aussi penchée sur la participation des membres de la diaspora à des projets de développement et a entrepris de mobiliser la diaspora éthiopienne du Canada. Les travaux de recherche d’AHEAD ont fait ressortir un hiatus. Au Canada et dans d’autres pays à revenu élevé, les personnes qui forment la diaspora entretiennent des liens affectifs, sociaux et financiers serrés avec les membres de leur famille et leurs amis restés en Éthiopie. Elles contribuent aussi généreusement au développement international. Cependant, peu de mécanismes ont été établis pour mobiliser ces communautés et les amener à participer à des projets de développement fructueux dans leurs pays d’origine.

Le projet pilote met donc à l’essai un nouveau moyen de créer des liens. Depuis le mois d’août dernier, AHEAD et deux organisations non gouvernementales, CUSO–Voluntary Services Overseas (CUSO–VSO) et VSO Éthiopie, recrutent et déploient des membres de la diaspora possédant des connaissances spécialisées pour offrir à titre bénévole de courts stages de formation dans les universités de Gondar et de Jimma, respectivement dans le nord et dans le sud de l’Éthiopie. Afin d’accroître l’impact de ces affectations, bénévoles et universités d’accueil travaillent ensemble avant et après les stages. L’équipe de recherche documente également le déroulement des stages, planifie les étapes suivantes et crée un réseau de parties prenantes dans les deux pays afin de transformer le projet pilote en un programme permanent.

Selon Theo Breedon, agent national de développement du bénévolat à CUSO–VSO, il est peu courant au Canada de collaborer avec des groupes de la diaspora dans le cadre de démarches de développement à long terme et de maintenir des liens avec les bénévoles participants une fois qu’ils sont rentrés au pays.

Les groupes de la diaspora avaient tendance auparavant à se concentrer sur les collectes de fonds et les secours d’urgence, mais la situation est appelée à changer. Outre les stages menés en Éthiopie, CUSO-VSO participe à des projets de développement avec des groupes de Canadiens d’origine guyanaise et philippine et est en train d’élaborer un cadre de financement avec l’Agence canadienne de développement international, qui pourrait appuyer le bénévolat des diasporas durant les cinq prochaines années.

Bathseba Belai, qui a mené les travaux de recherche pour AHEAD, est d’avis que de nombreux immigrants canadiens veulent contribuer au développement mais ne savent pas comment s’y prendre. Les groupes qui les représentent ne sont pas en mesure de mener des programmes, ou encore leurs membres s’emploient activement à faire carrière au Canada. Plusieurs spécialistes au sein des diasporas ne peuvent pas rester six mois sur les lieux; c’est pourquoi, selon Mme Belai, il est plus réaliste d’envisager des affectations de trois à six semaines.

Mme Belai était l’un des trois représentants que CUSO-VSO et AHEAD ont chargés, en novembre dernier, de visiter les universités de Gondar et de Jimma afin de déterminer où les bénévoles pourraient être affectés. La formation en physiothérapie, sur laquelle porte la première des quatre affectations prévues durant le projet pilote, permettrait de répondre à des besoins urgents au sein du système de santé de l’Éthiopie.

Ravagée par les famines, les guerres et le nombre croissant de personnes atteintes du VIH, l’Éthiopie figure parmi les pays qui occupent un rang peu enviable dans le classement selon l’indice de développement humain mis au point par l’ONU; en d’autres termes, ce pays a désespérément besoin d’aide. M. Alamirrew estime qu’en contribuant au perfectionnement du corps professoral du département qu’il dirige, le Canada donnerait le coup d’envoi aux services de réadaptation en milieu hospitalier dans son pays. Des milliers d’Éthiopiens en bénéficieraient, notamment les victimes d’accident et d’AVC, les patients qui se remettent d’une chirurgie et un nombre croissant de personnes qui souffrent des effets secondaires courants associés au traitement antirétroviral offert depuis peu aux personnes atteintes du VIH.

M. Alamirrew et ses collègues enseignent en anglais. Ce dont ils auraient vraiment besoin, cependant, c’est d’un Canadien ou d’une Canadienne d’origine éthiopienne ayant une certaine connaissance de l’amharique, langue première du personnel du département, et connaissant bien les méthodes d’enseignement utilisées en Éthiopie.

La détermination de M. Alamirrew et d’autres dirigeants des universités visitées a suscité l’admiration des représentants de CUSO-VSO et d’AHEAD. Pour Mme Belai, se trouver à leurs côtés a été une grande leçon d’humilité. Elle dit être rentrée au Canada réellement motivée à trouver des personnes compétentes.

Cet article est d’abord paru dans le numéro de mars 2009 d’UniWorld/UniMonde, un encart inséré dans le magazine Affaires universitaires que publie l’Association des universités et collèges du Canada.