CIDO 2015 : Des chercheurs tentent de combler le nouveau fossé des données

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Stephen Dale
La répartition inégale des ressources technologiques et des séries de données disponibles menace-t-elle la participation des pays en développement à la révolution des données ouvertes? Voilà l’une des nombreuses questions que se posaient les participants à 3e Conférence internationale sur les données ouvertes qui a eu lieu à Ottawa, les 28 et 29 mai 2015.
 
Bien que le fossé numérique entre les pays développés et en développement ait diminué, un nouveau fossé des données fait son apparition, déclare le professeur Martin Hilbert de la University of California. Ancien boursier du CRDI, M. Hilbert a aidé à élaborer le plan d’action numérique des Nations Unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes.
 
Il précise que la grande disponibilité des téléphones mobiles dans la plupart des pays a beaucoup facilité la communication et l’accès à l’information pour les pauvres, leur offrant la possibilité d’améliorer leur vie. Cependant, même si cette connectivité est en effervescence dans tous les pays en développement, une nouvelle inégalité fait son apparition : la différence entre la capacité des pays riches et des pays pauvres de produire, analyser et tirer parti des données numériques.          
 Martin Hilbert at IODC 2015

La bande passante limitée dans la plupart des pays en développement exerce une contrainte sur « la quantité de données que nous pouvons transmettre à ces appareils, » ajoute-t-il.  De plus, l’exode des cerveaux qui attire les spécialistes numériques à l’extérieur de leur pays vers des centres de haute technologie dans les pays développés prive les pays plus pauvres du capital humain pour transformer des données ouvertes brutes en information utile pour le public.  
 
Développement fondé sur des données
 
Les données ouvertes, qui signifient généralement des données du gouvernement qui peuvent être consultées, utilisées et transmises librement par tout le monde, offrent un potentiel énorme pour améliorer les efforts de développement dans le monde entier. Cependant, peut-on compter sur les gouvernements des pays en développement pour fournir des séries de données  complètes et fiables qui forment la base du développement fondé sur des données?
 
Dans de nombreux contextes, les données du gouvernement existent et se sont avérées extrêmement utiles, affirme Tim Davies, ancien coordonnateur de la recherche du projet Open Data in Developing Countries (Données ouvertes dans les pays en développement) appuyé par le CRDI. (Ce travail se poursuit en vertu du nouveau programme Open Data for Development program (programme des données ouvertes pour le développement) appuyé par le CRDI, le Royaume-Uni et la Banque mondiale.)
 
Il cite un projet multi pays en Amérique latine qui a utilisé des données fournies par le gouvernement afin de repérer des décisions de juges et de tribunaux sur des questions clés. Ce projet cherchait à accroître la transparence et l’imputabilité judiciaires ainsi qu’à stimuler l’engagement du public. Il a fourni des renseignements, par exemple, sur la façon dont certains juges avaient rendu des décisions dans des causes semblables. 
 
Collecte de données axée sur les citoyensWoman and boy in Chennai, India
 
Lorsque des données du gouvernement sont indisponibles, incomplètes ou peu fiables, l’innovation au niveau fondamental peut contribuer à combler cette lacune.
 
M. Davies cite l’exemple d’un projet qui a aidé à améliorer la santé et l’hygiène à Chennai, en Inde, en utilisant des données afin de s’assurer que de nouvelles toilettes publiques soient construites là où elles étaient le plus nécessaires.
 
Des chercheurs ont travaillé avec l’insuffisance des cartes officielles et de la collecte données dans  des peuplements pauvres en complétant ces renseignements par des données recueillies auprès de la foule par des citoyens qui se promenaient en ville. Dans certains cas, les citoyens qui faisant la collecte  des données ont découvert que les installations énumérées dans les documents officiels s’étaient détériorées ou se trouvaient vraiment dans un endroit différent. Parfois, les statistiques démographiques du gouvernement ne reflétaient pas une croissance récente et une demande accrue de toilettes publiques.  
 
Cette approche participative est semblable à l’utilisation récente du logiciel OpenStreetMap, grâce auquel des citoyens du monde entier ont assemblé des cartes et des données démographiques pour aider les efforts de secours après les séismes récents au Népal.
 
La preuve pour orienter les investissements
 
De même, les données d’entreprises privées du secteur des télécommunications sur le réseau de téléphonie mobile sont devenues une ressource cruciale pour les chercheurs du « think tank » LIRNEasia, au Sri Lanka, un partenaire de recherche de longue date du CRDI. L’utilisation de données téléphoniques qui repèrent les flux du trafic peut s’avérer une façon peu coûteuse d’aider les gouvernements à décider où investir dans les améliorations des routes et du transport en commun, affirme le président de LIRNEasia, Rohan Samarajiva.
 
Étant donné qu’on trouve des téléphones mobiles partout au Sri Lanka et que les données relatives aux échanges téléphoniques sont anonymes, les études sont moins susceptibles d’être faussées en faveur des riches, ajoute-t-il. « Nous constatons qu’un téléphone mobile se déplace sur une autoroute à une certaine vitesse, mais nous ignorons s’il est riche ou pauvre, s’il se déplace dans une automobile, un autobus ou un vélomoteur. »
 
On a démontré que la valeur liée à l’exploitation de ces séries volumineuses de données était équivalente à un sondage des ménages important et coûteux sur le transport urbain mené par le gouvernement du Sri Lanka. Des données volumineuses provenant de compagnies de téléphone pourraient aussi servir à repérer la propagation de maladies et ainsi orienter l’investissement des fonds de santé publique, ajute M. Samarajiva.
 
Bien que ces séries de données d’opérateurs mobiles ne soient pas disponibles librement et ouvertement, LIRNEasia étudie les circonstances dans lesquelles elles pourraient être transmises aux chercheurs ou au gouvernement, si elles sont conformes à des directives de confidentialité strictes.
 Naser Faruqui at IODC 2015
Promouvoir des gains d’efficacité
 
Naser Faruqui, directeur du programme de technologie et d’innovation du CRDI, souligne également le rôle des données ouvertes pour promouvoir des gains d’efficacité qui économisent du temps et de l’argent aux gens et aux économies.
 
Une étude de Deloitte pour le Ministère des entreprises, de l’innovation et des compétences du Royaume-Uni a estimé que les applications utilisant des données de transport ouvertes ont fait économiser aux Londoniens jusqu’à 58 millions de livres par année – la valeur économique de tout le temps de déplacement économisé.
 
« On a tendance à ne pas valoriser autant le temps des gens dans les pays en développement, mais, évidemment, il est aussi important et nous devrions le faire, » ajoute M. Faruqui. Il cite une étude financée par le CRDI au Kenya qui a utilisé des données ouvertes pour faire savoir aux gens quelles cliniques avaient des médicaments antipaludiques, leur épargnant des visites inutiles, voire pénibles, à des cliniques en rupture de stock.
 
Augmenter la collaboration
 
Les données ouvertes offrent également la possibilité de nouveaux types de relations entre les citoyens et leurs gouvernements. M. Faruqui fait remarquer que les données ouvertes « orientent les gouvernements vers le remodelage de leurs processus, afin qu’ils soient prêts à  transmettre les données. Le seul fait que les gouvernements s’engagent auprès des gens, leur demandant leur apport et leur transmettent de l’information est un changement radical. »
 
Les données ouvertes ont la possibilité d’augmenter la collaboration et de diminuer la polarisation, ajoute-t-il. « Nous apprenons de certains de nos partenaires en Amérique latine que la société civile devient plus collaborative. Elle constate que son rôle ne consiste pas uniquement à critiquer, mais plutôt à se servir des données et d’en faire quelque chose d’utile, sans doute plus efficacement que le gouvernement. »
 
Pourtant, M. Faruqui remarque également que la révolution des données ouvertes n’est pas sans risque. Certains gouvernements pourraient publier sélectivement seulement les données qui leur sont favorables, par exemple.
 
« Le défi qui nous attend consistera à aider les gouvernements à créer et à mettre en œuvre des plans de données ouvertes, à augmenter la réutilisation des données en appuyant les normes et à mettre en valeur le potentiel de tous les intervenants  afin d’appliquer ces données à des problèmes réels, précise-t-il. Et, évidemment, une recherche rigoureuse est nécessaire, axée à la fois sur les avantages des données ouvertes et les façons d’en atténuer les risques. »
 
Stephen Dale est un rédacteur établi à Ottawa.
 
 
Photos (à partir du haut) :
 
Mali (Toujours Passages| FLICKR)
 
Martin Hilbert à la CIDO 2015 (CRDI | G. TECKLES)
 
Chennai, Inde (CN NG | FLICKR)
 
Naser Faruqui à la CIDO 2015 (CRDI | G. TECKLES)