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Yasmeen Mohiuddin

La nomination, en février 2008, de David M. Malone au poste de président du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) semblait aller de soi pour un homme dont la carrière reflète la vision de la société d’État. Tant M. Malone que le CRDI, qui a pour mission d’aider les pays en développement à se doter de groupes de chercheurs locaux capables de s’attaquer à des problèmes sociaux, économiques et politiques, connaissent bien les défis que doivent relever ces pays de même que les pistes de solutions qu’offre le milieu international de la recherche. M. Malone était encore, il y a peu, haut-commissaire du Canada à Delhi, où le CRDI a établi un bureau régional; sa nomination a été très bien accueillie dans les deux milieux qu’il a le mieux connus — celui de la diplomatie et celui de la recherche.

M. Malone est né en 1954, à Ottawa, d’une mère australienne et d’un père canadien qui a été recruté par ce qui s’appelait à l’époque le ministère des Affaires extérieures. C’est ainsi qu’a débuté une enfance passée aux Pays-Bas, en France et en Iran, un pays où il est retourné en 2004 pour la première fois en 25 ans. Cette exposition précoce à un mode de vie cosmopolite a eu l’heur de plaire au jeune Malone, que les fréquents voyages de ses parents ont incité à s’orienter vers une carrière qui lui permettrait de faire de même.

« Les enfants adoptent souvent par automatisme le type de vie professionnelle que mènent leurs parents, et je crois que ce fut vraiment mon cas, moi qui avais grandi un peu partout dans le monde, dit M. Malone. Je crois tout simplement que le fait d’avoir souvent déménagé durant mon enfance et d’avoir vécu dans différentes sociétés, que j’ai toutes appréciées et desquelles j’ai aimé apprendre, m’a donné le goût de continuer sur cette lancée toute ma vie durant. »

Il a étudié en administration des affaires à l’École des hautes études commerciales de Montréal (HEC) avant de suivre les traces de son père et d’entrer au ministère des Affaires extérieures pour amorcer une carrière au cours de laquelle il allait être affecté, entre autres, en Égypte, en Jordanie et au Koweït. Après avoir obtenu une maîtrise en administration publique de la Kennedy School of Government de l’Université Harvard, M. Malone est retourné aux Affaires extérieures pour assister Sylvia Ostry, alors sous-ministre du Commerce international et intervenante de premier plan dans la diplomatie économique internationale du Canada.

Il attribue à Mme Ostry le mérite de lui avoir enseigné quelques trucs sur l’art délicat des négociations diplomatiques. « J’ai énormément appris en travaillant à ses côtés, tant sur le fond des choses que sur l’importance d’avoir un style bien à soi, dit M. Malone. Sylvia avait un style incomparable, qui faisait d’elle quelqu’un avec qui il fallait compter dans les relations économiques internationales. »

Il allait mettre ces leçons à profit en travaillant avec Yves Fortier et Louise Fréchette, deux représentants permanents du Canada aux Nations Unies, au début des années 1990, avant d’occuper le poste de représentant permanent adjoint, de 1992 à 1994. Il a aussi dirigé le groupe de travail du Comité spécial des opérations de maintien de la paix de l’ONU durant le malheureux déploiement du Canada en Somalie, qui a contribué en partie à la réticence du Canada à participer directement à d’autres missions. Mais, selon M. Malone, d’autres raisons expliquent la présence réduite du Canada au sein des plus récentes opérations de maintien de la paix de l’ONU. Il mentionne entre autres la participation du Canada aux opérations de l’OTAN au Kosovo et en Afghanistan, qui s’inscrit dans une tendance observée dans de nombreux pays occidentaux, à savoir que de plus en plus de gouvernements contournent l’ONU en faveur d’organisations régionales et de « coalitions de pays disposés à agir », plus utiles et plus efficaces. Mais la réduction de leur présence sur le terrain dans des pays aux prises avec des conflits n’a pas empêché les pays occidentaux de demeurer les principaux bailleurs de fonds de l’ONU, acquittant notamment le gros des dépenses de maintien de la paix.

CRDI : tecklesphoto.com

Au moment où il travaillait à l’ONU, M. Malone a pu observer que, parce que le Canada avait participé activement aux missions de maintien de la paix en Haïti et en Somalie, on sollicitait sans faute l’opinion des ambassadeurs du Canada, qu’on tenait en haute estime, ce qui permettait au pays de se prononcer avec autorité sur ces conflits et sur d’autres.

« À l’ONU, le Canada pouvait avoir une influence sans commune mesure avec son poids politique », dit M. Malone. L’ascendant de M. Fortier et de Mme Fréchette y était pour beaucoup. « J’ai conclu que l’engagement personnel des ambassadeurs du Canada, leur capacité d’ajouter de la valeur aux mécanismes de l’ONU, souvent en se montrant plutôt critiques de la façon de faire de l’organisation, ont fait du Canada un pays qui ne se contentait pas de suivre le courant. »

M. Malone a formulé cette critique interne durant son mandat de six ans à titre de président de l’Académie mondiale pour la paix (IPA), aujourd’hui l’Institut international pour la paix, à New York, un poste qu’il a occupé jusqu’en 2004. Il s’agissait à bien des égards de la poursuite de ses activités précédentes, qui avaient trait aux menus détails des opérations de maintien de la paix de l’ONU. Une bonne partie des travaux de recherche de l’institut portent sur l’ONU et les institutions qui y sont rattachées, mais puisque l’institut n’a pas de lien de dépendance à l’égard de l’ONU, il jouit de la souplesse nécessaire à la fois pour collaborer étroitement avec l’organisation et pour la critiquer en toute liberté. Durant la présidence de M. Malone, l’institut s’est taillé une réputation de tribune où diplomates et spécialistes pouvaient débattre de questions controversées sans tenir compte des contraintes protocolaires de l’ONU; il a aussi réalisé des progrès en matière de prévention des conflits et de coordination des efforts de maintien de la paix, de concert avec d’autres acteurs internationaux.

Sous M. Malone, l’IPA était une institution absolument indispensable à New York, croit Paul Heinbecker, ambassadeur et représentant permanent du Canada à l’ONU de 2000 à 2004. Il ajoute qu’une bonne partie des critiques adressées à l’ONU et des appels en faveur de sa réforme sont fondés sur la perception publique de l’institution et de son travail plutôt que sur la réalité. Face à certains fiascos, comme le scandale du programme « pétrole contre nourriture » et l’incapacité d’empêcher le génocide au Rwanda ou d’en arriver à quelque consensus que ce soit sur l’Irak, les critiques oublient une bonne partie du travail qui se fait loin des feux de la rampe.

Selon M. Heinbecker, qui est maintenant membre émérite du Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale, établi à Waterloo, l’ONU est une institution qui a certes besoin de beaucoup d’aide et de beaucoup de réformes, mais ce n’est pas un cas désespéré. Il y a eu, croit-il, une multitude d’innovations au fil des ans, et l’ONU a quand même su passablement bien s’adapter à cette ère de changements.

Bien que le CRDI soit loin d’être la cible d’autant d’hostilité que l’ONU, M. Malone devra tout de même se montrer apte à préserver la pertinence du Centre dans un contexte d’évolution des priorités gouvernementales, tout en accroissant sa visibilité au pays. Le Centre a reçu bien au-delà de 100 millions de dollars du gouvernement ces cinq dernières années, ainsi que des millions de dollars de partenaires tels que l’Agence canadienne de développement international et le Department for International Development du Royaume-Uni, mais il passe souvent inaperçu dans une bonne partie du milieu de la recherche au Canada, surtout parce qu’il s’intéresse aux problèmes des pays en développement plutôt qu’à ceux du Canada.

Voilà qui représente un énorme défi pour la direction de l’organisme, selon Fen Osler Hampson, directeur de la Norman Paterson School of International Affairs de l’Université Carleton, qui a codirigé la publication, avec M. Malone, de From Reaction to Conflict Prevention: Opportunities for the UN System. Il ajoute que, lorsqu’on n’a pas d’assises naturelles au pays, on demeure exposé et vulnérable.

Outre le fait que les efforts et les réalisations du CRDI passent parfois inaperçus au pays, sa situation à titre de société d’État bien financée l’oblige à redoubler d’efforts pour prouver sa valeur aux sceptiques qui se méfient des entreprises gouvernementales bien nanties. M. Malone espère réfuter ce stéréotype grâce à un dialogue permanent avec l’ACDI et les ministères des Finances et des Affaires étrangères, ainsi qu’avec d’autres entités de l’appareil d’État. « Nous devons veiller à éviter le double emploi et nous assurer que ce que nous accomplissons vienne compléter ce que d’autres tentent de faire au Canada », dit-il, ajoutant qu’il a passé le plus clair de son temps, depuis son retour à Ottawa, à communiquer avec ses pairs et à se renseigner sur la perception que l’on a du CRDI dans la population.

M. Malone devra user d’un peu plus de prudence qu’il ne l’a fait à l’Académie mondiale pour la paix s’il veut préserver l’autonomie du CRDI sans s’aliéner sa principale source de revenus. M. Hampson croit que si, en se faisant le défenseur ou le champion de politiques, on est perçu comme étant critique à l’endroit du gouvernement, on risque fort, surtout lorsque l’argent se fait rare, de voir son budget subir des compressions. À son avis, il faut agir de manière très stratégique et avoir un sens politique bien aiguisé pour gérer l’image du Centre au pays et pour fixer ses priorités, de façon à garantir sa santé et sa survie à long terme.

CRDI : tecklesphoto.com

M. Malone estime que ce ne sera pas une sinécure. Il reconnaît que le CRDI jouit d’une excellente réputation sur la scène internationale, mais ajoute qu’il y a encore énormément de travail à faire pour s’assurer que le Centre continue de progresser. « Une trop grande complaisance peut entraver la capacité de se réaliser de façon constante; c’est pourquoi nous nous devons de trouver de nouveaux angles qui intéressent les Canadiens, au-delà du travail qu’effectue le CRDI dans les pays en développement, sur lesquels nous pourrions miser, dit-il. Nous devons sans cesse être à l’affût de recherches qui pourraient vraiment faire changer les choses dans les pays en développement, et trouver ce que peuvent faire le Canada et les Canadiens pour favoriser ce changement. »

M. Heinbecker, qui a travaillé avec M. Malone au ministère des Affaires extérieures au milieu des années 1990, se dit confiant dans la capacité de M. Malone d’utiliser son expérience de la diplomatie et de la recherche pour en faire bénéficier le CRDI. Il estime qu’il est l’une des rares personnes à cumuler un solide bagage universitaire, une bonne réputation et une force considérable et à avoir également une expérience de praticien, sachant où commence et où finit la réalité. Selon M. Heinbecker, l’un des problèmes que pose la recherche universitaire fondée sur la curiosité est qu’elle n’a souvent aucun lien avec la réalité. L’un des problèmes du « monde réel », c’est qu’énormément de choses semblent impossibles, de sorte que tout problème qui survient semble tellement insurmontable qu’on se sent paralysé. Il faut parfois un regard neuf sur la situation pour trouver des façons d’aller de l’avant.

En fait, une bonne partie des travaux du CRDI conjuguent efficacement les dimensions théorique et pratique de la recherche, à la différence de nombreux établissements où ceux qui pensent et ceux qui agissent sont tenus scrupuleusement à l’écart les uns des autres, sans aucune chance de se rencontrer. Pour M. Heinbecker, le milieu universitaire et le milieu de la pratique sont encore plus qu’il ne l’avait imaginé « deux solitudes », et M. Malone a sans doute su réussir aussi bien dans l’un que dans l’autre.

M. Malone a réussi plus d’une fois la transition de la fonction publique à la diplomatie et à la recherche. Sa carrière d’universitaire l’a mené dans de grandes universités en Amérique du Nord et en Europe, dont l’Université Columbia, l’Université de Toronto et l’Institut d’études politiques de Paris, ou Sciences Po, tous des lieux où il dit s’être surpassé en tant qu’auteur et chercheur.

« La recherche est non hiérarchique. Vous ne pourrez jamais être meilleur que votre recherche ou vos écrits, peu importe votre poste; j’ai toujours pris plaisir à formuler des critiques dans l’univers des idées », dit M. Malone. En 1997, à mi-carrière, il est retourné à cet univers pour faire son doctorat à l’Université d’Oxford; sa thèse a porté sur la prise de décisions au Conseil de sécurité de l’ONU. Il admet d’emblée que ce n’est que plus tard dans la vie qu’il a commencé à s’intéresser assez sérieusement à la recherche sur les politiques, à un moment où il était déjà bien établi au service extérieur. Cet intérêt a porté fruit.

M. Heinbecker croit que le nombre d’agents du service extérieur qui ont quitté ce service pour faire des études de doctorat au milieu de leur carrière est infime. Et il y en a probablement encore moins qui ont réussi à diriger un groupe de réflexion s’apparentant à une ONG, ajoute-t-il. Selon lui, M. Malone peut faire des allers et retours entre le milieu universitaire et d’autres milieux – groupes de réflexion, diplomatie, élaboration de politiques, gouvernement fédéral – avec une aisance et un savoir-faire véritables. Cela fait de lui un personnage plutôt exceptionnel.

M. Hampson abonde dans le même sens. Il voit M. Malone comme une personne qui, sur le plan professionnel, s’est employée à tendre la main au milieu universitaire et à celui des groupes de réflexion sur les politiques, une façon de faire plutôt inusitée chez ses pairs qui font carrière au gouvernement. Ils sont nombreux à ne pas vraiment s’intéresser à ce que le milieu universitaire et les groupes de réflexion et de plaidoyer en matière de politiques ont à dire au sujet de la politique étrangère ou de la politique internationale.

M. Malone a aussi cherché à établir des liens avec des collègues d’autres pays qui ont à coeur de favoriser un discours progressiste sur les relations internationales. Lors d’une visite personnelle en Iran, en 2004, il a eu l’occasion d’établir avec des Iraniens des liens qu’il n’aurait pu établir s’il avait représenté le gouvernement. « Bon nombre des groupes avec lesquels j’ai pu échanger se trouvaient dans des universités; des jeunes gens très impressionnants, souvent des universitaires très impressionnants qui cherchaient à comprendre le reste du monde, qui cherchaient à déterminer où l’Iran pouvait s’insérer de manière constructive dans ce monde, dit M. Malone. J’estime donc que ces semaines de ma vie, outre le plaisir que m’a procuré le retour dans un pays que j’avais aimé durant l’enfance, ont été très enrichissantes. »

Il se peut qu’Ottawa ne soit que l’une des nombreuses destinations qui attendent M. Malone, mais cet homme qui a passé sa vie à se déplacer entre certaines des plus grandes villes du monde se fait une idée très planétaire de son « chez-soi ».

« En somme, les grandes villes caractérisées par une certaine ouverture d’esprit, et pour lesquelles je possède les compétences linguistiques nécessaires afin d’établir un rapport avec la vie qui s’y déroule, me rendent très, très heureux, dit-il. Ce sont les endroits où je me sens le plus chez moi, mais je suis né à Ottawa, j’ai toujours aimé Ottawa et je suis content d’y être de retour. »

Cet article est reproduit avec la permission de l’International Journal, publication canadienne de premier plan dans le domaine des relations internationales. La version anglaise de l'article a paru à l’automne 2008 (volume 63, numéro 4).