Des pistes locales pour appuyer la paix et la démocratie

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Stephen Dale
Quel dénominateur commun y a-t-il entre les conseils de citoyens locaux au Mexique, au Venezuela et au Nicaragua, le système électoral au Liban, les politiques communautaires au Sri Lanka et la réforme du gouvernement en Afrique du Sud ?

Réponse : chacun de ces éléments renferme des enseignements sur la façon dont la communauté internationale peut favoriser la paix et la démocratie dans des pays qui ont été ou sont aux prises avec un conflit armé.

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Afrique du Sud - Human Sciences Research Council

 
Mexique - FLACSO Mexico

Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) finance des recherches dans des sociétés qui sont sorties d’un conflit. L’objectif est de faire en sorte que les citoyens participent davantage, et mieux, au processus démocratique et de renforcer les institutions politiques.

Quatre équipes de chercheurs retenues dans le cadre d’un concours de recherche mondial qui a donné lieu à 63 propositions analyseront, à partir des contextes locaux, la façon dont les rapports politiques et sociaux sur le terrain influent sur les perspectives de paix durable et sur l’établissement de sociétés plus démocratiques. Elles se demanderont également ce que la communauté internationale peut faire pour favoriser l’atteinte de résultats positifs et, à mesure que le projet tirera à sa fin, détermineront s’il existe des modèles applicables à l’échelle mondiale.

Aucun chemin tout tracé vers la démocratie

Aux dires de plusieurs conférenciers ayant participé au débat public tenu récemment au siège du CRDI à Ottawa (où l’on a lancé officiellement les quatre projets), si l’on s’intéresse davantage aux rapports en jeu sur la scène locale, c’est qu’on reconnaît que les efforts déployés par la communauté internationale pour favoriser la paix et la démocratie dans les sociétés divisées ont souvent échoué. Ces échecs s’expliquent en partie par le fait que les concepts mêmes de « consolidation de la paix » et de « démocratisation » sont demeurés flous. On les a adoptés tels quels, en les croyant universels, sans songer qu’ils pouvaient différer selon l’endroit.

La consolidation de la paix fait penser au test de Rorschach, estime le président du CRDI, David Malone. Les gens projettent sur ce concept les notions personnelles qu’ils ont de la paix et de son édification, mais bon nombre d’entre elles ne sont guère utiles sur le terrain. De même, la démocratie revêt des formes et des contenus fort variés dans le monde; c’est un concept également très mal compris. En fait, des sociétés différentes établissent des formes différentes de démocratie selon ce qui convient le mieux à leurs besoins.

À défaut de bien comprendre l’influence qu’exercent les réalités locales sur les perspectives de relèvement des sociétés après un conflit, les acteurs internationaux tentent souvent d’imposer des solutions toutes faites, risquant ainsi de s’attirer le ressentiment des populations qu’ils sont censés aider.

Il est certain que des démarches ont échoué, admet Gerd Schönwälder, chef du programme Paix, conflits et développement du CRDI. Par exemple, le fait de faire appel uniquement à la collaboration de la société civile internationale, sans tenir compte de la société civile locale, n’a pas produit les résultats escomptés, non plus que l’exportation pure et simple des modèles d’institutions démocratiques de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord.

Une zone grise

Gerd Schönwälder fait observer que la promotion de la démocratie est une tâche ardue et que des difficultés se posent. De nombreux pays, en particulier en Amérique latine, ont glissé vers une « zone grise » dangereuse, située entre la démocratie et l’autoritarisme. Alors qu’il existe des mécanismes démocratiques officiels (un processus électoral, entre autres), les possibilités de participation véritable à la vie politique demeurent ténues, ce qui suscite le mécontentement et accroît les risques de nouveaux conflits.

Cependant, la résolution des problèmes et la mise en place d’institutions efficaces exigeront probablement un nouveau type de recherche, effectuée davantage à partir de la base que du sommet. Dans bien des cas, il apparaît de plus en plus évident que l’on surestime le postulat fondamental formulé par les chercheurs du Nord, à savoir que la démocratie accroît naturellement les chances de paix (et que, réciproquement, la paix crée les conditions nécessaires à la démocratie). Au Liban et au Sri Lanka, notamment, les conflits persistent même si ces pays se sont dotés d’institutions démocratiques. Au Kenya, les élections de 2007 ont entraîné une flambée de violence et une période d’instabilité. Les chercheurs doivent donc examiner des moyens de résoudre les tensions lorsque les processus de démocratisation et de consolidation de la paix semblent suivre des courants contraires.

Une meilleure tribune offerte aux voix du Sud

La recherche dans ce domaine s’est fondée en bonne partie sur des hypothèses dictées par l’idéologie, le bagage culturel y ayant joué aussi un rôle important, affirme Lauchlan Munro, vice-président, Stratégie générale et gestion régionale, du CRDI. Il faut donc améliorer les données probantes dans ce domaine. Il importe, en particulier, d’accorder plus de place aux travaux comparatifs et, surtout, d’offrir une meilleure tribune aux voix au Sud.

L’Afrique du Sud : des leçons apprises

Gerard Hagg, du Human Sciences Research Council de l’Afrique du Sud, se rappelle que, lorsque ce pays a mis fin au régime de l’apartheid en 1994, on l’a perçu comme un « exemple de démocratie ». Le Congrès national africain (ANC) au pouvoir a su éviter un bain de sang en formant un gouvernement de coalition d’unité nationale et en permettant à de multiples secteurs de la société de contribuer largement à l’élaboration des politiques.

Oso : Flickr

Aujourd’hui, cependant, la démocratie sud-africaine est en crise. L’ANC a perdu sa légitimité et bon nombre de Sud-Africains ne font plus confiance à la classe politique. Gerard Hagg constate des failles nombreuses dans l’évolution politique des 15 dernières années. Au début, les organismes de la société civile ont joué un rôle prépondérant dans la reconstruction post-apartheid. Mais, au fil des ans, la bureaucratie gouvernementale s’est alourdie; les fonds affluaient davantage dans les coffres des organismes gouvernementaux que dans ceux des organisations non gouvernementales (dont bon nombre ont dû fermer leurs portes). Si bien que, lorsque les régions rurales pauvres ont cessé de percevoir les « dividendes de la démocratie », une profonde marginalisation s’est installée sur le plan politique.

Le projet permettra d’examiner, au-delà de la situation qui existe en Afrique du Sud, si l’intégration des institutions africaines traditionnelles au système de gouvernance peut aider à inverser cette marginalisation.


Gerard Hagg (en anglais)

L’Amérique latine : la Belle et la Bête

Par ailleurs, au Mexique, au Nicaragua et au Venezuela, un portrait commun semble se dégager de réformes politiques qui ne parviennent pas à s’imposer sur le terrain. Gisela Zaremberg, chercheure à la FLACSO-Mexique, évoque « la Belle et la Bête » pour décrire la situation. La « Belle », ce sont les droits politiques pleinement garantis, en principe, y compris la création de conseils de citoyens, des espaces de discussion novateurs conçus justement pour que la société civile ait voix au chapitre en matière de conception de politiques.

La « Bête », ce sont des élites politiques puissantes qui, en réalité, n’ont pas renoncé à leur pouvoir. Ainsi, la mise en place de structures novatrices est acceptée en principe, mais les indicateurs internationaux relatifs à la liberté politique et aux conflits demeurent insatisfaisants dans ces trois pays, où la population se méfie toujours des programmes de réforme politique et où l’on assiste à des assassinats politiques et à des disparitions. La recherche permettra d’examiner l’incidence des contextes institutionnels sur les conseils de citoyens, en vue d’accroître l’efficacité de ces conseils. 

Dominic Sansoni : Banque Mondiale

Le Sri Lanka : par-delà les élections

Le Sri Lanka fait face également à un écart semblable entre les mesures officielles en faveur de la démocratie et la réalité quotidienne, affirme la professeure Neloufer De Mel, de la Social Scientists Association. Malgré la tenue d’élections périodique et les réformes visant à renforcer la démocratie en transférant le pouvoir aux autorités locales, la guerre civile qui perdure oblige à octroyer de plus en plus de ressources au secteur militaire. Cette situation a pour effet de retarder la croissance économique et le renforcement des institutions démocratiques.

Le projet permettra en particulier d’examiner le rôle des femmes à l’échelle locale : ces dernières produiront des vidéos « témoins » et des documentaires qui jetteront un éclairage sur la façon dont les femmes influent sur les perspectives de paix. Selon la professeure De Mel, le rôle qu’elles sont en mesure de jouer dans l’établissement d’une paix durable n’apparaît pas encore évident, mais il constitue un sujet de recherche prometteur.


Le Liban : des vides constitutionnels

Enfin, au Liban, des lacunes institutionnelles freinent les progrès que le pays semble accomplir en matière de démocratisation. La guerre civile a pris fin en 1990, et les troupes syriennes (qui ont occupé le Liban de 1990 à 2005) se sont retirées. Le gouvernement du Liban est toutefois toujours instable, et l’avenir du pays, incertain.

Selon Bassel Salloukh, professeur à l’Université américaine de Beyrouth, ce n’est pas le manque d’aspiration des citoyens vers la démocratie qui est en cause, mais un vide constitutionnel fondamental. En effet, un système qui consacre le sectarisme au Parlement permet difficilement aux différents groupes confessionnels de collaborer. Il est certain, en outre, que les politiciens vont agir selon les intérêts de leurs propres clans, au détriment des responsabilités nationales qui leur incombent. Le projet permettra d’examiner les réussites et les échecs des interventions politiques extérieures dans quatre pays du Moyen-Orient.

Bassel Salloukh (en anglais)

Stephen Dale est rédacteur à Ottawa.