De la forêt aux champs en Côte d’Ivoire

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Kevin Conway
Pendant la plus grande partie de son histoire, le village de Buyo a été un marigot isolé au cœur des forêts humides équatoriales du sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Vers la fin des années 1960, le gouvernement ivoirien a entrepris un ambitieux projet afin d’exploiter les abondantes ressources naturelles de la région. Les principaux moteurs économiques ont été les politiques et programmes établis pour favoriser l’agriculture intensive ainsi qu’un barrage hydroélectrique construit en 1980 sur la rivière Sassandra.

Aujourd’hui, Buyo fait partie de la « nouvelle ceinture du café et du cacao » de la Côte d’Ivoire et est devenu un pôle d’attraction pour les immigrants économiques. La plupart y viennent en quête de terres où s’adonner aux cultures marchandes destinées à l’exportation ou aux marchés locaux. Certains trouvent du travail dans des exploitations forestières ou dans les pêcheries prospères de la région à l’espace Buyo – nom donné au réservoir à l’arrière du barrage hydroélectrique. Le flot d’immigrants a fait passer la population de 7 500 habitants qu’elle était en 1972 à plus de 100 000 aujourd’hui.

Le prix du progrès

La transformation rapide de la forêt en champs ne s’est pas faite sans heurts. Les gens luttent pour surmonter des problèmes causés par l’ampleur des changements économiques, environnementaux et sociaux. Une étude de 1996, dirigée par Pascal Houénou de l’Université de Abobo Adjamé, dénombre une foule de problèmes dont plusieurs sont attribuables à la réussite des projets de développement régional.

« Malheureusement, » souligne Houénou, « les politiques agricoles mises en place ont entraîné une véritable course contre la montre, les gens tâchant de défricher le plus possible afin de pouvoir revendiquer les terres et obtenir les titres de propriété pour les léguer à leur famille. »

Les chiffres montrent que les terres défrichées pour la culture du café et du cacao ont centuplé depuis 1975. La production d’huile de palme et de caoutchouc s’est également accrue. Aujourd’hui, la terre est devenue une marchandise hautement commercialisable qui fait l’objet de spéculations et de disputes, surtout entre les habitants de la région et les nouveaux arrivants. La remarque du président du pays à l’effet que « la terre appartient à qui l’exploite » n’a guère aidé à atténuer les tensions ou à favoriser l’intégration.

Les répercussions sur l’environnement

Le développement économique a laissé sa marque sur l’environnement. À mesure que la savane remplace la forêt, les pluies se font plus rares et la biodiversité diminue. L’abus d’engrais et de pesticides dans les champs cultivés nuit également à la qualité de l’eau du lac Buyo et de son bassin hydrographique.

Les pesticides interdits ou rigoureusement réglementés ailleurs dans le monde, sont d’usage courant dans cette région. Dans les systèmes aquatiques de climat chaud comme celui du lac Buyo, ces polluants se transforment facilement en d’autres composés qui se retrouvent dans la chaîne alimentaire. Des échantillons de poisson confirment la présence de toxines et montrent clairement que les niveaux de contamination augmentent à mesure que ces composés montent dans la chaîne alimentaire.

La qualité de l’eau est aussi menacée par le manque d’installations d’assainissement et d’élimination des déchets qui afflige la région tout entière. « Le lac Buyo est devenu un dépotoir, » affirme Houénou.

La jacinthe d’eau et les algues qui se nourrissent des nitrates et des phosphores rejetés dans les bassins hydrographiques locaux par les champs, les petites agglomérations et le village de Buyo obstruent les voies navigables et réduisent la teneur en oxygène de l’eau. Ce phénomène, à son tour, nuit à la diversité des espèces de poissons dans le lac et les rivières environnantes.

Les effets de ces changements sur la population locale sont visibles. Les maladies d’origine hydrique comme le paludisme, la diarrhée et les cas d’insuffisance respiratoire augmentent. La malnutrition et la pauvreté sont généralisées malgré des décennies de croissance économique.

La recherche de solutions

Trouver des solutions aux problèmes de santé répertoriés constitue l’objectif de l’étude complémentaire dirigée par Houénou et financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Cette fois, Houénou et son équipe cherchent comment gérer l’environnement pour améliorer la santé des gens.

« Toute recherche qui vise à améliorer le niveau de vie d’une population doit tenir compte du point de vue des membres de la collectivité afin de bien saisir leur perception de leur propre milieu et de déterminer leurs priorités », fait-il valoir.

Le danger, comme l’ont constaté les chercheurs, c’est que les priorités et la motivation de la collectivité puissent différer de celles qui animent l’équipe de recherche. Lors d’un atelier auquel ont participé l’équipe de Houénou, les autorités administratives, des organisations non gouvernementales, des chefs de village ainsi que des hommes, des femmes et des enfants de la région étudiée, les priorités de la collectivité avaient clairement trait à l’amélioration des infrastructures — électricité, état des routes, augmentation du nombre de cliniques et d’écoles, entretien et fiabilité des puits et des trous de forage. Au haut de la liste : le logement.

Participation communautaire

« Le logement ne faisait pas partie de notre problématique de départ, indique Houénou, mais dans l’optique de la collectivité, il s’agissait manifestement d’un facteur de bien-être. Bref, nous avons dû redoubler d'efforts pour communiquer avec les autorités locales et nationales. »

Le groupe a aussi décidé de limiter la région étudiée à Buyo et à ses environs et de se concentrer davantage sur les aspects urbains, agricoles et aquatiques de l’écosystème local. Pour maintenir la confiance de la collectivité, l’équipe d’Houénou s’est d’abord attaquée à l’énorme pénurie d’eau potable. Ils se sont appuyés sur les travaux de chercheurs latino-américains parrainés par le CRDI qui ont perfectionné une technique de gestion communautaire de l’eau, peu coûteuse et efficace.

Les chercheurs de Buyo ont opté pour les filtres à sable lent pour fournir l’eau potable aux ménages de la région étudiée. Les filtres, de fabrications et d’entretien faciles, sont un des éléments d’une vaste stratégie d’information, d’éducation et de communication qui vise à renseigner la population sur les maladies d’origine hydrique et d’autres problèmes associés au mode de gestion des ressources en eau. Les chercheurs examineront également les pratiques sociales et économiques qui contribuent au problème.

Houénou, le premier, reconnaît que la participation de la collectivité peut compliquer le processus de recherche, mais elle peut aussi être avantageuse, assure-t-il. « Nous pouvons intégrer le savoir-faire et l’expertise des gens aux résultats de notre recherche. Les deux travaillent en synergie pour produire des changements concrets dans la collectivité. »

Les fruits du travail transdisciplinaire

Du côté de la recherche, les membre de l’équipe transdisciplinaire ont contribué à la mise en commun des données. Avant d’amorcer leurs travaux, toutefois, les chercheurs ont collectivement défini une question de recherche et une stratégie commune.

« Les chercheurs doivent se défaire de certaines habitudes pour dépasser leur sentiment de sécurité scientifique, » poursuit Houénou. « La majorité d’entre eux ne savent pas ce que c’est de travailler avec des chercheurs d’autres disciplines. Mais dès qu’ils commencent à échanger, ils se mettent rapidement à poser toutes sortes de questions. »

Cette approche permet souvent de découvrir des liens ou des facteurs imperceptibles à première vue. Par exemple, les variations saisonnières du niveau d’eau du lac Buyo influent sur le mouvement des contaminants chimiques et biologiques qui s’y trouvent.

Cette démarche met également en relief l’aspect « sexospécifique » de l’utilisation ou de l’abus de la ressource. Les effets de l’exposition aux pesticides et à d’autres produits agrochimiques sur la santé des femmes et des enfants ont été traités prioritairement. Le lait maternel et les cheveux des femmes seront analysés pour vérifier la présence de polluants. Des facteurs socioéconomiques tels le transport de l’eau dans des contenants de pesticides abandonnés ou encore un régime alimentaire riche en poisson seront étudiés pour déterminer si certaines populations sont plus à risque et pourquoi.

Les rapports de force se reflètent dans les rapports entre les sexes ainsi que dans les conflits ethniques à Buyo. L’accès aux ressources et leur utilisation sont souvent tributaires des affiliations ethniques. Comprendre le fonctionnement de ces affiliations permettrait d’élaborer des stratégies de gestion des ressources durables et équitables.

Implanter le changement

Une fois leur analyse terminée, le profil des facteurs de santé de la population. Puis, il faudra trouver des solutions. Changer n’est jamais facile, mais les collectivités qui ont participé à l’analyse des problèmes seront plus enclines à adopter les solutions proposées; connaître les facteurs qui agissent sur leur santé les aidera à prendre des décisions plus éclairées. C’est là le premier pas, essentiel, à la promotion du bien-être communautaire.

Kevin Conway est rédacteur à la Division des communications du CRDI.