Au Kenya, des oiseaux nuisent à une culture adaptée au climat

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Isaiah Esipisu
KITUI, Kenya (Thomson Reuters Foundation) – Le gadam, une variété de sorgho à croissance rapide résistante à la sécheresse, a été introduit au Kenya comme solution d’adaptation aux changements climatiques.  Or, il se trouve que le gadam comporte un inconvénient imprévu : les oiseaux sauvages s’en nourrissent juste avant qu’il soit prêt à être récolté.

Selon Evans Kituyi, spécialiste de programme principal au Centre de recherches pour le développement international oeuvrant dans le champ de l’adaptation aux changements climatiques, « c’est là l’une des pierres d’achoppement qui minent les mesures d’adaptations que l’on met en place. Au moment de concevoir de tels projets d’adaptation, explique-t-il, il est habituellement difficile de prévoir ces difficultés. Cela dit, nous devons apprendre à les surmonter au fur et à mesure que nous avançons. »

Le sorgho gadam, qui a été sélectionné et introduit au Kenya par le Kenya Agricultural Research Institute (KARI), semble être l’aliment privilégié du travailleur à bec rouge, un membre de la famille des plocéidés qui se déplace en bande de centaines de milliers d’individus, explique David Karanja, scientifique oeuvrant au KARI et chercheur principal au Gadam Sorghum Production and Marketing Project.

Si les graines occupent une place de premier plan dans l’alimentation des oiseaux, explique M. Karanja, il semble néanmoins que ces derniers apprécient plus que tout le goût du sorgho gadam, ce qui fait qu’ils causent sur leur passage des pertes catastrophiques aux agriculteurs qui cultivent des terres sèches.

 

Des pertes énormes

Les agriculteurs confirment que les pertes qu’ils ont subies à cause des oiseaux s’avèrent énormes.

Cette année, Richard Mwithia, un petit exploitant agricole du village de Chambusia, dans le comté de Kitui, dans l’est du Kenya, a planté du sorgho gadam pour une deuxième année et a vu toute sa récolte dévorée par les oiseaux.

L’année précédente, quand il avait semé du sorgho gadam pour la première fois sur sa parcelle de deux acres, il avait recueilli une quantité impressionnante de grain, à savoir 35 sacs (90 kg), et en avait vendu 30 à la Kenya Breweries Company, filiale kényane de l’East African Breweries Company, pour la somme de 67 500 KES (soit 840 CAD). Il a en conservé cinq sacs pour sa propre consommation.

« La dernière fois que j’ai réalisé un profit aussi élevé sur ma ferme, se souvient-il, c’était en 1997, lorsque j’ai récolté beaucoup de maïs à la suite des pluies associées à El Niño. »

Cette première récolte abondante l’a encouragé à répéter l’expérience. Or, cette année, à sa grande déception, les travailleurs à bec rouge ont tout dévoré.

David Karanja a expliqué à la Thomson Reuters Foundation que ces oiseaux n’avaient jamais été observés dans l’est du Kenya avant que le sorgho gadam y soit introduit en 2010.

Le travailleur à bec rouge est répandu dans d’autres régions du continent, particulièrement en Afrique australe. Selon les experts, il a toujours préféré les graminées sauvages aux plantes cultivées. Au Kenya cependant, il se nourrit de sorgho gadam, l’une des cultures résilientes face aux aléas du climat les plus prometteuses.

M. Karanja affirme qu’il n’existe à l’heure actuelle aucun moyen efficace de contrôler les travailleurs à bec rouge. Des travaux de recherche visant à trouver une façon de lutter durablement contre leurs ravages sans nuire aux écosystèmes sont en cours.

Les épouvantails : une solution ?

 

Des agriculteurs inquiets de l’est du Kenya ont improvisé des moyens d’effrayer les oiseaux, dont installer des épouvantails ou recruter des personnes faisant office d’épouvantails. Silus Mutinda, qui a planté du sorgho sur 25 acres de terre, dit qu’il n’a eu d’autre choix que de recruter trois personnes qui se chargent d’effrayer physiquement les oiseaux tous les jours pendant environ 30 jours.

Les oiseaux s’attaquent au sorgho quand il est à son stade laiteux, lorsque les grains sont presque arrivés à maturité.

Edward Kiema Ndolo harvesting sorghum from his garden in Kavetta Village, Kitui, Kenya
CRDI/T. Omondi
Âgé de 65 ans, Edward Kiema Ndolo, du village de Kavetta, dans le comté de Kitui, au Kenya, pratique l’agriculture biologique. Il cultive le sorgho, le pois cajan et les bananes.

D’autres agriculteurs suspendent de vieux disques compacts dans leurs champs. Comme l’explique Cephas Mutua, de la circonscription de Kitui Central, les disques réfléchissent la lumière, ce qui effraie les oiseaux.

 
Les experts affirment toutefois que la méthode la plus efficace pourrait consister à encourager plus d’agriculteurs à cultiver cette variété de sorgho, de manière à ce que les pertes soient réparties entre eux et les dommages occasionnés à chacun, réduits. Selon M. Karanja, le KARI est en voie de croiser le gadam avec d’autres variétés de sorgho pour en créer une qui ne fasse pas le régal des oiseaux.

« Ce n’est là qu’un exemple qui montre à quel point il peut être difficile et complexe de s’adapter aux changements climatiques, rappelle M. Kituyi. D’autres projets d’adaptation, fait-il remarquer, sont demeurés lettre morte parce que les collectivités ne saisissaient pas les notions clés du projet ou n’avaient pas participé à son élaboration. »

Catherine Andeso, l’une des bénéficiaires d’un projet de pisciculture mené dans le comté de Kakamega, dans l’ouest du Kenya, et mis au point dans le cadre du programme national de stimulation de l’économie, explique que ce projet a largement échoué : les personnes qui ont été chargées de creuser des étangs de pisciculture se sont vu remettre des petits poissons et de la nourriture pour poissons, mais n’ont pas reçu l’information voulue sur la façon de maintenir le projet en marche.

Selon Evans Kituyi, les experts souhaitent trouver une solution au problème des travailleurs à bec rouge, puisque la culture du sorgho gadam semble être l’une des mesures d’adaptation aux changements climatiques les plus réussies pour les agriculteurs qui exploitent des terres sèches.

Une menace à la bière

Le sorgho gadam, qui a été retenu parmi une gamme de variétés élaborées à l’étranger, s’est bien adapté aux régions de terres sèches du Kenya. Grâce aux rendements élevés que cette culture a permis d’obtenir depuis son introduction il y a trois ans, l’East African Breweries Company, le plus important brasseur de la région, a commencé à combiner cette céréale à l’orge dans le brassage de la bière.

Rose Mutuku, directrice générale de Smart Logistics, l’entreprise qui recueille le sorgho auprès des agriculteurs pour le compte de l’East African Breweries Company, explique que ces derniers ne suffisent pas encore à la demande.

Selon Mme Mutuku, la demande de l’entreprise en sorgho s’élève à 40 000 tonnes métriques par année. Pourtant, à l’heure actuelle, les agriculteurs ne peuvent fournir que 2 080 tonnes métriques. Cette demande est la raison pour laquelle cette culture ne doit pas être abandonnée, et ce, en dépit des défis qu’elle pose.

Pour l’instant, explique Anne Mbaabu, directrice du Programme d’accès au marché de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, les travailleurs à bec rouge demeurent la principale pierre d’achoppement. L’organisme invite les agriculteurs qui cultivent le sorgho à se regrouper pour bénéficier d’un meilleur accès au marché.

Isaiah Esipisu est un journaliste scientifique pigiste travaillant à Nairobi. Le présent article est paru pour la première fois (en version originale anglaise) sur le site Web de la Thomson Reuters Foundation le 7 août 2013.

Le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique (ACCA) était une initiative conjointe du Department for International Development (DFID) du Royaume-Uni et du CRDI qui soutenait la recherche et le renforcement des capacités en vue de réduire la vulnérabilité aux changements climatiques en Afrique. En qualité de spécialiste de programme principal à ACCA, Evans Kituyi a géré le projet de recherche Gestion des risques, réduction de la vulnérabilité et accroissement de la productivité dans un contexte de changements climatiques, ce qui l’a amené à travailler avec le KARI à la culture du sorgho dans le comté de Kitui, au Kenya.

M. Kituyi poursuit ses travaux sur l’adaptation aux changements climatiques dans les régions semi-arides en collaboration avec l’Initiative de recherche concertée sur l’adaptation en Afrique et en Asie, un projet conjoint du CRDI et du DFID. 

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