Caféiculture : il faut veiller au grain

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Kevin Conway

L’argent fait peut-être tourner le monde, mais c’est le café qui le fait démarrer. En 2003, quelque 6 millions de tonnes de café ont été récoltées, torréfiées et consommées dans le monde. Malgré la robustesse du marché, l’industrie bouillonne depuis plusieurs années. Aujourd’hui, la mesure est comble.

Selon l’Organisation internationale du café (OIC), l’organisme intergouvernemental qui représente les pays producteurs et les pays consommateurs de café, les cours du café sur les marchés mondiaux, qui atteignaient une moyenne d’environ 1,20 $US la livre dans les années 1980, se situent maintenant à un peu plus de 50 cents — leur niveau le plus bas en termes réels depuis 100 ans.

Cette baisse est un véritable désastre pour les 25 millions (chiffre estimatif) de familles qui gagnent leur vie — ou la gagnaient — en cultivant le café. Dans des pays comme le Burundi et l’Éthiopie, où ce produit représente la plus grande part des exportations, soit 79 % et 57 % respectivement, la chute des revenus a été catastrophique. Pour empirer la situation, la diminution constante des recettes d’exportation a été supérieure à la baisse des cours des produits importés, ce qui a entraîné l’érosion continue des termes de l’échange pour la plupart des pays producteurs de café.

Les hauts et les bas du café

 
L’actuelle crise de la caféiculture est le dernier chapitre de l’histoire d’une industrie sans cesse dominée par des vagues de prospérité et de marasme [Voir l’encadré relié : Caféiculture : le piège de la pauvreté]. Dans les années 1960, les tentatives visant à éliminer le cercle vicieux de la pauvreté dans lequel les caféiculteurs se trouvaient piégés ont donné naissance au mouvement en faveur du commerce équitable. Aujourd’hui, quelque 800 000 producteurs de plus de 45 pays travaillent en fonction des normes du porte étendard du mouvement : la Fairtrade Labelling Organizations International (FLO).

Jason Potts de l’Institut international du développement durable (IIDD) à Winnipeg, Canada, déclare : « L’un des progrès les plus notables enregistré sur le marché des produits de base durant les 10 ou 15 dernières années a été l’augmentation du nombre de normes pour les chaînes d’approvisionnement, notamment les normes sur le commerce équitable, la culture du café à l’ombre et le café biologique ».

Ces normes permettent d’assurer que chaque maillon de la chaîne du commerce équitable se conforme à des critères stricts en matière de responsabilité sociale et environnementale. Elles couvrent tous les aspects, allant de la santé au travail et des directives sur la sécurité des ouvriers agricoles aux projets de développement communautaire et à l’octroi de crédits aux agriculteurs à court d’argent. À l’autre bout de la chaîne, les fervents consommateurs de café paient une prime pour leur stimulant matinal préféré afin de compenser les cultivateurs qui adoptent des pratiques agricoles propices à la pérennité. À l’heure actuelle, cette prime dépasse le double du prix habituel sur le marché.

Sur le marché du café en général, c’est le jeu de l’offre et de la demande qui détermine les prix. Après une décennie d’engorgement des marchés, l’offre a explosé et les cours se sont effondrés. Les démarches des organisations du domaine, comme l’OIC, pour rééquilibrer la situation ont échoué, car de grands producteurs, comme le Brésil et le Vietnam, refusent de limiter leur production. Les quatre ou cinq entreprises — connues sous le nom de torréfacteurs — qui dominent le marché mondial ont profité de cette situation et des nouvelles technologies pour accroître le rendement de leurs activités. Étant donné que les cours ont chuté, les bénéfices des torréfacteurs sont montés en flèche.

Comme l’indique Potts, « le café est un bon exemple d’un marché tout à fait libre et libéralisé, rien n’y faisant obstacle au commerce, qu’il s’agisse de protectionnisme ou de subventions. Pourtant, il ne procure pas de grands avantages aux producteurs. » Avec le concours du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, l’IIDD a lancé une initiative afin de trouver le meilleur moyen d’introduire les principes du commerce équitable dans les voies commerciales dominantes. Bien qu’il soit loin d’être assuré, le succès de la caféiculture pourrait servir de modèle pour résoudre des problèmes similaires touchant d’autres marchés de produits de base.

Commerce équitable et libre-échange

« Nous avons vite constaté que ce qu’il était convenu d’appeler le “ commerce équitable ” soulevait énormément les passions et nous avons dû atténuer ce terme et parler plutôt des “ principes du développement durable ” », explique Potts.

Les réactions des partisans du commerce équitable et des partisans du libre-échange ont obligé l’IIDD et le CRDI à modifier le cours prévu de leur démarche. « Nous avions pensé faire davantage de recherches avant la première réunion, déclare Potts, mais nous y avons renoncé en raison des réactions ».

Au lieu d’utiliser deux rapports de recherche pour animer un atelier de remue méninges, on a remis aux participants un seul document d’information « très générale » avant l’atelier.

« À compter du premier atelier, nous avons dégagé plusieurs scénarios pour favoriser la pérennité, sans devoir nous confiner au monde des normes en soi », précise Potts.

On a proposé, notamment, une définition claire et reconnue à l’échelle internationale de la pérennité, un dispositif de fixation des prix mondiaux qui prendrait en compte les coûts sociaux et environnementaux de la production du café ainsi qu’une initiative faisant intervenir divers acteurs — dont des producteurs de pays en développement — afin d’élaborer une stratégie mondiale pour pérenniser la caféiculture dans son ensemble.

À partir de la liste de scénarios proposés, les participants ont indiqué les recherches nécessaires pour éclairer d’éventuels débats. Une étude a été faite sur la situation actuelle du marché de trois types de cafés durables — cultivé à l’ombre, biologique et équitable — dans 11 pays. Les résultats ont révélé un fort soutien moral des consommateurs à l’égard de ces types de café. Cependant, le manque de coordination entre les normes et les critères de pérennité différents attachés à ces normes ont semé la confusion chez les consommateurs, ce qui a restreint les ventes de café équitable.

Deux autres rapports de recherche ont examiné les possibilités d’harmoniser les différentes normes. Ils ont souligné la difficulté de faire concorder les stricts critères de pérennité imposés à certains cafés spéciaux, tels que les variétés respectueuses des oiseaux, avec ceux de cafés destinés au marché plus général. Une étude a suggéré de commencer par établir des « accords de reconnaissance mutuelle ». Les critères de pérennité liés aux diverses normes des chaînes d’approvisionnement seraient jugés équivalents, ce qui permettrait d’éliminer la tâche complexe de l’harmonisation des chaînes entières.

Caféiculteurs : le droit à un revenu juste

« L’utilisation de contrats pour améliorer les moyens de subsistance des producteurs faisait partie des nombreuses démarches établies en fonction du marché sur lesquelles les participants désiraient que l’on fasse des recherches supplémentaires », affirme Potts.

Les chaînes d’approvisionnement où règne le commerce équitable se servent déjà de contrats à long terme pour assurer aux caféiculteurs un revenu minimum s’ils adoptent des pratiques agricoles responsables sur le plan social et respectueuses de l’environnement. Par contre, les torréfacteurs ont recours aux contrats pour limiter les coûts et se mettre à l’abri des fluctuations des prix sur les marchés à terme.

Selon l’étude, les contrats ne peuvent, à eux seuls, servir de bouclier. Bien que les caféiculteurs qui approvisionnent le marché général puissent obtenir un prix plus élevé pour leur récolte en fonction de sa qualité, le jeu de l’offre et de la demande continue de déterminer le prix de base du café sur les marchés à terme. L’inclusion de critères de pérennité dans les mécanismes de fixation des prix pourrait permettre d’atténuer l’offre excédentaire et d’augmenter les bas prix payés aux producteurs.

« Si les marchés à terme prévoient d’ores et déjà des prix différents selon la qualité des grains de café, pourquoi, fait valoir Potts, ne peuvent-ils pas le faire sur la base d’autres critères comme les pratiques de production ? »

Une étape importante

En dépit des défis auxquels il fait face, Potts constate des progrès véritables dans la démarche entreprise par l’IIDD et le CRDI. Au cours d’un deuxième atelier dont l’objectif était d’examiner les résultats des recherches, les participants ont accepté des modalités plus formelles pour faire avancer l’initiative. Ils s’efforcent maintenant d’établir et de lancer un partenariat mondial pour pérenniser la caféiculture, un forum visant à élaborer une stratégie qui fait intervenir les divers acteurs.

Malgré tout, Potts tempère son optimisme : « le commerce équitable frappe à notre porte depuis si longtemps que le secteur privé a commencé à intervenir, non pas tant pour favoriser la loyauté des échanges, mais pour assurer la pérennité. De sorte que nous pouvons envisager un dispositif qui capturera, disons, 12 % ou 90 % du marché, selon la profondeur de nos critères de pérennité. Qui reste à déterminer. » 

Caféiculture : le piège de la pauvreté

À l’instar du commerce de l’ensemble des produits de base — le caoutchouc, l’étain, le sucre et le cacao —, celui du café remonte à la période coloniale, lorsque les pays en développement servaient de sources de matières premières bon marché aux industries manufacturières des « mères patries » du Nord. Ces relations ont posé les fondements de la distribution du café dans le monde actuel. Au cours du dernier siècle, les pays producteurs et les pays consommateurs de café ont tenté d’instaurer des règles du jeu équitables entre les partenaires commerciaux. Plusieurs accords internationaux sur les produits de base (AIP) ont permis de mettre en place des techniques de gestion de l’offre, telles que les quotas, pour contenir l’offre de café sur le marché et augmenter le prix de ses dérivés. Toutes les tentatives ont cependant échoué.

Comme par le passé, la plus grande partie de la valeur ajoutée par suite du transfert des grains du champ au supermarché demeure, aujourd’hui encore, dans les pays développés. Selon Oxfam Canada, la tasse de café fraîchement infusé qu’un Canadien paie 1,50 $ rapporte maintenant 0,02 $ aux caféiculteurs. La plupart de ces agriculteurs se trouvent piégés dans une industrie qui ne leur permet pas de gagner suffisamment d’argent pour, d’une part, subvenir à leurs besoins de base et, d’autre part, adopter un autre type de production plus lucratif.

En effet, l’un des paradoxes de la crise actuelle est l’augmentation de l’offre en dépit d’une diminution constante des cours. Cette situation est en grande partie due aux possibilités limitées dont les pays producteurs de café doivent se contenter pour être payés en monnaie étrangère. La plupart d’entre eux ne possèdent pas les ressources nécessaires pour changer de domaine et se consacrer à d’autres produits de base ou à une industrie différente. Pour compenser, certains caféiculteurs ont adopté de nouvelles pratiques de culture intensive qui permettent d’accroître le rendement, mais qui sont généralement plus préjudiciables à l’environnement.

Attirés par un accès facile et relativement peu onéreux, de nouveaux acteurs ont fait leur entrée sur le marché du café. Il y a un peu plus de dix ans, par exemple, on y remarquait à peine le Vietnam. Aujourd’hui, l’irrigation des terres et les subventions accordées par le gouvernement pour encourager les caféiculteurs ont propulsé ce pays juste derrière le Brésil, soit à la deuxième place sur la liste des nations productrices de café.

Kevin Conway est rédacteur principal à la Division des communications du CRDI.