Des décennies de recherche sur le manioc portent fruit

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Keane Shore
Pionnier de la recherche sur le manioc, Nagib Nassar, professeur à l'Universidade de Brasília, est parmi les candidats retenus cette année pour le Prix mondial de l'alimentation. Ce prix, d'une valeur de 250 000 $, est considéré comme l'équivalent du prix Nobel dans le domaine du développement international; la cérémonie de remise aura lieu le 24 octobre 2002.
 
Le manioc, plante racine rustique qui résiste à la sécheresse, est un aliment de base pour un demi-milliard de personnes. Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) a financé les premiers travaux du professeur Nassar au cours des années 1970 et 1980, dans le cadre du programme de recherche sur l'amélioration génétique du manioc qu'il appuyait. Ces travaux ont permis de mettre au point des variétés de manioc à teneur élevée en protéines et des plantes spécifiquement adaptées aux conditions agricoles de l'Afrique de l'Ouest.
 
Il faut envisager ce genre de travail dans une perspective à long terme, estime Peter Cooper, directeur du domaine de programme Environnement et gestion des ressources naturelles au CRDI. Les projets de développement, fait-il remarquer, sont habituellement financés pour trois ou quatre ans à la fois, mais les résultats ne sont souvent visibles que des dizaines d'années plus tard. Si, au fil du temps, il peut s'avérer de plus en plus difficile d'attribuer une contribution particulière à une réussite scientifique donnée, les contributions pouvant provenir de bon nombre de sources, Nagib Nassar, lui, continue de faire état de l'appui que le CRDI lui a accordé à ses débuts dans tous les articles qu'il publie.

 
Une plante aux multiples  usages

 
Le manioc est cultivé depuis des siècles sous les tropiques. Aliment de base riche en amidon, cette plante racine peut être bouillie, cuite, frite ou séchée. On l'utilise pour faire de la farine, du pain, du tapioca, du sucre, de l'amidon de blanchisserie et même une boisson alcoolisée. Plus de 800 millions de personnes en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique en sont tributaires. Plante indigène en Amérique, le manioc est cultivé dans les pays tropicaux et constitue une denrée de base au Congo, au Kenya, au Nigeria, en Ouganda et en Tanzanie.
 
La transformation du manioc pour le rendre comestible est complexe, puisque la plupart des variétés contiennent des glycosides cyanogènes, substances toxiques que la cuisson rend inoffensives. Bien que la popularité du manioc comme denrée de base soit comparable à celle des grains céréaliers cultivés dans les climats nordiques, la majorité des variétés de manioc ont une teneur faible en protéines  –  moins de 1 % comparativement à environ 7 % pour les cultures céréalières des zones tempérées. Le manioc peut également être cultivé, puis laissé dans le sol pendant de longues périodes afin de pouvoir servir en cas de disette : c'est, pour les agriculteurs pauvres, l'aliment par excellence contre la famine.
 
Le professeur Nassar a commencé à s'intéresser au manioc au début des années 1970 alors qu'il enseignait la biologie culturale africaine à l'Institute of African Studies de l'Université du Caire, en Égypte. On avait, dit-il, toutes les raisons de croire que le manioc pouvait sauver l'Afrique de la famine, qui frappait durement le continent au cours de cette décennie. C'est un aliment hypercalorique, disponible toute l'année et qui peut tolérer un stress environnemental important. Toutefois, le manioc pousse mal pendant les périodes de grande sécheresse ou dans des sols acides et toxiques comme ceux de la savane brésilienne.

 
À la recherche de souches sauvages

 
Najib Nassar s'intéresse de près au matériel génétique du manioc depuis 28 ans, soit depuis son arrivée au Brésil. Il a exécuté des travaux pour l'Institute of African Studies, puis pour l'Institut international d'agriculture tropicale (IITA), à Ibadan au Nigeria; pendant deux mois, il a parcouru le nord-est du Brésil à la recherche de souches de manioc sauvage, ce qui a incité le CRDI à financer deux de ses projets entre 1976 et 1982.
 
Il avait pour objectif de récolter des variétés sauvages de manioc dans leur habitat naturel, dans le centre et le nord-est du Brésil, d'en évaluer la valeur économique, de constituer une collection vivante et de procéder à des croisements avec des variétés de manioc cultivées. En prime, la collection a permis de sauver ces variétés sauvages de l'extinction. Le professeur Nassar a par la suite poursuivi sa récolte au Mexique.

 
Des hybrides nutritifs et productifs

 
Les lignées sauvages qu'il a remises à l'IITA pour leur potentiel d'amélioration ont donné lieu à la mise au point de souches de manioc spécialement adaptées aux conditions agricoles de l'Afrique de l'Ouest. L'une d'entre elles, explique le chercheur, a aidé à assurer au Nigeria, pour la première fois, une place incontestée parmi les grands producteurs de manioc du monde. Les autres producteurs les plus importants sont le Brésil, l'Indonésie, la République démocratique du Congo et la Thaïlande.
 
Le professeur Nassar soutient que l'appui du CRDI lui a permis de recueillir 42 variétés sauvages de manioc, indigènes au Brésil. À l'Universidade de Brasília, où il enseigne, il en assure encore la multiplication dans une collection vivante qui sert à l'évaluation et au croisement avec des variétés domestiquées. À ce jour, il a produit 14 hybrides. C'était tout un défi puisque, depuis des millions d'années, l'évolution et la sélection naturelle ont créé des obstacles interspécifiques considérables qui ont rendu l'hybridation particulièrement difficile.
 
Un de ses tout premiers hybrides a permis de presque doubler la teneur en protéines du manioc. Nagib Nassar attribue son succès en grande partie à la chance : habituellement, quand une variété sauvage est croisée avec une variété cultivée, l'hybride comporte des caractéristiques qui sont souhaitées et d'autres qui ne le sont pas. Ce n'est pas ce qui s'est produit en l'occurrence, affirme-t-il. L'hybride présentait à la fois un niveau élevé de productivité et de faibles concentrations de glycosides cyanogènes.
 
Un autre hybride – le plus captivant selon lui – était apomictique (c'est-à-dire capable de produire des semences hybrides sans fécondation). Les sélectionneurs peuvent avoir recours à l'apomixie pour préserver les caractéristiques désirables d'un hybride. Cette lignée pouvait résister aux bactéries et aux virus et, au bout d'une seule génération, sa valeur nutritive était étonnamment élevée. Le chercheur poursuit ses travaux sur la multiplication asexuée du manioc et espère produire un premier clone apomictique qu'il pourra ofrir aux agriculteurs brésiliens d'ici deux ou trois ans.
 
Lorsque le collègue chimiste avec lequel il travaillait lui a fait part du pourcentage de protéines, il n'osait pas le croire. Doubler la teneur en protéines en une seule génération dépassait et de loin ses rêves les plus fous. Il faut en général des dizaines de générations avant d'augmenter la teneur en protéines de 20 à 30 %. Réussir cela en une seule génération paraissait irréel. Pendant des années, il a repris l'analyse chimique pour confirmer les résultats.

 
La reconnaissance d'une contribution

 
Ses travaux ont valu à Nagib Nassar d'être mis en candidature à cinq reprises pour l'obtention du Prix alimentaire mondial, candidature proposée chaque fois par Joachim Voss, autrefois du CRDI et actuellement directeur général du Centre international d'agriculture tropicale (CIAT), établi en Colombie.
 
De bien des façons, Nagib Nassar a été considéré comme un précurseur parce qu'il a cherché à intégrer des caractéristiques de variétés sauvages de manioc dans des variétés domestiquées, soutient M. Voss. Sa contribution, de fait, a été de déceler très tôt la capacité de certaines variétés sauvages d'améliorer le manioc cultivé. L'amélioration du manioc est une entreprise difficile, c'est un fait avéré. Nagib s'est intéressé à la biologie moléculaire et l'a utilisée pour introduire les caractéristiques voulues dans le manioc cultivé à des fins commerciales.
 
Joachim Voss a proposé la candidature du professeur Nassar parce que, du point de vue scientifique, ses travaux ont révolutionné la recherche sur le manioc. Tant les souches de manioc à teneur élevée en protéines que les souches apomictiques recèlent d'immenses possibilités pour les populations les plus pauvres de l'Afrique. Il reconnaît cependant que la concurrence pour le Prix mondial de l'alimentation est telle que Nagib Nassar pourrait bien ne jamais l'obtenir.
 
M. Voss estime néanmoins qu'il est important de reconnaître sa contribution. Au CIAT, où se trouve la plus importante collection de manioc au monde, on poursuit le travail du professeur Nassar, notamment pour ce qui est de l'augmentation de la teneur en protéines du manioc, simplement en raison des possibilités qu'il présente. Et cela en très grande partie à cause de ses premiers travaux.
 
S'il remporte le prix, le professeur Nassar compte l'utiliser pour appuyer les jeunes chercheurs de l'Universidade de Brasília qui s'intéressent au manioc. Il a déjà fait des démarches en ce sens et a commencé à se servir de ses économies personnelles pour créer un fonds à cette fin à l'université.
 
Keane Shore est rédacteur pigiste à Ottawa.
 

Renseignements
 
Nagib Nassar
Departamento de Genética e Morfologia
Instituto de Ciências Biológicas
Universidade de Brasília, Campus Universitário Darcy Ribeiro
Asa Norte, 70910–900, Brasília – DF, Brasil 
Tél. : +55 61 307 2022
Téléc. : +55 61 272 0003
Courriel : nagnassah@rudah.com.br