Connecter l'Afrique, du Cap au Caire

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Division des communications, CRDI
La recherche bien appliquée
Des recherches appuyées par le CRDI contribuent à exploiter le potentiel des réseaux de terminaux à très petite ouverture d’antenne (TTPO ou VSAT), la nouvelle génération de technologies satellitaires.

Le défi : amorcer la révolution numérique

Indéniablement, l’Afrique demeure le continent le plus pauvre du monde. Selon le rapport 2006 des Nations Unies sur les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), 44 % des Africains vivent avec moins de 1 USD par jour. Mais il y a de l’espoir. Ce même rapport fait état d’avancées spectaculaires dans d’autres régions du monde au cours des dernières décennies. Dans certaines parties d’Asie, par exemple, les ambitieux objectifs de réduction de la pauvreté, dont les Nations Unies avait fixé l’échéance à 2015, ont déjà été dépassés.

Cette réussite s’explique en partie par un déploiement rapide dans ces zones de services téléphoniques et Internet à faible coût. Manifestement, un meilleur accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC) augmente les chances de vaincre la faim et la misère. Les outils modernes de réseautage permettent en effet aux fermiers de se renseigner sur les marchés, aux entrepreneurs d’accéder au microcrédit, aux médecins de surveiller la maladie et de bénéficier de conseils en matière de diagnostic et, enfin, aux groupes communautaires de recevoir du secours en cas de catastrophe, sans compter qu’ils ouvrent tout un monde de connaissances aux étudiants. 
 

« La bande passante est le moteur de l’économie mondiale du savoir. Pourtant, c’est là où on en a le plus besoin, dans les pays en développement d’Afrique, qu’elle est la plus rare. »

— Mike Jensen, consultant en communications

Or, pour de nombreux Africains de zones rurales, la vue d’un ordinateur ou d’un simple téléphone reste du domaine du rêve. Akossi Akossi, secrétaire général de l’Union africaine des télécommunications, qualifie de « cruel » ce manque généralisé d’infrastructures de TIC. Plusieurs facteurs sont en cause. Des coûts élevés et un manque d’apports en capitaux ont limité la construction d’infrastructures adéquates, qu’il s’agisse de réseaux de fibre optique et de micro-ondes dotant les pays d’une capacité de transmission nationale et internationale (bande passante) ou de réseaux à fil et sans fil liant les utilisateurs finaux, bref, ce qu’on appelle communément le « dernier mille » de la connectivité.

Le fardeau de la surveillance gouvernementale entraîne ce retard. Plusieurs des 54 pays d’Afrique sont en effet paralysés par un éventail ahurissant de cadres de politiques nationales et de règlements restrictifs en matière de télécommunications. Ces systèmes, souvent incompatibles, nuisent aussi à l’harmonisation des règlements régissant la délivrance de licences entre pays, ce qui empêche les économies
d’échelle essentielles pour mener à bien des projets d’envergure à des coûts abordables.

Ironie du sort, c’est le Somaliland, une république autoproclamée non reconnue par la communauté internationale et l’un des endroits les plus pauvres d’Afrique, qui héberge le service téléphonique le moins cher et le plus accessible du continent. Le pays n’ayant tout simplement pas les moyens d’élaborer le carcan de licences et de taxes qui étouffe le secteur des télécommunications ailleurs, les TIC y fleurissent.

Quelques exemples d’applications potentielles de la technologie satellitaire
  • Internet
  • Courriel
  • Téléapprentissage
  • Télécommunications en région rurale
  • Télémédecine et transfert de données médicales
  • Secours en cas de catastrophe
  • Vidéoconférence
  • Communications intergouvernementales
  • Services maritimes
  • Collecte et distribution de nouvelles
  • Surveillance vidéo
  • Transactions bancaires et services de guichet automatique
  • Systèmes de réservation d’activités de tourisme
  • Transferts de fonds électroniques au point de vente
  • Information sur les prix du marché en temps réel
  • Suivi des ventes et contrôle des stocks
  • Renseignements à l’intention des conducteurs sur les autoroutes

L’idée : se remuer les méninges

Il y a une autre raison qui explique que le Somaliland puisse fournir des services de TIC accessibles et peu coûteux : son petit réseau de télécommunications s’appuie fortement sur les satellites, lesquels diffusent des signaux fiables, à faible coût, dans une zone très vaste. Pourquoi, alors, ne pas s’inspirer de ce modèle pour brancher le reste du continent ? Les satellites assureraient ainsi la connectivité du « dernier mille ».

De plus, ces systèmes sont abordables, car ils combinent des satellites à grande portée à de petites, mais puissantes, stations terrestres de nouvelle génération. Un terminal à très petite ouverture d’antenne (TTPO) fait habituellement moins de 2,5 m de diamètre, et, de nos jours, coûte le dixième du prix du matériel émetteur et récepteur d’autrefois, en plus d’être bien moins encombrant. En outre, un TTPO peut envoyer des signaux Internet et vidéo et des signaux de données, de voix et de télécopieur.

Les TTPO constituent donc une solution encourageante aux difficultés techniques des régions éloignées d’Afrique. Comment, toutefois, résoudre l’impasse administrative qu’occasionnent les lourdes bureaucraties ? Comment réduire l’impact de ce labyrinthe de règlements et de frais afin que les TTPO puissent se déployer librement ?

 
 
« Les TIC, désormais omniprésentes, ne respectent pas les frontières. Dans le domaine du développement, travailler à l’échelle régionale n’est donc plus une option mais une obligation. »

— Jan Mutai, ancien secrétaire général, Union africaine des télécommunications


La recherche : apprendre et sensibiliser

De 2003 à 2006, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et le programme Dynamiser l’accès aux TIC en Afrique (CATIA) du gouvernement du Royaume-Uni se sont unis pour appuyer la recherche sur la réglementation des TTPO et les travaux connexes de sensibilisation menés par le Global VSAT Forum (GVF), l’association internationale des exploitants de TTPO.

Les responsables de ce projet s’étaient fixé deux objectifs : mieux comprendre les lacunes du régime de réglementation pour ensuite exercer des pressions en vue de sa réforme.

Les chercheurs ont donc entrepris d’éclaircir le rôle et le potentiel des TTPO, notamment pour l’amélioration des normes africaines en matière de santé, d’éducation et de commerce. Ils ont sondé chaque gouvernement africain et interrogé des organismes de télécommunications mondiaux, des associations régionales africaines d’exploitants de TPPO, d’autres ONG, des consultants du secteur privé et des jurisconsultes.

L’équipe a examiné et analysé divers sujets : cadres de réglementation et de politiques; dynamiques d’utilisation de la bande passante et accessibilité; propriété de la technologie TTPO; ressources techniques et humaines disponibles pour le déploiement de la technologie TTPO; coûts que devront assumer les institutions et les particuliers pour y avoir accès et technologies complémentaires.

Ce processus a permis de recueillir une abondance de renseignements d’au moins les deux tiers des pays africains et des données partielles du tiers restant. À partir de cette information, on a organisé des réunions, des ateliers et des formations avec des responsables de la réglementation en télécommunications. Enfin, on a créé un guichet unique en ligne pour renseigner sur la réglementation et recevoir les demandes de licence, un service commode qui réduit le fardeau administratif des gouvernements et permet au milieu des technologies TTPO d’accéder facilement à des renseignements cruciaux.

CRDI / Peter Bennett
Grâce au TTPO, un entrepreneur, la secrétaire d’une petite entreprise, un fonctionnaire ou un particulier (dans un cybercafé ou un télécentre en zone rurale) peut se brancher instantanément à Internet.

Sur le terrain : brosser un portrait précis

L’équipe a rassemblé les conclusions de ses premiers travaux dans un rapport de 73 pages, détaillé et convaincant, intitulé Ciels ouverts et fermés : l’accès aux satellites en Afrique. Cet ouvrage, qui propose un plan d’action détaillé aux gouvernements désireux d’harmoniser leurs règlements sur les satellites, a comblé de graves lacunes au niveau de la recherche et de l’analyse.

L’Africa Satellite Atlas du CRDI accompagnait ce rapport. Ce site Web interactif permet de connaître, entre autres, les zones desservies par les satellites en Afrique. Cet atlas en ligne confirme que, techniquement du moins, les TTPO pourraient desservir presque toute l'Afrique. « Même les personnes qui connaissent peu les TIC pourraient regarder les cartes et comprendre les enjeux », affirme Heloise Emdon, du CRDI.

Dans le cadre du volet de sensibilisation du projet, on s’est donc appuyé sur tout ce matériel pour persuader le plus grand nombre de la nécessité de réformer le secteur des TIC en Afrique. On a ciblé le secteur privé, la société civile, les groupes de consommateurs et les médias de masse afin de leur faire comprendre qu'ils pouvaient, eux aussi, exercer des pressions en faveur de meilleures télécommunications. De plus, le programme CATIA a reconnu l’importance du leadership et veillé à former plusieurs « grands défenseurs des TIC », notamment parmi les femmes.

L'incidence : assouplir les règlements

La diffusion accélérée du rapport de recherche a été la clé de la réussite de ce volet. Comme l'explique Claire Sibthorpe du programme CATIA, « la recherche nous a permis d'obtenir les renseignements dont nous avions besoin. Puis, les responsables du projet ont veillé àce que les artisans des politiques et les organismes de réglementation diffusent et utilisent ces résultats. Le chevauchement des deux volets a donc engendré de meilleurs résultats que s'ils avaient été menés distinctement ».

Mais qu'ont été ces résultats ? Selon Mme Emdon, ce que ce rapport a fait, principalement, c'est diffuser un modèle de réglementation qu'ont ensuite adopté trois associations régionales de réglementation qui régissent, à elles seules, les trois quarts de l'Afrique.

Dans nombre de ces pays, la réforme a abouti à des changements au niveau des modalites de delivrance des licences et, selon David Hartshorn du GVF, à un essor rapide des TTPO.

  • Les activités du programme CATIA ont donné lieu à une réforme des politiques et des réglementations, suivie d'une intégration accrue des TTPO au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, au Ghana, en Côte
    d'Ivoire et au Nigeria.
  • En 2005, l'exploitant de TTPO Afsat, desservant le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie, le Ghana et le Nigeria, a connu une croissance de 67 %.
  • Le nombre de réseaux TTPO autorisés au Ghana est passé de 96 en 2003 a 162 en 2005.
  • Dans au moins 15 pays, les fournisseurs de services se multiplient par suite de réductions majeures des droits de licence de TTPO.
  • Les TTPO améliorent l'accès a Internet et, donc, l'utilite des systèmes de voix sur IP, ce qui permet de réduire le coût des services téléphoniques internationaux là où la voix sur IP est permise.
Grâce à ces modifications aux politiques, les Africains peuvent participer à la « société du savoir mondiale » et améliorer véritablement leurs conditions de vie. Nombre d'entre eux ont désormais accès aux marchés, à des occasions d’affaires, au crédit, à de l'information médicale et à des activités de téléapprentissage, et ce, plus facilement et à moindre coût. Les liens établis sont garants de nouvelles richesses émanant de la base de la pyramide économique.
CRDI / Peter Bennett

Les défis de l’avenir : passer à des solutions modernes

Bien des progrès ont été réalisés, mais il reste encore beaucoup à faire. Jusqu’à maintenant, la réglementation a été coordonnée à l’échelle régionale dans l’est, l’ouest et le sud de l’Afrique. Le centre et le nord ne seront touchés par ces réformes qu’une fois que des organismes de réglementation régionaux s’y seront établis. Les réformateurs africains sont encouragés par ce qu’ils constatent en Europe.

Quelque 46 organismes de réglementation nationaux y oeuvrent dans une relative harmonie dans l'intérêt des exploitants de satellite et des consommateurs, sans pour autant mettre en jeu leur souveraineté nationale. En tirant parti de ces expériences menées ailleurs, les organismes de réglementation africains souhaitent passer directement à des solutions modernes.

Certes, le déploiement à grande échelle des TTPO reste freiné par les pénuries locales de techniciens aptes à installer et maintenir des milliers de terminaux, le besoin de sources d’électricité non conventionnelles dans les zones rurales éloignées et la difficulté de prélever les frais de gestion dans ces régions. Toutefois, des solutions réalistes sont en vue, et les possibilités pourraient être infinies.

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