Comment l’Afrique peut nourrir la planète

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Calestous Juma
Commentaire
Au cours des 40 dernières années, le désintérêt pour l’agriculture a été une caractéristique déterminante de la politique économique de l’Afrique. L’avenir est toutefois plus prometteur. Aujourd’hui, l’Afrique est devenue un important bénéficiaire de l’investissement étranger direct en agriculture.

Par exemple, Grow Africa, un consortium d’entreprises étrangères, s’est engagé à investir 3,5 milliards de dollars dans huit pays d’Afrique. Grow Africa, issu d’une initiative du Forum économique mondial, exerce ses activités en conformité avec les orientations de l’Union africaine, avec le soutien technique du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).

Il faudra investir considérablement dans l’
infrastructure, la formation technique (en particulier des femmes), la création de marchés régionaux et l’utilisation des nouvelles technologies pour favoriser l’agriculture durable en Afrique.

De nouveaux défis tels que les changements climatiques et la diversification des sources d’aliments exigent le recours aux technologies disponibles. Les nouvelles techniques, dont les techniques de modification génétique, continuent toutefois d’alimenter un vaste débat.

Lorsqu’on a commencé à commercialiser les cultures génétiquement modifiées en 1996, les critiques ont soutenu qu’elles ne profiteraient qu’aux pays industrialisés. En 2012, les économies émergentes ont pris le pas sur les pays industrialisés à titre de principaux utilisateurs de ces cultures.

Selon l’
International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications, de 1996 à 2011, les cultures transgéniques ont fait croître la valeur de la production agricole mondiale de 98,2 milliards de dollars, dont plus de 50 % sont allés à des économies émergentes.

Le recours à des cultures transgéniques a réduit de près de 473 millions de kilogrammes l’utilisation des ingrédients actifs des pesticides. Il a aussi réduit les émissions de dioxyde de carbone de 23,1 milliards de kg, ce qui équivaut au retrait de 10,2 millions d’automobiles de la circulation.

Sans les cultures transgéniques, il aurait fallu cultiver 108,7 millions d’hectares de plus pour obtenir le même rendement. Les avantages de cette technologie pour la diversité biologique ont donc été inestimables. Sur le plan économique, près de 15 millions d’agriculteurs et leur famille (soit, selon les estimations, 50 millions de personnes) ont profité de l’adoption des cultures transgéniques.

Mais ce ne sont pas toutes les régions du monde qui tirent pleinement parti de la biotechnologie agricole. Seuls quatre des 28 pays où l’on a recours aux cultures transgéniques sont sur le continent africain (il s’agit de l’Afrique du Sud, du Burkina Faso, de l’Égypte et du Soudan).

Si l’adoption de la biotechnologie s’est faite de façon plutôt lente au départ, le bond en avant qu’on a observé dans le secteur de la téléphonie mobile est sur le point de se répéter dans celui de la biotechnologie agricole en raison de la capacité de plus en plus grande, dans les pays africains, d’intégrer les biotechnologies existantes et de les utiliser pour résoudre des problèmes locaux.

Deux exemples illustrent ce point. Au Nigeria, des scientifiques ont mis au point une variété résistante de dolique à oeil noir, une sous-espèce du dolique (Vigna unguiculata), afin de tenir en échec le Maruca vitrata, un insecte ravageur qui détruit chaque année des récoltes d’une valeur de près de 300 millions de dollars. Les importations de pesticides pour lutter contre ce ravageur s’élèvent à 500 millions de dollars par année. L’Afrique produit 96 % des 5,4 millions de tonnes de dolique à oeil noir consommées chaque année dans le monde.

Pour régler le problème, des scientifiques de l’Institute for Agricultural Research de l’Université Ahmadu Bello, à Zaria, au Nigeria, ont mis au point une variété transgénique de dolique à oeil noir en utilisant des gènes insecticides tirés de la bactérie Bacillus thuringiensis.

Un autre exemple a trait à la lutte menée pour freiner la propagation du flétrissement bactérien causé par le Xanthomonas, qui s’attaque à la banane. On estime que la maladie coûte à la région des Grands Lacs, à l’Ouganda surtout, environ 500 millions de dollars par année. Des chercheurs ougandais sont à mettre au point une banane transgénique à l’aide de gènes extraits du poivron (Capsicum annuum) pour lutter contre le Xanthomonas. Les scientifiques ougandais ont aussi mis au point la
banane Golden, à teneur améliorée en vitamine A.

Les nouvelles technologies de ce genre ne sont pas une panacée; on doit les intégrer à des systèmes socioéconomiques plus vastes. Toutefois, une
réglementation contraignante et l’inefficacité des systèmes d’innovation agricole africains entravent leur adoption. En Afrique, une bonne partie de l’enseignement est dispensé dans des universités où il se fait très peu de recherche. Par ailleurs, on mène des recherches dans des stations de recherche agricole où il ne se fait aucun enseignement. Et les liens entre ces deux activités et les agriculteurs sont pratiquement inexistants.

Pour améliorer les choses, il faudra réunir sous un même toit la recherche, l’enseignement et les activités de vulgarisation menées auprès des agriculteurs. Une façon d’y arriver consisterait à créer une
nouvelle génération d’universités vouées à la recherche agricole. De telles universités doivent s’inscrire dans un réseau d’innovation plus vaste qui cherche, entre autres, à améliorer les interactions entre le milieu universitaire, le gouvernement, les entreprises et les agriculteurs.

Il y a deux façons de procéder pour aider à favoriser l’innovation en agriculture. On peut tout d’abord confier des fonctions de recherche aux universités d’agriculture existantes et resserrer les liens de ces dernières avec les collectivités agricoles.

On peut aussi ajouter des programmes d’enseignement aux activités de recherche des instituts nationaux de recherche agricole (INRA). En établissant des liens entre les INRA et les agriculteurs du secteur privé par le truchement de services de vulgarisation et de projets de mise en marché, on pourrait stimuler l’entrepreneuriat agricole.

Cela permettrait d’optimiser l’appui offert par de nouveaux partenariats internationaux qui cherchent à faire passer l’innovation agricole à une plus grande échelle.

Parmi les exemples de tels partenariats, mentionnons les
efforts de collaboration déployés par le Centre de recherches pour le développement international, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et l’Université McGill pour aider à promouvoir l’adoption plus généralisée des technologies existantes.

Pour relever les défis qui se posent en agriculture à l’échelle de la planète, il faut se fier davantage aux données probantes et faire preuve de clairvoyance. Comme le faisait remarquer John F. Kennedy : « trop souvent, nous nous contentons du confort de l'opinion sans faire l'effort de penser ». Nous nous devons d’anticiper.
Calestous Juma est professeur spécialisé dans les pratiques du développement international et titulaire de la chaire du programme d’innovation au service du développement économique à l’intention des cadres de la John F. Kennedy School of Government de l’Université Harvard. Suivez-le sur Twitter à @calestous.

La version originale anglaise de ce commentaire a été publiée dans theglobeandmail.com le 3 juin 2013.