Commentaire La recherche en santé et les politiques de santé dans le monde arabe : la nécessité de composer avec l’évolution du contexte politique

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Rima R. Habib
Le monde arabe vit à l’heure actuelle des transitions cruciales qui influeront sur l’avenir de ses collectivités. La recherche et la science jouent un rôle de premier plan au chapitre du développement, car elles permettent d’établir des liens entre les politiques, d’une part, et les besoins, les demandes et les aspirations des collectivités, d’autre part.

Les chercheurs en santé se trouvent souvent dans une position délicate. En effet, ils doivent collaborer avec des responsables des politiques au sein de systèmes de gouvernance dont la capacité de rendre des comptes peut être mise en doute. Par conséquent, ils doivent réfléchir sérieusement à la façon dont ils peuvent conserver leur crédibilité en tant que professionnels et gagner la confiance des collectivités locales, et ce, sans être perçus comme des représentants de l’État et des intérêts des institutions.

Les limites d’une approche de la santé des collectivités qui se veut pertinente sur le plan des politiques ne font plus aucun doute, comme en témoigne le nombre croissant de personnes qui dénoncent l’incapacité manifeste de l’État à adopter des lois et à susciter des changements réels. Un changement de mentalité s’impose : il faut que les besoins des personnes soumises à des contraintes deviennent prioritaires et il faut renforcer les institutions communautaires pour faire face aux crises futures.

Au début de 2012, la Faculté des sciences de la santé a amorcé des travaux dans la localité de Bebnine, au Liban, près de la frontière syrienne, dont la population active est composée
de 4 000 travailleurs locaux et migrants. Bebnine était l’endroit idéal où mener des recherches sur le bien-être des agriculteurs et sur leurs conditions de vie et de travail, ainsi que sur l’économie politique de l’agriculture. Les réalités politiques au Liban et dans les pays voisins ont toutefois eu raison de nos projets.

En effet, l’agitation et l’afflux de réfugiés dans les villes frontalières ont poussé les travailleurs vivant le long de la frontière à se marginaliser encore davantage; ce faisant, ils sont victimes d’exploitation et vivent dans des conditions épouvantables. La crise en Syrie a également eu des répercussions sur l’économie locale, les fermetures fréquentes de la frontière entravant la circulation des importations et exportations de produits agricoles.

Nous avons pris la décision, au demeurant fort difficile, de suspendre nos travaux. Or, cette expérience soulève des questions fondamentales au sujet de notre profession. Comment les chercheurs peuvent-ils oeuvrer à l’amélioration de la santé alors que les priorités du gouvernement sont tout autres ? Comment pouvons-nous susciter l’intérêt des responsables des politiques et les inciter à agir ? Nous estimons qu’en mettant à contribution les responsables des politiques, les scientifiques et les collectivités, nous pourrons combler le fossé qui les sépare. Ce ne sera toutefois pas une tâche facile dans une région en évolution où la santé et le bien-être des collectivités rurales ne sont guère prioritaires dans les programmes nationaux.

Rima R. Habib, Ph.D., est professeure agrégée d’hygiène du milieu à la Faculté des sciences de la santé de l’Université américaine de Beyrouth, au Liban. Il est possible de communiquer avec elle par courriel à rima.habib@aub.edu.lb.