Des femmes réclament un accès plus sûr à l’eau et aux installations sanitaires

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une femme qui prend de l'eau au Delhi, Inde
Kelly Haggart et Cecelia McGuire
PERSPECTIVES | CHANGEMENTS CLIMATIQUES ET EAU

Les femmes qui ont été déplacées des bidonvilles du centre-ville de New Delhi vers des zones isolées en périphérie de la capitale s’exposent quotidiennement à des affronts et à des dangers lorsqu’elles vont chercher de l’eau ou se rendent aux toilettes publiques. Grâce aux marches exploratoires, un outil conçu au Canada, elles exercent désormais leurs droits et réclament des services meilleurs et plus sûrs.

Il y a dix ans, quand les bidonvilles situés sur des terrains de grande valeur de New Delhi ont été rasés, des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées vers Bawana et Bhalswa, deux zones de réinstallation établies à l’extrémité nord de la capitale. On leur a loué de petits lopins de terre à court terme et promis une vie meilleure.

Or, les promesses ont vite fait place à la dure réalité, en particulier pour les femmes et les filles. De nombreuses résidantes privées d’installations sanitaires doivent en effet parcourir à pied des ruelles mal éclairées, jonchées de détritus, pour se rendre aux toilettes publiques payantes qui, bien souvent, sont crasseuses.

Qui plus est, elles ne se sentent pas en sécurité dans les toilettes publiques, où elles n’ont aucune intimité ni protection. Elles sont fréquemment l’objet de harcèlement et d’agressions à caractère sexuel non seulement dans les toilettes, mais aussi dans les champs ou les terrains vacants où elles doivent aller la nuit lorsque les installations publiques sont fermées.

Chaque jour, les femmes doivent en outre faire la queue pendant des heures pour remplir leurs seaux à des puits ou à des robinets publics afin de répondre aux besoins en eau de leur ménage. Elles prennent soin des membres de leur famille rendus malades par l’eau insalubre et consacrent une bonne partie de leurs maigres ressources aux services de santé. Dans toutes les zones urbaines pauvres de l’Inde, l’exécution des tâches liées à l’eau empêche les filles d’aller à l’école et les femmes de gagner un revenu qui leur est pourtant indispensable.

Faire le lien entre les services inappropriés et les problèmes de sécurité

En 2009, Femmes et villes international, un organisme de Montréal, et Jagori, une organisation féminine de New Delhi, ont entrepris d’examiner les installations d’approvisionnement en eau et d’assainissement dont disposent les femmes vivant à Bawana et à Bhalswa. Ce projet d’une durée de deux ans et demi, financé par le CRDI, s’est intéressé tout particulièrement à la manière dont des infrastructures et des services inappropriés exposent les femmes à des problèmes de santé et de sécurité.

Dans un premier temps, l’équipe de recherche s’est employée à adapter le concept de marche exploratoire, un outil servant à évaluer la mesure dans laquelle les femmes sont en sécurité dans les espaces urbains publics qui a été conçu par le Metropolitan Action Committee on Violence against Women and Children de Toronto en 1989.

Une marche exploratoire, c’est une visite à pied qu’un groupe de femmes effectue dans son quartier dans le but de repérer les caractéristiques physiques et sociales qui en font un milieu sécuritaire ou non. C’est dans le cadre du projet réalisé à New Delhi que l’outil a servi pour la première fois à évaluer les problèmes de santé et de sécurité des femmes qui ont un lien avec l’eau et les installations sanitaires.

Marches exploratoires dans les quartiers

L’équipe de recherche de Jagori a centré ses efforts sur Bawana et celle d’Action India, une autre ONG, sur Bhalswa. Les chercheurs ont invité des résidantes de ces collectivités, des fonctionnaires et des fournisseurs de services à parcourir les quartiers et à noter les formes subtiles de harcèlement que les femmes et les filles subissent lorsqu’elles utilisent des services essentiels. Ces marches exploratoires ont révélé des aspects auparavant méconnus, comme la manière dont des infrastructures et une conception inappropriées peuvent contribuer à la création de milieux peu sécuritaires.

De concert avec le Centre for Budget and Governance Accountability, un organisme indépendant, les chercheurs ont également analysé le budget municipal 2009-2010 de New Delhi. Ils ont comparé les coûts de renonciation, soit le manque à gagner des femmes attribuable au temps consacré à la collecte d’eau et au manque d’accès à des installations sanitaires, avec les sommes que l’administration municipale consacre aux services d’approvisionnement en eau et d’assainissement.

Les chercheurs ont alors constaté que la municipalité ne dépense respectivement que 0,66 $ et 1,78 $ par personne et par année en services d’approvisionnement en eau et d’assainissement. Or, pour une femme vivant dans une collectivité à faible revenu, l’insuffisance des services se traduit par un manque à gagner annuel de 50 $. Ces constatations et d’autres résultats de leur recherche sont présentés dans le rapport intitulé Gender and essential services in low-income communities.

Participation des membres de la collectivité

Les femmes de Bawana et de Bhalswa s’emploient maintenant à faire valoir leur droit à de meilleurs services. Elles ont invoqué la Loi sur le droit à l’information de l’Inde pour exiger des fonctionnaires qu’ils rendent des comptes. Par exemple, à Bawana, les femmes ont présenté quatre demandes d’information pour savoir qui était responsable de l’entretien des toilettes publiques et pour obtenir les registres des présences des nettoyeurs d’égouts.

Aujourd’hui, les ménages de Bhalswa ont accès à de l’eau courante quelques heures par jour ou ils sont approvisionnés par des camions-citernes qui sillonnent les ruelles deux fois par semaine. Les femmes ont créé des comités de ruelle qui sont chargés de surveiller la distribution de l’eau et sa qualité. À Bawana, des véhicules motorisés commencent à être utilisés pour la collecte des ordures et les pressions exercées par la collectivité ont entraîné la réouverture de plusieurs toilettes publiques. Des groupes de femmes veillent à ce que le système d’éclairage des rues et des toilettes publiques fonctionne bien. Ces mesures concrètes et plusieurs autres, conjuguées à diverses activités de sensibilisation, ont contribué à diminuer la fréquence du harcèlement exercé contre les femmes et les filles.

Dans les deux collectivités, de jeunes femmes et de jeunes hommes tiennent à faire leur part. Par exemple, des jeunes de Bawana ont réalisé, en collaboration avec Jagori et OneWorld Foundation India, six émissions de radio sur l’accès inégal des femmes à l’eau et aux installations sanitaires, lesquelles ont été diffusées dans tout le pays. Ils ont également organisé des rencontres de ruelle pour permettre aux résidants d’écouter ces émissions et de discuter des sujets abordés. Désormais, des groupes de femmes et de jeunes rencontrent régulièrement leur conseiller local et leur député pour discuter de problèmes qui se posent dans leur collectivité.

Guide sur la réalisation de marches exploratoires

En vue d’aider d’autres collectivités à réaliser des marches exploratoires, l’équipe de recherche a préparé un guide intitulé A Handbook on Women’s Safety Audits in Low-Income Urban Neighbourhoods: A Focus on Essential Services.

Par ailleurs, dans l’un des chapitres de l’ouvrage Building Inclusive Cities, Prabha Khosla, urbaniste, et Suneeta Dhar, directrice de Jagori, font état de l’incidence élargie qu’a eue le projet. En effet, les femmes et les filles ayant participé aux marches exploratoires ont affirmé qu’elles n’avaient jamais pensé à faire le lien entre certains aspects du harcèlement et les services inappropriés offerts dans leur quartier. De plus, le projet a amené les hommes et les garçons à prendre conscience des questions liées à la violence faite aux femmes et aux filles dans leur collectivité, à y réfléchir et à en parler.

En novembre 2012, l’administration municipale de New Delhi a annoncé la mise sur pied d’une cellule chargée de surveiller les grands projets d’infrastructure en ce qui concerne la planification, la sécurité et la qualité. Jagori en fait partie.

Pour en savoir plus :

Kelly Haggart est rédactrice principale au CRDI. Cecelia McGuire est rédactrice à Perth, en Ontario.

Le présent article porte sur le projet Droits des femmes et accès à l’eau et aux systèmes d’assainissement dans les villes d’Asie, financé dans le cadre du programme Changements climatiques et eau du CRDI.

Photos de droite : Femmes et villes international