Commentaire : Comment gérer l’eau qui se raréfie dans les Rocheuses et dans les Andes

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Juan Carlos Alurralde et Merle Faminow
Les Albertains et les Boliviens partagent un même souci depuis longtemps, soit celui de gérer équitablement et efficacement les ressources en eau, et ils auront peut-être à s’en soucier encore à l’avenir.

La plupart des Albertains (et assurément tous les Boliviens) seraient étonnés d’apprendre qu’il y a 90 ans, des agriculteurs installés sur les rives de la rivière Bow avaient menacé de plier bagages et d’aller s’installer en Bolivie. La prédominance du Canadien Pacifique arrivait en tête de leur liste de récriminations.

Au coeur du problème : l’eau. Les agriculteurs en avaient contre le prix imposé par un réseau d’approvisionnement privé, réseau dont le propriétaire-exploitant était le Canadien Pacifique.

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Après avoir tenté en vain, à 32 reprises, d’arriver à un consensus autour des lois sur l’eau et à la suite d’un conflit meurtrier au sujet des droits d’utilisation de l’eau, des chercheurs boliviens financés par le CRDI ont aidé leur pays à se doter d’une loi qui fait l’unanimité. 

 

En vertu d’une entente conclue en 1880, le Canadien Pacifique s’était engagé à construire un chemin de fer intercontinental en contrepartie de concessions de 10 millions d’hectares de terrains. La compagnie recruta activement des colons et, en 1903, amorça des travaux d’irrigation le long de la rivière Bow, désireuse de tirer profit de la vente de terres et d’eau en attendant que l’achalandage augmente sur ses lignes ferroviaires.

Le Canadien Pacifique investit plus de 40 millions de dollars (une somme énorme pour l’époque) dans les travaux d’irrigation du dernier 1,25 million d’hectares. Les travaux nécessitèrent la construction d’un déversoir de décharge près de Calgary, la construction du barrage Bassano, le creusage de plus de 2 000 kilomètres de canaux et la création du lac Newell.

Naissance d'une coopérative d’eau qui appartient aux agriculteurs

Malheureusement, malgré l’optimisme, les efforts de promotion et les exploits techniques, l’échec fut complet. Dans les années 1920, les agriculteurs maintenant regroupés blâmèrent le Canadien Pacifique, soutenant que les prix exigés pour les terres et l’eau étaient inacceptables. Nombre d’entre eux abandonnèrent leur terre. L’une des têtes d’affiche du mouvement de protestation, un agriculteur du nom de W.D. Trego, s’adressa à un agent en vue de la réinstallation d’un groupe d’agriculteurs en Bolivie.

 
La grande dépression et le Dust Bowl qui frappèrent ensuite le sud de l’Alberta incitèrent le Canadien Pacifique à se retirer de la vente d’eau. En 1935, la compagnie de chemin de fer radia ses pertes et céda l’ensemble des exploitations de l’est de l’Alberta à une coopérative d’agriculteurs, y compris les infrastructures constituées du barrage, des canaux et du réservoir. Ainsi fut créé l’Eastern Irrigation District, une coopérative d’eau qui appartient encore aujourd’hui aux agriculteurs et qui couvre un territoire plus grand que l’Île-du-Prince-Édouard.
 
En fin de compte, le groupe de W.D. Trego ne se rendit jamais en Bolivie. Mais quoique ce pays des Andes soit très éloigné tant géographiquement que culturellement de l’Alberta, il est néanmoins confronté aujourd’hui aux mêmes problèmes d’eau que ceux que connut cette province canadienne, il y a plusieurs générations.
 
La « guerre de l’eau »
 
En 1997, la Banque mondiale offrit une aide financière à la Bolivie, très endettée, à la condition que le pays privatise son réseau d’approvisionnement en eau. Des multinationales comme Bechtel et Suez assurèrent alors les livraisons d’eau dans des villes comme Cochabamba et El Alto. Rapidement, les consommateurs urbains se plaignirent des hausses de tarifs atteignant les 200 %, de la conversion en dollars des tarifs d’eau et des conduites d’eau promises mais non installées (en particulier dans les secteurs les plus pauvres). Les agriculteurs protestèrent contre la perte de sources d’eau qui leur avaient appartenu pendant des générations.
 
La grogne monta et aboutit à la très médiatisée « guerre de l’eau » de Cochabamba en 2000 et aux manifestations massives d’El Alto. À Cochabamba, les escouades anti-émeute et les protestataires s’affrontèrent, ce qui fit un mort et 30 blessés. En 2005, un mouvement de protestation paralysa El Alto pendant 10 jours, coupant La Paz, la capitale située non loin de là, de son aéroport.
 
La privatisation de l’eau semble susciter les protestations des consommateurs, que ceux-ci s’en servent pour leurs besoins personnels ou pour l’irrigation. Curieusement, les questions de prix semblent moins importantes que les questions de confiance envers les coopératives et les sociétés publiques. Pourquoi ?
 
Pour l'équité et la justice
 
Des recherches menées en Bolivie après la guerre de l’eau ont apporté des pistes de réponses. Les chercheurs ont comparé le système d’utilisateur-payeur, jugé plus efficace et favorisé par le gouvernement bolivien, au système de distribution coopératif, le système traditionnel privilégié par les agriculteurs des Andes. Ils ont constaté que le système coopératif était aussi efficace, sur le plan de la consommation, que le système d’utilisateur-payeur, mais qu’il assurait en outre une distribution plus équitable de l’eau – et cette équité était particulièrement prononcée en périodes de rareté.

Pour la plupart, ce qui importe en matière d’eau, est d’être assurés d’un traitement juste. Comment s’étonner alors que tant les agriculteurs boliviens, récemment, que les agriculteurs de l’Alberta, pendant les années du Dust Bowl, aient préféré le système coopératif ?

 
Dans ces deux régions, il y a maintenant d’autres bonnes raisons de coopérer. Dans les Andes comme dans les Rocheuses, les glaciers – ces châteaux d’eau naturels – ont rétréci de façon spectaculaire. Cette année, ces deux chaînes de montagnes ont reçu d’importantes précipitations, mais les glaciers n’ont pas cessé de rétrécir au cours du dernier siècle et la cadence s’est fortement accélérée durant les 30 dernières années.
 
L’eau deviendra donc plus rare dans ces deux régions – et encore plus convoitée. De nouvelles questions exigeront des réponses. La demande urbaine d’eau pour la consommation humaine et l’arrosage des pelouses et des terrains de golf provoquera-t-elle une baisse de la quantité disponible pour l’agriculture ? Comment définir l’efficience ? Comment définir l’équité ? Comment décider qui doit avoir de l’eau ou ne pas en avoir ?
 
La négociation est la clé
 
Les solutions cherchant à préserver l’équilibre entre l’efficience et l’équité ne peuvent être définies par la science, mais plutôt par la négociation. Les besoins en eau doivent être envisagés sous un angle collaboratif et en n’oubliant pas que l’eau est un « bien collectif ».
 
Il faudra donc une participation accrue de la population pour que voient le jour de bonnes politiques de l’eau, que ce soit en Bolivie, en Alberta ou ailleurs. Les futures institutions régissant l’eau devront tenir compte de certains principes clés.
 
Par exemple, l’accord constitutionnel approuvé récemment en Bolivie situe l’eau dans le contexte du bien-être humain fondamental, par des énoncés tel « l’eau pour les gens, la nourriture et l’environnement ». Plus l’eau se raréfiera, plus les institutions régissant l’eau devront être guidées par des notions ou des principes de base de ce genre.
 
Deuxièmement, dans de nombreux pays, le mouvement en faveur du respect et de la reconnaissance des droits, des usages et des coutumes ancestraux et autochtones s’intensifie. En Bolivie, la reconnaissance dans la loi de coutumes traditionnelles en matière d’eau a aidé à faire une bonne unanimité à l’égard de la gestion de l’eau, et ce pourrait sans doute être le cas ailleurs.
 
Troisièmement, étant donné la croissance rapide de la demande en Alberta et en Bolivie et le prix élevé des produits agricoles, l’or bleu deviendra encore plus convoité. Il faudra négocier, coopérer et se concerter.
 
Enfin, dans une question aussi délicate que l’eau, les responsables des politiques qui se laisseraient guider par des théories abstraites le feraient à leurs risques et périls. Les gens ordinaires préfèrent de beaucoup que la gestion de leur eau soit confiée à des personnes bien au fait des approches qui ont donné de bons résultats et se sont révélées équitables. L’une comme l’autre, l’Alberta et la Bolivie en offrent des exemples concrets.
 
Traduction d'une version modifiée d'un commentaire publié dans le numéro du 28 août 2008 du Western Producer.
 
Juan Carlos Alurralde est directeur général d’Agua Sustentable, une organisation non gouvernementale bolivienne qui réalise des recherches sur les politiques de l’eau. Merle Faminow est chef du programme Pauvreté rurale et environnement du Centre de recherches pour le développement international, organisme canadien. Il a grandi dans l’Eastern Irrigation District de l’Alberta.