Des chercheurs en quête de couverture médiatique participent à un congrès de journalistes scientifiques

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JUANITA BAWAGAN Les « dragons » de la presse Helen Branswell, de la Presse canadienne, Sandra Gionas, de TVO, et Luis Nájera, journaliste indépendant, reçoivent, en guise de remerciement, quelque chose à grignoter.

Kelly Haggart
Lorsque de talentueux scientifiques affrontent des journalistes chevronnés à une rencontre du type « Dans l’oeil du dragon », on risque fort d’assister à des échanges animés.
 
C’est exactement ce qui s’est passé au congrès de l’Association canadienne des rédacteurs scientifiques, qui s’est tenu à Toronto en juin 2014. Trois chercheurs passionnés avaient dix minutes chacun pour proposer une idée de reportage à trois journalistes perspicaces. Cette activité, intitulée « Pitch Perfect? From the Field to the Front Page » et parrainée par le CRDI, a attiré 75 personnes.
 
« Tout journaliste d’expérience connaît l’importance de cette présentation », a expliqué l’animatrice, Kathryn O’Hara, titulaire de la chaire CTV en journalisme scientifique parlé de l’Université Carleton, à Ottawa. Elle a souligné l’importance, pour les scientifiques qui poursuivent des travaux de recherche dans des régions éloignées, d’apprendre à convaincre les journalistes canadiens – au demeurant souvent affairés – que leur travail mérite l’attention des médias.
 
Trois scientifiques de renom liés au CRDI ont accepté de relever le défi : Prabhat Jha, Jay Subramanian et Ophira Ginsburg.

 


 
 
C’est l’épidémiologiste Prabhat Jha, directeur fondateur du Centre for Global Health Research de l’Hôpital St. Michael’s, à Toronto, et lauréat du prix de la Journée mondiale sans tabac récemment décerné par l’Organisation mondiale de la santé, qui a donné le coup d’envoi à la rencontre. Le CRDI subventionne ses travaux de recherche sur le déficit de filles en Inde attribuable à la préférence pour les garçons.
 
« Je suis venu pour vous expliquer que la meilleure façon d’améliorer l’état de santé des vivants est de compter les morts et de cerner les causes de mortalité », a déclaré M. Jha, expliquant qu’il faut recueillir des données exactes sur ces causes pour suivre l’évolution des maladies, élaborer des politiques et des programmes et suivre les progrès réalisés en santé publique.
 

Prabhat Jha mène une étude qui vise à réduire le taux de mortalité inutilement élevé dans les pays en développement par la collecte de données sur les causes de mortalité, qui demeurent souvent inconnues. Depuis 2001, dans le cadre de l’enquête intitulée One Million Death Study, mille personnes ont frappé aux portes de plus d’un million de ménages en Inde afin de recueillir des données sur un échantillon aléatoire, mais représentatif, de morts récentes. Les comptes rendus verbaux détaillés d’autopsies recueillis auprès de membres des familles ont été examinés par des médecins qui ont cerné la cause probable de chaque décès, ce qui a permis de dresser un tableau de la façon dont les gens meurent en Inde. 

 
Nombre élevé de cas de paludisme      
                                                    
« Ce système simple, qui coûte moins d’un dollar par ménage, a permis de combler au cours de la dernière décennie les énormes lacunes en matière d’information sur ce qui constitue un sixième de la population mondiale », a expliqué M. Jha.
 
L’enquête a donné des résultats surprenants. Par exemple, le paludisme cause environ 200 000 morts par an – ce qui dépasse de beaucoup l’estimation de l’OMS, qui s’élève à 15 000 morts par an et qui est fondée sur les dossiers d’hospitalisation. Il semble également que les morsures de serpent causent chaque année en Inde quelque 50 000 décès, ce qui correspond à l’estimation de l’OMS pour l’ensemble de la population mondiale.
 
« Il y a aussi de bonnes nouvelles », a affirmé M. Jha. « Le nombre de morts attribuables au VIH/sida en Inde ne correspond qu’au quart du nombre de décès redoutés par les autorités. L’épidémie de VIH/sida régresse ». M. Jha étend maintenant la collecte de données à d’autres pays d’Asie et d’Afrique où les politiques en matière de santé sont peut-être fondées sur des statistiques inexactes.
 
Les « dragons » ont-ils accepté sa proposition ? « Une solution vraiment simple et économique à des problèmes de soins de santé – voilà l’angle sous lequel nous pourrions aborder ce sujet », a expliqué Sandra Gionas, réalisatrice de la populaire émission d’actualités The Agenda with Steve Paikin, diffusée sur les ondes de TVO. « Je pense que vous avez en main tous les éléments d’un excellent reportage visuel qui doit être tourné en Inde – et je serais ravie de m’y rendre ».
 
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Jay Subramanian

 
Le prochain chercheur à se présenter devant les « dragons » fut le spécialiste des fruits de verger de l’Université de Guelph Jay Subramanian, qui a consacré plus de 25 ans à l’amélioration des récoltes et des technologies postrécolte. Il est chercheur principal au sein d’une initiative internationale qui vise à exploiter les percées nanotechnologiques pour prolonger la durée de conservation des mangues et d’autres fruits fragiles.
 
Ses travaux sont subventionnés par le Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale, une initiative financée conjointement par le CRDI et Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada ayant pour but de jumeler des spécialistes du Canada et de pays en développement afin de promouvoir les innovations en agriculture et en nutrition.
 
M. Subramanian a expliqué qu’en Inde, au moins un tiers de la production annuelle de mangues, qui s’élève à 20 millions de tonnes, pourrit ou est endommagé pendant le transport et l’entreposage. « L’objectif : conserver ces 33 % provenant de cette entreprise risquée qu’est l’agriculture. » Éviter ces pertes permettrait d’accroître les revenus et d’améliorer l’apport nutritionnel des populations d’Asie du Sud et d’autres pays en développement. Les travaux, auxquels participent des scientifiques du Canada, de l’Inde et du Sri Lanka, devraient également être utiles aux producteurs et aux consommateurs de fruits fragiles du Canada.
 
M. Subramanian a décrit la façon dont on peut ralentir le mûrissement des mangues avec l’hexanal, « un composé chimique simple, naturel et sans danger que l’on trouve déjà dans de nombreux aliments ». Les chercheurs remplissent les interstices microscopiques de nanobioparticules qu’ils ont mis au point à partir de déchets agricoles comme des fibres de bananier. Ils intègrent ensuite les nanoparticules imprégnées d’hexanal aux cartons et emballages utilisés pour expédier des mangues partout dans le monde afin de ralentir le mûrissement de ce fruit frais hautement périssable.
 
Proposer ce reportage en hiver
 
Qu’en ont pensé les « dragons » ? « J’écrivais 12 articles par jour », raconte le journaliste en exil, Luis Nájera, se rappelant les 18 années pendant lesquelles il a été journaliste au Mexique. « Il faut que le texte soit clair, direct et précis. Expliquez clairement aux journalistes les différentes facettes de vos travaux de recherche pour qu’ils comprennent comment ils seront utiles aux agriculteurs locaux. Il faudrait également reformuler votre présentation pour l’Amérique latine afin d’éviter le mot chimique ». 
 
De son côté, Helen Branswell, reporteure à la Presse canadienne spécialisée en médecine, a suggéré de proposer ce reportage au Canada en hiver, « alors que nous consommons des fruits qui viennent de loin et des tomates qui n’ont aucun goût ».
 
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« Dans la plupart des pays, un diagnostic de cancer du sein équivaut à une condamnation à mort », a expliqué l’oncologue Ophira Ginsburg au groupe de « dragons », « et nous avions envie de faire quelque chose ». Mme Ginsburg fait partie du corps enseignant de l’Université de Toronto et de l’Université BRAC, à Dhaka, et elle a fondé une clinique de dépistage des maladies du sein en milieu rural au Bangladesh. « Mais quand les femmes s’y présentaient, il était trop tard ».
 
Elle a donc mis au point un système peu coûteux qui emploie de jeunes femmes comme travailleuses en santé communautaire. Elles font du porte-à-porte et, au moyen d’applications pour téléphone mobile, elles identifient les femmes atteintes d’un cancer du sein, les aiguillent vers des professionnels de la santé et assurent un suivi auprès d’elles. Mme Ginsburg a obtenu en 2011 une des subventions destinées aux Étoiles en santé mondiale de Grands Défis Canada, que soutient le Fonds d’innovation pour le développement du gouvernement du Canada, mis en oeuvre par le CRDI.
 
« En quatre mois, 30 travailleuses en santé communautaire ont interviewé 22 500 femmes, dont environ 500 souffraient d’un problème de santé du sein grave. Beaucoup d’entre elles sont venues à notre clinique pour un traitement et un suivi », a expliqué Mme Ginsberg. « Je veux que vous racontiez comment un outil simple comme un téléphone mobile peut être utilisé par des travailleuses de la santé ayant reçu une formation minimale pour aider à la lutte contre le cancer, et ce, même dans une région éloignée de la planète. »
 
Différentes démarches
 
« Il n’y a pas une façon d’amener un sujet de reportage », a expliqué Helen Branswell, de la Presse canadienne. « Différentes tribunes appellent différentes démarches. En ce qui me concerne, si vous affirmez que cette technique fonctionnerait dans des régions éloignées du nord du Canada ou chez les immigrants nouvellement arrivés à Toronto qui ne recourent pas aux services de santé, mais qui en ont besoin, alors c’est une idée formidable ».
 
« Il y a un volet local qui s’adresse aux nouveaux arrivants », a précisé Mme Ginsburg, « surtout ceux venant de l’Asie du Sud. »
 
 « Voici ma carte », a répondu Helen Branswell.
 
 Après que Mme Ginsburg, M. Subramanian et M. Jha sont sortis presque intacts de leur entretien avec les « dragons », un téléspectateur a envoyé le message suivant sur Twitter : « Des chercheurs qui font preuve d’un tel enthousiasme méritent l’attention des médias ». [traduction libre]
 
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Photos : Juanita Bawagan