Des jardins sauvés par les eaux grises

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Nesrine Khaled

Dans un pays où les musulmans se lavent cinq fois par jour avant de prier, le Yémen est un exemple à suivre pour la récupération des d'ablution qui, souvent, sont gaspillées. Ces eaux résiduelles ont trouvé une vocation verte depuis qu'elles servent à l'arrosage des jardins traditionnels du Yémen. Grâce à l'Initiative régionale concernant la demande d'eau (WADImena), les Yéménites peuvent désormais arroser 45 jardins naguère assoiffés.

Lancé en mai 2006, le projet a pour objectif de favoriser la conservation des eaux souterraines dans la vieille ville de Sanaa en mettant à profit les pratiques autochtones qui prônent l'utilisation de différentes ressources hydriques et en appuyant la campagne pour la préservation de la vieille ville de Sanaa. Les efforts déployés dans le cadre de ce projet ont, par ricochet, contribué à la sécurité alimentaire et à l'atténuation de la pauvreté dans cette municipalité.

Les débuts de la réutilisation des eaux grises au Yémen

La réutilisation des eaux d'ablution pour l'irrigation des jardins est une pratique qui n'avait pas cours dans le monde musulman, mais le Yémen a fait exception à la règle. Tout a commencé lorsque de riches Yéménites ont fait don de jardins traditionnels  (maqashem) jouxtant immédiatement chacune des mosquées de la ville. Chaque jardin profitait régulièrement des eaux d'ablution provenant de la mosquée adjacente. Une fois que l’eau du puits avait servi aux ablutions dans la mosquée, le jardinier la déversait dans une citerne (birka). Les eaux usées passaient ensuite dans les canaux d’irrigation des jardins. La responsabilité de la gestion des eaux d'ablution relevait donc du jardinier. Celui-ci recevait l'eau gratuitement en échange de ses services à la mosquée et dans le quartier environnant.

Toutefois, depuis les années 1970, la situation des eaux souterraines s'est considérablement dégradée partout au Yémen, et les jardins ont souffert de sécheresse et de pollution par les ordures. Le fait que la majorité des jardiniers ne puissent plus alimenter en eau les mosquées et les résidants des quartiers a entraîné de fortes tensions sociales.

Qu'entend-on par eaux grises ?

Alors que la plupart des projets de gestion de l'eau au Yémen avaient pour but d'économiser l'eau d'irrigation et de sensibiliser les collectivités à la nécessité de ménager l'eau, le projet de WADImena visait à remettre en vigueur la pratique traditionnelle de réutiliser les eaux grises. Le concept de la réutilisation des eaux grises servant aux douches, au lavage de la vaisselle et aux ablutions est nouveau dans le discours des chercheurs du Moyen-Orient, et a fortiori du Yémen.

Ali Naji et Abdala Zeid, propriétaires de Washaly miqshama (jardin en copropriété avec plusieurs partenaires), ont opté pour l'installation de systèmes de traitement des eaux grises, un premier pas vers la réutilisation efficace des eaux d'ablution des mosquées. « Pendant les travaux préparatoires, les résidants des quartiers avoisinants sont venus voir en quoi consistait la réutilisation des eaux grises et se sont dits intéressés à prendre part au projet », dit Ali.

Qui peut prendre part au projet ?

L'équipe du projet, formée de quatre jeunes femmes recherchistes, d'ingénieurs techniques et d'étudiants, était disposée à embaucher des représentants des divers groupes intéressés à la conservation des jardins et de l'eau : les jardiniers, les cheiks, les membres de conseils locaux ou de quartier, ainsi que le ministère des Waqf, la municipalité de Sanaa et le ministère de l'Eau et de l'Environnement. Une campagne de sensibilisation, ayant pour cible les intervenants locaux et les décideurs, a permis d'améliorer les perceptions, les attitudes et les pratiques de la collectivité tout entière. « Nous pouvons affirmer aujourd'hui que, sans cette approche participative, le projet n'aurait guère eu de retentissement », fait remarquer Doaa Arafa, adjointe à la recherche de WADImena.

Le projet a eu pour résultat la création, le 1er juin 2007, de l'Association pour la conservation des jardins traditionnels de la vieille ville de Sanaa. Un regroupement de plus de 220 personnes a élu un conseil d'administration et un comité de supervision où trois femmes ont été désignées membres. « Pour la première fois à Sanaa la collectivité participe et se charge de la gestion de ses propres ressources hydriques et de ses jardins, confie Frédéric Pelat, le chargé de projet. C'était tout un défi, mais le projet a marqué un tournant pour la collectivité. » 

Est-il possible de lier recherche et politiques ?

L'équipe de WADImena tenait à former des partenariats tant avec le gouvernement qu'avec d'autres organismes pour mener à bien ce projet. Durant l'installation et l'exploitation du système, celui-ci a bénéficié du soutien technique de l’Inter-Islamic Network on Water Resources Development and Management (INWRDAM), un organisme d'experts en réutilisation des eaux grises de la région.

Qui plus est, WADImena a amené l'INWRDAM et la National Water Resource Authority (NWRA) à collaborer au passage à grande échelle de la réutilisation des eaux grises pour l'irrigation des jardins. Le gouvernement se charge du financement tandis que l'INWRDAM offre le soutien technique. « Nous avons convenu que l'INWRDAM et la NWRA travailleraient bientôt ensemble à la promotion des applications des eaux grises dans divers endroits du Yémen », déclare M. Ba-Sheib, président de la NWRA. La NWRA financera la réutilisation des eaux grises pour l'irrigation des jardins des mosquées, tandis que l'INWRDAM fournira l'information technique sur les différents types de traitement des eaux grises et une analyse coûts-avantages des applications des eaux grises.

 
Grâce au dialogue entamé par WADImena avec le gouvernement et les instances responsables du système de traitement des eaux grises à Washaly miqshama, la réutilisation des eaux grises pour l'irrigation est devenue un modèle pouvant être repris ailleurs au pays.
 

À propos du projet de WADImena au Yémen

Ce projet est l'un des huit projets pilotes lancés par l'Initiative régionale concernant la demande d'eau dans la région MOAN en vue de donner lieu à des recherches novatrices sur les stratégies et les outils qui contribuent à une utilisation plus efficace, plus équitable et plus durable de l'eau dans cette région aréique.

 
La pénurie d'eau au Yémen

La pénurie d'eau pose un sérieux problème pour le développement du pays. Le Yemen ne dispose en effet que de 200 m3 d'eau par habitant par année, et près de 90 % de l'eau disponible est utilisée par le secteur agricole. Les besoins en eau dans les villes en expansion ont pris des proportions extrêmes. Aussi le Yémen a-t-il amorcé, dans les années 1990, une série de réformes qui devaient venir à bout de la pénurie d'eau et de la surexploitation des ressources renouvelables et non renouvelables en vue de réduire la pauvreté. La gestion de la demande d'eau est une démarche qui devrait permettre de circonscrire la crise imminente qui menace le pays.

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