De la ferme à la fourchette : liens entre productivité, nutrition et santé

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Itena Pemberton, agricultrice de Stapleton, à Saint-Kitts, cultive une diversité de produits, dont le haricot vert

CRDI
Le taux d’obésité est en hausse dans les Caraïbes, surtout à cause du peu d’attention qu’accordent les pays de la région à la production alimentaire locale. Ces derniers ont plutôt opté pour un développement économique axé sur l’exportation de cultures de plantation, ce qui a engendré une forte dépendance à l’égard d’aliments importés peu nutritifs et dont l’apport calorique est élevé. Ce projet met à l’essai une démarche qui va « de la ferme à la fourchette » et qui établit des liens entre l’agriculture, d’une part, et la santé et la nutrition, d’autre part, pour s’attaquer aux problèmes que pose la sécurité alimentaire au Guyana, à Trinité-et-Tobago, à Saint-Kitts-et-Nevis
et à Sainte-Lucie.
 
Des interventions axées sur la technologie aident de petits agriculteurs à accroître la productivité des cultures et à diversifier la production alimentaire locale, tandis qu’un programme d’éducation à la nutrition encourage la consommation de produits frais cultivés sur place plutôt que d’aliments importés dont l’apport calorique est élevé.
 
Le défi : l’augmentation de la production alimentaire locale
 
Dans les Caraïbes, les systèmes de production alimentaire sont axés avant tout sur les cultures destinées à l’exportation. La capacité de cultiver, sur place, des aliments qui seront consommés localement est restreinte. La population compte sur des aliments importés et hautement transformés, qui contribuent à des taux d’obésité élevés. L’accroissement de la capacité de production locale dans l’optique d’une consommation locale est la clé de l’amélioration de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans la région.

Une productivité accrue grâce à une meilleure gestion de l’eau
 
L’augmentation de la productivité des cultures locales de fruits et de légumes à des fins de consommation locale est un volet essentiel du modèle dit « de la ferme à la fourchette ». Les petits agriculteurs augmentent leurs rendements en adoptant des méthodes de gestion de l’eau qui leur permettent de faire face aux variations saisonnières des ressources en eau, lesquelles constituent le principal frein à la productivité dans les Caraïbes.
 
On fait appel à la micro-irrigation ou irrigation goutte à goutte dans le cadre d’expériences portant sur des cultures maraîchères telles que la tomate, l’aubergine, la carotte, la citrouille, le haricot et le melon d’eau. Grâce à cette méthode, l’eau s’infiltre directement, une goutte à la fois et en fonction des besoins, dans le sol autour des plants, ce qui permet de préserver la ressource.
 
Selon Leroy Phillip, chercheur principal à l’Université McGill, les agriculteurs sont en train d’apprendre à maîtriser des outils plus perfectionnés pour comprendre la dynamique des sols et pour mettre en place des mécanismes de gestion de l’eau plus efficaces, et ne plus s’en remettre uniquement aux inondations et aux sécheresses saisonnières, sur lesquelles d’ailleurs ils ne peuvent plus compter en raison des changements climatiques.
 
Les données sur le rendement des cultures à Saint-Kitts donnent à croire que les interventions faisant appel à l’irrigation goutte à goutte ont permis de doubler la production du haricot à filet, de tripler la production du melon d’eau et de décupler la production de la citrouille (figure 1). 

 
Au Guyana, le rendement du haricot rouge a augmenté de 34 %, celui du dolique asperge, de 27 %, et celui de la tomate, de 8 % (tableau 1).

 
On est parvenu à augmenter non seulement la productivité de certaines cultures, mais aussi leur diversité : les agriculteurs cultivent maintenant des plantes qu’ils n’arrivaient pas à cultiver auparavant en raison du manque de pluie durant la saison sèche. Grâce aux diverses technologies mises à leur disposition, dont l’irrigation goutte à goutte, la fertirrigation ou irrigation fertilisante (l’application d’un mélange d’eau et d’engrais) et le paillis de plastique pour réduire au minimum l’évaporation de l’humidité du sol, les agriculteurs ont réduit de 25 % leur consommation d’eau sans nuire au rendement.

Pour aplanir les difficultés qu’occasionnent les températures élevées et l’humidité lors de la culture en plein champ, l’équipe du projet met à l’essai des mécanismes de protection, tels que divers types de serres, et des variétés qui s’adaptent bien aux conditions climatiques. Des études sur la culture en serre de la tomate et du poivron, menées à Trinité et à Saint-Kitts et faisant appel à des matériaux locaux tels que de la fibre de coco et du compost, donnent des résultats prometteurs. Les plantes cultivées sur de la fibre de coco ont donné les meilleurs résultats, affichant les rendements les plus élevés et faisant preuve de la plus grande résistance aux ravageurs et aux maladies.

Le projet montre qu’à l’aide de techniques appropriées, les petits agriculteurs peuvent accroître les rendements et produire suffisamment d’aliments pour répondre aux besoins des marchés locaux. En augmentant la productivité et la diversité des cultures, on peut offrir des produits frais à longueur d’année tout en augmentant les revenus (voir l’encadré).

Augmentation de l’apport en protéines

Comme les protéines animales font partie intégrante d’un régime alimentaire diversifié, le projet favorise l’élevage durable de petits ruminants nourris de fourrage dans les pays de la CARICOM, ce qui permet d’accroître la production tout en préservant les sols. Les essais réalisés de concert avec cinq agriculteurs sur deux hectares de terres ont produit plus de 110 tonnes de fourrage, soit assez pour nourrir 70 animaux.

On a déjà quintuplé la superficie et doublé le nombre d’agriculteurs mis à contribution. À Saint-Kitts, on a amélioré la conservation du fourrage en adaptant la technique de l’ensilage en barils, qui permet d’entreposer le fourrage excédentaire produit durant la saison des pluies pour nourrir de petits ruminants au cours de la saison sèche. Toutefois, l’apport nutritionnel marginal de l’ensilage reste à déterminer.

Nutrition et modification du comportement

La réduction des taux d’embonpoint et d’obésité chez les enfants et les personnes qui en prennent soin tant à Trinité qu’à Saint-Kitts représente un défi de taille. Toutefois, l’enquête de référence a révélé, et c’est là un des résultats les plus surprenants, que 39 % des enfants enquêtés à Saint-Kitts souffraient d’anémie, un état lié directement à une déficience en micronutriments.
À Saint-Kitts et à Trinité, on est intervenu sur la nutrition en modifiant les menus des cantines scolaires. À Saint-Kitts, les repas de 830 enfants comprennent maintenant une source de protéines et des portions supplémentaires de fruits et de légumes fournis par des agriculteurs qui participent au projet. À Trinité, l’intervention touche plus de 350 enfants de cinq à neuf ans et comporte la modification des menus et une sensibilisation à la nutrition.

L’équipe du projet vérifie les répercussions de la modification des menus sur l’état nutritionnel et le comportement des enfants. Les constatations préliminaires révèlent que les élèves apprécient les nouveaux menus, en particulier les fruits. De plus, lorsque les enfants font l’objet d’une supervision à l’heure du midi, il y a augmentation de la nourriture consommée au repas, et le gaspillage diminue. Les enseignants ont remarqué que les élèves étaient plus alertes après le déjeuner et qu’il y avait un lien avec les types d’aliments consommés.

Les chercheurs ont aussi constaté que l’éducation à la nutrition renforçait des comportements alimentaires plus sains et produisait des résultats plus concluants que la seule modification des menus. Au cours d’une des leçons, les enfants ont appris à couper des fruits en dés et à faire des brochettes de fruits. Ils ont vraiment pris plaisir à mettre la main à la pâte et ont dit qu’ils répéteraient l’expérience à la maison, se souvient Isabella Granderson, chercheure à l’University of the West Indies, à Trinité-et-Tobago.

L’éducation à la nutrition est importante aussi à la maison; des évaluations de personnes prenant soin des enfants effectuées dans le cadre de groupes de discussion ont mis au jour des lacunes dans les connaissances en matière de nutrition de même que des habitudes alimentaires malsaines. L’équipe du projet entend cerner les facteurs qui déterminent les choix alimentaires pour comprendre les causes de l’obésité et de l’embonpoint. En tirant parti de l’apport des groupes de discussion, on élabore actuellement un ensemble de leçons portant notamment sur la saine alimentation, sur l’achat des aliments et les critères de sélection, ainsi que sur les techniques de préparation des aliments afin de réduire le gras et le sodium et d’accroître les fibres. La formation commencera au milieu de 2013.

De la ferme à la fourchette : boucler la boucle

Le projet met à l’essai le modèle « de la ferme à la fourchette » dans le but d’établir un lien entre, d’une part, l’agriculture et, d’autre part, la santé et la nutrition à Saint-Kitts-et-Nevis de même qu’à Trinité-et-Tobago. De petits agriculteurs dont la production a augmenté grâce aux innovations technologiques fournissent des produits aux fins des interventions nutritionnelles dans les écoles.

Les agriculteurs sont incités à participer puisque les écoles leur offrent un marché pour leurs produits et que les enfants profitent d’un régime alimentaire plus équilibré et plus nutritif. À long terme, l’amélioration de la qualité et de la disponibilité des aliments aura des incidences favorables sur la santé; de plus, les deux pays seront mieux en mesure de s’attaquer aux problèmes de sécurité alimentaire et aux troubles de santé qui sont reliés à la malnutrition et à l’obésité. Les enseignements tirés de ce projet s’avéreront précieux pour étendre le modèle à d’autres pays de la CARICOM.

Itena Pemberton, agricultrice de Stapleton, à Saint-Kitts, cultive une diversité de produits, dont le haricot vert. L’été dernier, elle a récolté plus de 13 600 kilos de melons d’eau – soit deux fois la moyenne nationale pour une culture pluviale. Un autre agriculteur, Spencer McLean, a vu sa production de citrouilles dépasser de 75 % la moyenne nationale de 16 800 kilos à l’hectare après avoir eu recours au paillis et à l’irrigation goutte à goutte. 
 

DONNÉES ESSENTIELLES
 
Titre : De la ferme à la fourchette : améliorer la nutrition dans les Caraïbes
 
 
Site Web (en anglais)
 
Chercheurs principaux
Isabella Francis-Granderson, University of the West Indies, Trinité-et-Tobago
Leroy Phillip, Université McGill, Canada

Partenaires
 
 
Pays : Guyana, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Trinité-et-Tobago
Financement accordé : 5 millions CAD
Période visée : de mars 2011 à août 2014 

Pour plus de précisions sur ce projet, communiquer avec Renaud De Plaen, spécialiste de programme principal, à Ottawa au Canada (rdeplaen@crdi.ca), ou avec Susan Robertson, administratrice de programme principale, à Ottawa au Canada (srobertson@crdi.ca).