Comprendre la dynamique de l’égalité des sexes et de la cybersanté

29 janvier 2018

Une agente de vulgarisation sanitaire discute de la santé et de la nutrition avec une mère

Photo : UNICEF Ethiopia / Getachew

De nombreux pays en développement misent sur les technologies de l’information et de la communication pour améliorer la prestation des soins de santé primaires. Souvent désignés par le terme cybersanté (ou mSanté lorsqu’ils s’appuient sur les technologies mobiles), ces programmes peuvent accroître fortement l’accès à des soins de santé de qualité à un coût raisonnable.

Ces programmes supposent généralement que tout le monde bénéficiera des mêmes avantages, mais les femmes, les enfants et les aînés, les pauvres, les réfugiés et divers groupes ethniques ont des besoins différents et leur accès aux services varie fortement. Cela signifie que la définition de termes tels que « qualité » et « coût raisonnable » peut varier en fonction de la personne à qui vous posez la question. Qui sont les personnes dont la perception de la qualité se reflète dans le programme ? Qui sont les personnes, au sein des ménages, qui prennent les décisions concernant le moment, la manière et la fréquence des consultations de professionnels de la santé ? À moins que ces questions soient abordées dès le début, les expériences des personnes par rapport aux projets de cybersanté et de mSanté varient, de même que les avantages qu’elles en tirent.

Mise en oeuvre en 2013, l’initiative Promotion de l’équité au moyen du renforcement des capacités de recherche appliquée en cybersanté (SEARCH) met volontairement l’accent sur l’analyse sociale et sexospécifique dans tous les projets. Les projets arrivant à terme, il a été possible d’en tirer des leçons applicables à la conception, à la mise en oeuvre et à l’analyse de projets équitables en matière de cybersanté à l’échelle mondiale.

Leçon 1 : Compréhension des barrières qui nuisent à la résolution des problèmes fondamentaux

Presque partout dans le monde, les femmes ont généralement moins de pouvoir et moins de ressources que les hommes. Les projets SEARCH ont cherché à régler ce déséquilibre en faisant participer aux projets des sages-femmes, des femmes enceintes, des nouvelles mères et des maris. Certains étaient des agents de santé communautaires et d’autres étaient des planificateurs de la santé et des décideurs, mais tous jouaient un rôle important dans le renforcement des systèmes de santé de manière à ce que chacun puisse en profiter équitablement.

Au Bangladesh, par exemple, les téléphones cellulaires sont répandus, mais ce sont les hommes qui en sont le plus souvent les propriétaires. En outre, les hommes – en particulier les plus jeunes et les plus instruits – sont plus susceptibles de chercher des renseignements liés à la santé que les femmes. En s’appuyant sur cette observation, l’équipe a élaboré un cadre pour guider les futurs programmes de cybersanté pour ce qui est de la conception, de la mise en place et de l’évaluation de projets visant à remédier à l’inégalité entre les sexes.

Au Liban, on a constaté qu’il est plus efficace de fournir les renseignements et les services de santé destinés aux femmes pendant la journée, car elles sont alors plus libres de leur temps. En revanche, il est plus efficace de joindre les hommes en soirée. Pour améliorer l’efficacité d’un projet, il est essentiel de comprendre de quelle manière le sexe, l’âge et la classe sociale d’une personne peuvent influer sur sa disponibilité.

L’alphabétisation constitue un autre facteur important à considérer lorsque l’on cherche à élargir la diffusion de renseignements et la prestation de services de santé. Au Burkina Faso, 90 % de la population visée par le projet étaient analphabètes. Les chercheurs ont donc déterminé que seuls des messages vocaux enregistrés au préalable dans cinq langues locales pouvaient garantir la participation et permettre des changements positifs en matière de santé.

Leçon 2 : Consultation des femmes pour connaître leurs besoins et favoriser un changement positif

L’initiative SEARCH a également permis de constater que, puisque les femmes ont moins d’occasions de participer à l’élaboration d’un projet de cybersanté et de mSanté, de nombreuses questions pertinentes sont négligées.

Au Vietnam, par exemple, une enquête a révélé que les femmes issues de minorités ethniques vivant dans des régions éloignées avaient des connaissances limitées concernant la santé reproductive, la grossesse et les soins aux nourrissons, car il leur était difficile d’accéder aux centres de santé. Elles avaient peur d’y aller ou les prestataires de soins n’avaient pas le temps de leur expliquer les soins prénatals et postnatals. Les renseignements vitaux sur la santé étant communiqués par l’intermédiaire de messages textes, le programme mMOM a souvent éliminé la nécessité pour les femmes de faire des voyages compliqués pour se rendre au centre de santé.

Leçon 3 : Les systèmes de santé ont leur propre dynamique sexospécifique

L’initiative SEARCH a démontré que les systèmes de santé sont très sexospécifiques : les hommes occupent la plupart des postes de direction et les femmes occupent principalement des postes faiblement rémunérés et d’un statut inférieur.

Au Pérou, la mise en oeuvre d’un système de téléphonie mobile intégrée, appelé WawaRed et visant à recueillir et à transmettre des données, a renforcé le statut des sages-femmes qui ont été formées à la collecte de données. Le système a également favorisé une plus grande équité au sein du personnel des centres de soins de santé primaires du fait que tout le monde peut accéder aux nouveaux dossiers de cybersanté.

Au Burkina Faso, les téléphones cellulaires fournis aux travailleuses de la santé les ont aidées à élever leur statut social, économique et professionnel au sein de la collectivité. Grâce à leur formation, elles ont pu entreprendre des activités telles que la promotion de la vaccination, effectuée auparavant par les travailleurs de la santé, ce qui a permis à ces derniers de se consacrer à d’autres tâches.

Leçon 4 : La transformation de la dynamique sexospécifique concerne l’ensemble de la collectivité

Comme toute autre initiative impliquant de nouvelles idées et des changements dans les responsabilités, les interventions en matière de cybersanté et de mSanté peuvent amener des conflits au sein des ménages, tel que l’ont indiqué des participantes au projet du Burkina Faso. En reconnaissant le potentiel de conflit ou de malentendu au départ, les chercheurs ont d’abord favorisé la communication à tous les niveaux, c’est-à-dire à la maison, entre les époux, dans les villages, dans les centres de soins de santé et au sein des associations de santé communautaire. Tout au long du projet, les chercheurs ont constaté que la réticence des hommes avait fortement diminué, et les époux ont pu apprécier les avantages de la participation de leur épouse, notamment l’apport d’un revenu supplémentaire.

Le projet mMOM au Vietnam a également renforcé la communication au sein des familles. La plupart des participantes ont transmis à leur époux les renseignements concernant la grossesse et les services de garde d’enfants et en ont discuté avec lui. C’est un fait inhabituel dans une société où l’on considère généralement que la santé maternelle et du nourrisson relève des femmes. Les hommes ont par la suite demandé à recevoir de l’information destinée à eux, pour leur permettre de soutenir leur épouse.

Leçon 5 : La protection de la vie privée et la confidentialité des renseignements ont une incidence sur les relations de pouvoir et les relations entre les sexes

De nombreuses initiatives de cybersanté font fi de la nécessité de protéger la vie privée et la confidentialité des renseignements des patients. Cela peut avoir des répercussions néfastes sur les femmes et les hommes, et accentuer les déséquilibres existants dans le pouvoir et les possibilités dont chacun dispose. De nombreux projets de cybersanté recueillent et transmettent ces renseignements sans retirer les identifiants qui permettent de faire le lien avec une personne. Les renseignements sensibles liés à la santé doivent être protégés au moyen de mesures appropriées de protection de la vie privée et de la confidentialité.

Tel que les projets SEARCH au Bangladesh, au Liban et au Vietnam l’ont révélé, les téléphones servent souvent à tous les membres de la famille ou sont contrôlés par le chef de famille. Par exemple, l’utilisation de messages textes pour avertir les femmes des résultats d’un test pourrait être problématique, en particulier s’il s’agit de questions sensibles comme la planification familiale.

Il est aussi important de savoir où les données sont stockées. Des recherches au Kenya ont permis d’établir que certains renseignements recueillis dans le cadre de l’initiative SEARCH et stockés sur des serveurs à l’extérieur du pays ont posé des risques pour la vie privée.

Leçon 6 : Communication des observations pour un meilleur impact

Les équipes de recherche s’échangent leurs observations et les communiquent au gouvernement et à d’autres personnes participant à la planification en matière de santé à l’échelle nationale et internationale. Ces observations ont déjà un impact.

Par exemple, les recherches au Kenya alimentent l’élaboration d’une politique nationale sur la cybersanté, ce qui permet d’inclure les questions sexospécifiques. Le nouveau cadre de cybersanté du Bangladesh permet de s’assurer que le gouvernement et les exécutants en matière de cybersanté tiennent compte de l’équité et de la responsabilité dans les nouveaux projets. Au Vietnam et au Pérou, les leçons tirées du projet mMOM et du système WawaRed guident les efforts visant à étendre les mesures de cybersanté maternelle dans chaque pays concerné.

Grâce aux recherches SEARCH, il est devenu clair que les approches qui tiennent compte de la dynamique de pouvoir existante dans les collectivités et les foyers sont essentielles pour semer les graines de la transformation des sexospécificités dans les systèmes de santé.

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