Biodiversité et santé : Tuons-nous les plantes qui peuvent nous guérir ?

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Bob Stanley
Enrhumé ? Vite, de l’échinacée. Le stress vous tenaille ? Prenez un peu de ginseng. Vous êtes inquiet et déprimé ? Le millepertuis devrait vous requinquer. La popularité croissante de ces plantes et de centaines d’autres, cultivées en Europe et en Amérique du Nord, a donné naissance à une industrie multimilliardaire au cours des deux dernières décennies : pour la seule année 2001, les États-Unis ont enregistré à ce chapitre des recettes de 27 milliards $.

Si cette tendance est récente, la plupart de ces produits de « médecines douces » existent depuis longtemps. (Voir encadré relié : Une même réalité sous divers vocables)

Ce sont ceux qu’on dénomme souvent de remèdes de grand-parent. Certains sont efficaces, d’autres non. La majorité, mais pas tous, sont à tout le moins inoffensifs. De récentes recherches laissent entrevoir, toutefois, que les remèdes à base de plantes — les produits phytosanitaires — pourraient constituer une solution pour certaines des maladies les plus graves qui affligent le monde, peut-être même face au sida.

Dans les pays en développement, les herbes médicinales ne sont pas « tendance », loin s’en faut. Ces plantes traditionnelles, dont l’usage est répandu depuis des millénaires, servent encore de nos jours aux soins de premier recours pour le plus grand nombre. Des statistiques publiées il y a déjà une vingtaine d’années par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) révèlent que 80 % de la population mondiale s’en remettent aux remèdes et aux systèmes de médecine traditionnels pour leurs soins de santé quotidiens. Rien n’indique que cela ait changé au cours des deux décennies pendant lesquelles l’hémisphère Nord redécouvrait les vertus des plantes médicinales.

Des plantes en danger d’extinction

L’association de nouveaux marchés et de la croissance démographique a suscité une réelle inquiétude quant à la conservation d’une large quantité des milliers de plantes auxquelles fait appel la médecine traditionnelle. C’était d’ailleurs l’un des principaux sujets d’étude du Symposium international sur la Biodiversité et la santé qui s’est tenu à la fin d’octobre 2003 à Ottawa (Canada). Jock Langford, conseiller en politiques à Environnement Canada, n’a pas mâché ses mots lorsqu’il a résumé le dilemme pour les quelque 120 délégués rassemblés : « En tant qu’économiste, je peux recommander l’adoption de diverses politiques d’innovation pour favoriser les activités de R-D menant à la fabrication de nouveaux médicaments, mais à titre de scientifique, je ne sais trop quel conseil je pourrais donner aux chercheurs qui tenteront, en 2050, de créer de nouveaux produits médicamenteux à partir d’espèces disparues. »

L’importance de la conservation de la diversité biologique et de l’utilisation durable des plantes médicinales a été mise en lumière tout au long du symposium. Maurice Strong, ancien directeur du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) et président du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, a soulevé la question dans son allocution liminaire. « La biodiversité est fondamentale pour tous les aspects de nos vies et de nos moyens d’existence, la santé y compris », a-t-il déclaré.

« Les plantes médicinales peuvent jouer un rôle capital dans la restauration des paysages dégradés. Dans les conditions propices à l’agriculture durable, elles peuvent contribuer à la diversification des systèmes agraires et à l’amélioration de la fertilité du sol. En outre, elles constituent souvent une importante source de revenu d’appoint pour les pauvres en milieu rural, et en particulier pour les femmes. »

« En reconnaissant l’importance des plantes médicinales et en mettant à profit les connaissances des guérisseurs traditionnels qui les utilisent pour dispenser des soins de santé primaires, nous avons une occasion exceptionnelle de relier trois des principaux indicateurs de la pauvreté : l’environnement, le développement rural et la santé », renchérit Strong.

Les forêts prises d’assaut

Il ne sera guère facile de tirer parti de ces liens, toutefois, si l’on continue à faire fi des principes de durabilité dans l’utilisation des plantes médicinales. Sonia Lagos-Witte, coordonnatrice régionale pour l’Amérique centrale de TRAMIL, programme de recherches appliquées sur la médecine traditionnelle en Amérique latine et dans les Caraïbes, dont le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) appuie les travaux, soutient que la planète perd 50 hectares de forêts par heure. « Pour assurer à long terme la conservation de la biodiversité, il nous faut bien comprendre les mécanismes de la durabilité. Cela veut dire qu’il faut favoriser la conservation des plantes médicinales et du savoir traditionnel », a-t-elle fait valoir aux participants du symposium.

La menace qui pèse sur les plantes sauvages vient, en partie, de modes de récolte et de déboisement déficients, d’après Myles Mander de l’Institut des ressources naturelles de l’Afrique du Sud. « On peut s’attendre à ce que 80 % des espèces végétales disparaissent sous l’effet des activités d’exploitation », a-t-il précisé dans la mise en garde qu’il a adressée à l’assemblée. « En outre, le déboisement et la désertification, réduisant tant la qualité du bois que la quantité, ont eu des effets néfastes sur la demande, tandis que la concurrence pour des réserves de plantes qui s’amenuisent s’intensifie. »

Le problème est partout le même. Jusqu’à Madagascar, île pourtant renommée pour la richesse de sa biodiversité, où le rythme de la déforestation est alarmant. Pour Philippe Rasoanaivo, chargé du dossier de la médecine traditionnelle au ministère de la Santé de Madagascar, la pauvreté est l’une des causes du problème. « Les populations les plus démunies sont à l’origine de la déforestation parce qu’elles sont pauvres; les gens doivent prendre tous les moyens qui sont à leur portée pour survivre. »

La popularité des guérisseurs traditionnels et de leurs remèdes repose en partie sur le faible coût des services et des médicaments, affirme Messanvi Gbeassor de l’Université de Lomé au Togo. La conservation des ressources, assure-t-il, passe obligatoirement par l’établissement de structures plus solides tant pour la production que pour l’utilisation des plantes médicinales; il recommande d’intégrer des services de médecine traditionnelle aux ministères de la Santé et de créer des associations professionnelles pour les guérisseurs traditionnels. Il estime également essentielle l’augmentation des investissements à l’échelle locale et internationale. « Le financement de la recherche provenant surtout de l’extérieur du continent africain, il ne répond pas nécessairement aux besoins du pays ou de la population locale. »

La pauvreté au banc des accusés

Jeffery McNeely, anthropologue et biologiste qui travaille présentement à un projet de l’OMS et du PNUE sur la santé, insiste lui aussi sur la nécessité de réduire la pauvreté et d’offrir des incitations économiques. « La majorité des gouvernements des pays en développement s’intéressent davantage à la production de la richesse qu’à la réduction de la pauvreté. Cela n’élimine pas la pauvreté parce que la répartition de la richesse est inégale. »

Ce problème ne touche pas uniquement les pays en développement. Langford l’a exprimé sans ambages : « Il est plus profitable d’abattre des arbres que de préserver la biodiversité ». Quant à Robin Marles, directeur de la recherche à la Direction des produits de santé naturels de Santé Canada, il ne cache que si le Canada, où le déboisement se fait au même rythme qu’au Brésil, ne met pas un frein à une exploitation de cette envergure, c’est la durabilité à long terme qui en pâtira.

Le rôle des populations autochtones

Si chacun a un rôle à jouer dans la conservation de ces ressources, les populations autochtones sont souvent les gardiennes de facto d’une grande partie de la biodiversité de la planète. Malheureusement, ajoute McNeely, « la conservation n’est pas toujours à l’avantage des populations autochtones. Il faut leur offrir un ensemble de mesures incitatives, veiller à ce que ces peuples reçoivent leur juste part des retombées et faire en sorte que leurs terres ancestrales soient déclarées zones protégées. »

Au Canada, environ 80 % des Autochtones vivent dans des régions forestières boréales ou tempérées, explique Marles. Ils devraient, au premier chef, bénéficier de l’exploitation des plantes médicinales présentes dans nos forêts. Une étude ethnobotanique effectuée par des chercheurs autochtones pour le compte de Santé Canada révèle que plus de 200 plantes, champignons et lichens sont utilisés à diverses fins par les Autochtones, poursuit-il.

Au Panama, des études ethnobotaniques axées sur divers groupes indigènes montrent qu’ils se servent d’une grande variété de plantes, souvent destinées à des usages différents, indique Pablo Solis, de l’École de pharmacie de l’Université du Panama. Et bien que le Panama, qui compte plus de 10 000 espèces végétales, soit l’un des pays les plus riches du monde en diversité biologique, la plupart des familles cultivent elles-mêmes certaines plantes médicinales. Elles en achètent d’autres des guérisseurs traditionnels.

Le peuple emberá est l’un des nombreux groupes indigènes installés dans le parc national Darién au Panama et qui ont adopté un mode de vie traditionnel. Avec l’appui du CRDI, Catherine Potvin, de l’Université McGill, à Montréal, a étudié la conservation et l’utilisation des plantes médicinales ainsi que les connaissances traditionnelles des Emberá à ce chapitre. Première chercheure à travailler en collaboration avec le peuple emberá, Potvin affirme que le projet qu’elle a amorcé en 1994 vise à approfondir l’étude des plantes médicinales, à favoriser la diffusion des connaissances sur ces plantes et à explorer les questions entourant les droits de propriété intellectuelle. Pour elle, la survie des connaissances sur la médecine et les plantes traditionnelles repose sur deux choses : la conjoncture économique et la confiance.

Un plan d’action

À la séance de clôture du symposium, les délégués ont fait le point sur les enseignements tirés des trois jours de travaux et de discussions qu’ils venaient de vivre en vue de la formulation d’une série de recommandations. Les participants ont souligné la nécessité pour les gouvernements de reconnaître formellement le rôle de la médecine traditionnelle et des plantes médicinales dans la prestation des soins de santé, de même que leur contribution au développement économique des pays en développement et des pays développés. Ils ont lancé un appel en faveur de l’instauration des cadres stratégique et juridique voulus pour consolider les systèmes de santé locaux, de la collaboration entre les guérisseurs traditionnels et les médecins et de l’intégration des systèmes de santé locaux dans le secteur national des soins de santé.

Les participants du symposium ont aussi fait valoir l’importance de la gestion durable, de la conservation de la biodiversité médicinale et des écosystèmes naturels, de la reconnaissance des droits des peuples autochtones et des guérisseurs traditionnels, et du partage équitable des avantages qui découlent des pratiques traditionnelles. Les partenariats formés entre tous les intervenants sont considérés comme étant au cœur de toute politique pertinente, recherche et initiative de développement axée sur l’amélioration des soins de santé et du gagne-pain des populations locales et sur la satisfaction, de manière plus durable, de la demande mondiale de produits de santé naturels.

Les délégués ont insisté, en outre, sur l’importance de l’appui des donateurs pour que la recherche puisse valider la médecine traditionnelle par des évaluations sûres et efficaces, et pour la fabrication de phytomédicaments et de suppléments alimentaires adaptés aux besoins locaux en matière de santé et de nutrition. Ils ont également préconisé une collaboration Sud-Sud et Nord-Sud accrue. On met présentement la dernière main aux recommandations formulées lors de la séance de clôture; elles seront rendues publiques au cours de la nouvelle année.

Un effet durable

De cet événement de trois jours, François Gasengayire, spécialiste en matière de biodiversité et médecine traditionnelle du CRDI, tire deux grandes conclusions : « Premièrement, pour la majorité des populations des pays en développement, la biodiversité et les soins de santé traditionnels sont indissociables. Et deuxièmement, la diversité biologique et la diversité culturelle sont deux éléments fondamentaux du développement durable, intrinsèquement liés. »

Une même réalité sous divers vocables

Les néophytes pourraient être aisément confus devant le nombre de termes utilisés au Symposium international sur la Biodiversité et la santé pour décrire sensiblement la même chose. « Médecine traditionnelle » est sans doute l’expression la plus répandue, quoique certains participants, voulant élargir le terme pour englober autant une vaste gamme de pratiques culturelles qu’une foule de plantes et herbes médicinales, outre divers autres remèdes, parlent plutôt de « systèmes de guérison traditionnels ».

Pour certains délégués, le terme à privilégier est « médecine alternative ». Valerie Assinewe, de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’environnement de l’Université McGill, s’y objecte pourtant. « La médecine traditionnelle est un complément de la médecine conventionnelle, non une alternative », dit-elle, proposant plutôt à l’assemblée « médecine complémentaire ». D’aucuns empruntent à l’américain le terme « folk medicine », parfois traduit, non sans une pointe d’humour, par remèdes de grand-mère ou cure maison pour faire allusion aux vieux remèdes ou au traitement « artisanal » d’affections bénignes.

Pour rendre la terminologie médicale encore plus nébuleuse, le programme officiel du symposium parle de « guérisseurs traditionnels et de leurs connaissances des médicaments naturels », tandis que la Convention sur la diversité biologique, abondamment citée, porte sur « le savoir traditionnel ». Plusieurs présentations ont repris également l’expression « médicaments naturels », alors que Santé Canada préfère « produits de santé naturels ». Selon Philip Waddington, directeur général de la Direction des produits de santé naturels, l’expression englobe « une grande diversité de produits en vente libre, dont diverses matières végétales, les extraits et isolats de plantes, les vitamines, les acides aminés, les duplicats synthétiques, les probiotiques et les remèdes homéopathiques ».

Enfin, certains conférenciers ont fait état des « produits phytosanitaires ». Ce sont généralement des pharmacologues pour qui le terme décrit l’objet de leurs recherches sur les herbes médicinales ou phytomédicaments. Le préfixe « phyto » vient du grec phyton, qui signifie plante

Bob Stanley est rédacteur et réviseur-pigiste à Ottawa