Des visages connus de l’étranger : le tourisme de la diaspora dans les Caraïbes

Image
Division des communications, CRDI
Afin de stimuler le tourisme, les pays des Caraïbes ciblent une clientèle plus proche d’eux, soit les familles et les amis de la diaspora caribéenne.
Nombre de pays des Caraïbes sont aux prises avec des problèmes très tenaces, mais la région bénéficie d’un pilier économique dont d’autres endroits dans le monde ne peuvent que rêver : l’industrie touristique.

Ces dernières décennies, le tourisme dans les Caraïbes a progressé rapidement, en grande partie grâce à la popularité croissante des croisières et des formules « tout compris ». Cette progression n’a toutefois pas été sans ratés. Ainsi, le développement du tourisme de masse s’est traduit par une baisse de la participation des pays hôtes dans l’industrie et, partant, des avantages que ceux-ci en tirent. Par ailleurs, dans certains pays des Caraïbes, la forte criminalité a découragé les visiteurs. De plus, l’ensemble de la région a souffert de la crise financière internationale, qui a entraîné une diminution des voyages d’agrément partout dans le monde. 

Autrement dit, les pays des Caraïbes ont profité du tourisme, mais ils pourraient le faire encore davantage. C’est pourquoi il fallait mener des recherches pour établir des stratégies permettant d’accroître la compétitivité de l’industrie du tourisme dans cette région, de mieux en répartir les avantages et d’atteindre d’autres marchés que ceux qui sont ciblés habituellement.

 
Des millions de personnes négligées
 
L’une des pistes de recherche a consisté à évaluer les chances de mobiliser la puissance économique d’un groupe de personnes fortement et profondément liées à la région, soit les Caribéens vivant à l’étranger. Ce groupe a souvent été négligé, tant par les chercheurs que par les entrepreneurs, car ses membres ont rarement été considérés comme des touristes : on les voit simplement comme « des personnes de la famille et des amis ».
 
En fait, le nombre de personnes qui constituent la diaspora caribéenne est loin d‘être négligeable, même lorsqu’on le compare au nombre d’habitants des pays d’origine. De 1965 à 2000, environ 12 % de la main-d’oeuvre de la région a émigré au Canada et dans d'autres pays industrialisés, plaçant ainsi les Caraïbes au premier rang mondial quant au nombre d’émigrants par habitant. En tout, des millions de personnes qui sont nées dans les Caraïbes (ou leurs descendants) vivent dans de grandes villes à l’étranger.
 
Les effets sur le développement
 
Subventionnés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, et d’autres bailleurs de fonds, des chercheurs du campus de Cave Hill de l’University of the West Indies, à la Barbade, et de l’Université Carleton, à Ottawa, ont réalisé une étude multipays ambitieuse sur l’incidence économique des diasporas. Les études de cas ont notamment porté sur les Dominiquais établis à New York – chose extraordinaire, ils y constituent 9 % de la population –, les Jamaïcains établis à Londres, les Surinamais établis à Amsterdam et dans d’autres villes néerlandaises et les Guyaniens de Toronto.
 
En général, les émigrants contribuent au développement de leur pays d’origine par les cinq moyens suivants : le transport, les télécommunications, le commerce, les envois d’argent et le tourisme. Les chercheurs se sont concentrés sur l’incidence de deux populations mobiles sur le développement : les professionnels et autres travailleurs qualifiés qui retournent chez eux (phénomène de « circulation des cerveaux ») et les personnes de la diaspora qui jouent un rôle dans le tourisme et qui investissent.
 
En ce qui concerne le tourisme des personnes de la diaspora, les chercheurs ont évalué sa nature et son ampleur, et plus particulièrement son incidence sur l’économie des pays d’origine pour ce qui est de la croissance de l’emploi, des recettes en devises et de la répartition des revenus. Ils ont examiné des questions telles que la possibilité de le consolider par des accords de libre-échange ou l’amélioration des télécommunications.
 
Des parties prenantes diverses
 
Les résultats de l’étude sont riches et nuancés, et ils semblent indiquer qu’il y a de bonnes possibilités d’accroître le tourisme par l’élaboration de politiques efficaces.
 
Ainsi, les études de cas ont permis de déterminer que les touristes de la diaspora ont déjà une incidence économique importante sur les pays des Caraïbes. Ces voyageurs constituent en effet une part importante du nombre total de touristes; dans le cas du Guyana et du Suriname, par exemple, ils représentent près des deux tiers du total.
 
Autre découverte remarquable : le tourisme de la diaspora soutient un éventail étonnamment large de parties prenantes, notamment les « catalyseurs et facilitateurs » tels que les entreprises de transfert de fonds et de télécommunications, les voyagistes, les hôteliers, les transporteurs aériens et même les journaux destinés aux émigrants. Il soutient évidemment aussi les touristes eux-mêmes, quelle que soit la catégorie dans laquelle on les classe (c’est-à-dire qu’ils s’adonnent au tourisme « culturel », « festivalier », « écologique », « médical » ou autre). Autrement dit, un très grand nombre de personnes et de groupes ont intérêt à améliorer le tourisme de la diaspora.
 
Évolution du profil du touriste typique
 
Il s’avère que les personnes de la diaspora ne se rendent pas dans leur pays d’origine uniquement pour profiter du soleil et relaxer. Elles y vont aussi pour investir et faire des affaires, obtenir de nouveaux diplômes, y établir une résidence, assister à des festivals ou à des activités familiales telles que des mariages et des funérailles et – en particulier dans le cas des touristes de la deuxième et de la troisième génération – pour en savoir plus sur leurs ancêtres et sur le patrimoine caribéen. Un touriste interrogé par les chercheurs a indiqué qu’il se rendait dans son pays d’origine pour « découvrir son bagage culturel ».

Par ailleurs, le profil du touriste typique évolue au fil des générations. C’est là une conclusion qui permettra d’adapter les services offerts. En général, les émigrés de la première génération qui retournent chez eux sont hébergés par des amis ou des membres de la famille, se déplacent dans les alentours au lieu d’explorer le pays et privilégient la cuisine traditionnelle et les achats. Les générations suivantes, mieux nanties et moins proches de leur communauté d’origine, sont plus susceptibles d’opter pour un hébergement commercial et de faire des excursions pour découvrir l’histoire du pays et leur patrimoine.

 
Un documentaire
 
Il y a lieu de mentionner que le projet a débouché sur la production, à la suggestion du CRDI, d’un documentaire d’une durée de 50 minutes visant à sensibiliser les gens à la puissance économique de la diaspora caribéenne. Forward Home: the Power of the Caribbean Diaspora, dont la première a eu lieu dans le cadre du festival de films Caribbean Tales à Toronto en septembre 2011, dresse un portrait éloquent de l’incidence économique des expatriés caribéens. Le film comprend des séquences et des entrevues filmées dans tous les pays et villes ayant fait l’objet des études de cas.

Pour en savoir plus sur le tourisme des personnes de la diaspora et les recherches effectuées à ce sujet

Bande-annonce de Forward Home sur YouTube
et bande-annonce de Forward Home avec sous-titres français

 
 
Numéro spécial du Canadian Foreign Policy Journal ayant pour thème
volume 17, no 2, 2011
 
 

 
Keith NurseLiens identitaires
 
On pense généralement que l’afflux de touristes de la diaspora ne cessera jamais, qu’il n’est pas nécessaire de faire de la publicité auprès d’eux, de chercher à les attirer ou de planifier quoi que ce soit à leur intention. Cette idée est fausse, car la concurrence est forte sur le marché. Ce qui nous avantage, c’est qu’ils entretiennent des liens identitaires avec la région. Si nous négligeons d’établir une stratégie assez élaborée pour les cibler, nous pourrions commencer à perdre cette part de marché.
Keith Nurse, chargé du projet de recherche, directeur du Sridath Ramphal Centre au campus de Cave Hill de l’University of the West Indies, à la Barbade, dans le documentaire Forward Home