Cap sur l’Ouest : les Prairies canadiennes, élément essentiel de la lutte contre la faim dans le monde

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Jean Lebel
Commentaire
Il y a plus de vingt ans, Charlie Mayer, exploitant d’un ranch dans le sud du Manitoba et également ministre fédéral de l’Agriculture, est rentré au Canada troublé par ce qu’il avait entendu au cours d’une réunion de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à Rome.
 
Le sujet abordé à cette réunion de la FAO : la malnutrition, la faim et la famine chroniques dans un monde où il y a pourtant de la nourriture en abondance. Mais, à l’instar de la pauvreté, la faim persiste.
 
À l’époque, l’ONU établissait à 850 millions le nombre de personnes touchées par l’instabilité alimentaire ou la faim chronique.
 
Ayant grandi dans les Prairies, où la production excédentaire et le peu d’accès aux marchés se traduisaient souvent par des prix à la baisse pour les agriculteurs, M. Mayer revenait avec une question : comment l’insécurité alimentaire chronique pouvait-elle exister dans un monde d’abondance et de surplus ?
 
Small fish in hand and green basketPlus de vingt ans plus tard, peu de choses ont changé.
 
Selon la FAO, le nombre de personnes touchées est toujours d’environ 870 millions, ce qui représente une légère augmentation par rapport au début des années 1990, quoique la planète compte aujourd’hui deux milliards d’habitants de plus. Il n’en reste pas moins que l’on estime que presque une personne sur huit vit dans l’insécurité alimentaire près d’un quart de siècle après le voyage de M. Mayer à Rome.
 
Depuis, les variétés végétales se sont améliorées, on connaît mieux les bonnes pratiques de conservation du sol, et les investissements en agriculture ont augmenté dans certains pays, bien que pas toujours suffisamment.
 
Mais le problème de la faim dans le monde demeure, et avec lui, la misère humaine et le potentiel gaspillé, les troubles de santé, la pauvreté et le ralentissement de la croissance économique.
 
Et les raisons demeurent aussi les mêmes : la guerre et les troubles de l’ordre civil qui déplacent des dizaines de millions de personnes, le sous-investissement, les mauvais choix en matière de politiques, les infrastructures ou les systèmes de mise en marché inadéquats. Et depuis quelques années, on s’inquiète de plus en plus des répercussions des changements climatiques sur la production alimentaire.
 
Il y a toutefois également des raisons d’espérer.
 
La crise mondiale du prix des aliments en 2008 a fait ressortir l’importance de la production alimentaire et, depuis, des investissements accrus y sont consacrés dans bien des pays. Le secteur privé et le secteur public trouvent de nouvelles manières de s’attaquer ensemble aux questions de sécurité alimentaire. Certains pays d’Asie et d’Amérique du Sud, dont le Brésil, comptent parmi les principaux producteurs d’excédents de nourriture.
 
En Afrique, le continent le plus à risque, les priorités des bailleurs de fonds ainsi que la recherche et le développement font changer les choses.
 
Le Canada apporte une contribution importante par l’entremise du Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale, lancé en 2009 par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, et Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada. Doté de 124 millions de dollars par le gouvernement du Canada, ce Fonds donne la possibilité à des chercheurs du Canada et de pays en développement de conjuguer leurs compétences afin de favoriser les innovations en agriculture et en nutrition, en particulier celles qui profitent aux petits exploitants agricoles et aux femmes.
 
C’est ainsi que des chercheurs de l’Université de l’Alberta collaborent à l’exécution de projets avec des chercheurs de l’Afrique du Sud, de l’Inde et de la Tanzanie. À titre d’exemple, un projet favorise le recours aux cultures traditionnelles pour réduire l’insécurité alimentaire en certains endroits en Inde. En Afrique subsaharienne, les chercheurs mettent au point un vaccin qui protégera les troupeaux de bovins, d’ovins et de caprins des maladies qui déciment ces animaux essentiels.
 
Un projet mené par des chercheurs de l’Université de la Saskatchewan et de l’Université d’Awassa, en Éthiopie, examine l’application de différents types de rhizobium – une bactérie qui fixe l’azote – aux semences de lentille et de pois chiche. Il peut en résulter une augmentation du rendement des cultures susceptible d’atteindre 60 % et l’enrichissement du sol en éléments nutritifs qui seront utiles aux cultures qui suivront.
 
Pour ces travaux et cette vision d’un soutien à la recherche qui peut aider à nourrir ceux qui ont faim, le Canada peut tabler sur des enseignements tirés de sa propre histoire agricole, dont les racines sont en bonne partie dans l’Ouest du pays.
 
Riziculteur dans le sud-est du PendjabLes chercheurs d’hier et d’aujourd’hui ont fait des Prairies une superpuissance de la production alimentaire en créant des variétés de semences qui conviennent au sol et aux périodes de végétation de la région, de la machinerie agricole qui fonctionne dans les conditions de l’Ouest canadien et des méthodes de conservation du sol qui ont transformé des millions d’hectares à risque en sol durable.
 
Les chercheurs canadiens trouvent des solutions concrètes, adaptées aux besoins des agriculteurs, à des problèmes auxquels l’industrie se heurte pendant des années, et ce, depuis plus d’un siècle.
 
En collaboration avec des partenaires de recherche étrangers et de concert avec des universités canadiennes et le secteur privé, nous exportons cette ingéniosité et cet optimisme on ne peut plus canadiens, ce qui concourt à améliorer véritablement la situation sur le plan de la sécurité alimentaire dans bon nombre de pays en développement.
 
Reconnus pour leur inventivité, leur dynamisme et leur riche tradition d’aide internationale, les agriculteurs des Prairies – qui ont le souci d’aider leurs voisins, que ceux-ci soient à un jet de pierre ou de l’autre côté de la planète –, ainsi que les organismes du secteur privé et les universités des Prairies peuvent être des acteurs essentiels dans la lutte contre la faim, un défi des plus pressants.
 
Président du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, Jean Lebel prononce le discours liminaire au tout premier Dialogue sur la sécurité alimentaire internationale organisé par l’Université de l’Alberta. Il échange sur Twitter à @_JeanLebel.